Corinne LEPAGE

est avocate et ancienne ministre.

L'écologie est une solution, pas une punition !

Contrairement aux idées reçues de part et d'autre, et pour des raisons diamétralement opposées, la décroissance rend impossible un développement soutenable.

Si l'on examine les besoins liés à la transition énergétique, ceux-ci représentent le plus grand investissement auquel le monde développé comme le monde en développement soient confrontés. Dans un rapport de septembre 2011 sur le rôle des fonds de pension dans le financement des projets de croissance verte, l'OCDE a chiffré les besoins, catégorie par catégorie. Et ils sont colossaux. La transition énergétique vers une économie verte requiert vingt fois plus de moyens que la précédente transition énergétique du charbon vers le pétrole.

À titre d'exemple, le financement de la réduction des émissions de gaz à effet de serre et de l'adaptation pour les pays en développement est évaluée à 100 milliards de dollars par an après 2020 ; la gestion des infrastructures liées à l'eau, à 800 milliards par an ; la réduction globale des émissions coûterait de 300 à 400 milliards par an entre 2010 et 2020, 750 milliards par an jusqu'en 2030, et 1 600 milliards par an entre 2030 et 2050 ; les investissements dans les énergies renouvelables sont évalués à 500 milliards par an à partir de 2020. La mise en place d'une croissance soutenable est donc évaluée entre 500 et 1 500 milliards de dollars par an en 2020, entre 3 000 et 10 000 milliards en 2050.

Investissements et création de valeur

Le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), dans un rapport très récent présenté avant le sommet de Durban, évalue à moins de 2 % la part du PNB mondial à consacrer à l'économie verte pour financer la transition. Et, selon ce rapport, la situation globale en termes d'emplois et de croissance est améliorée par rapport à un scénario de croissance conventionnelle.

Mais, derrière ces investissements, se profilent de la création de valeur, des activités économiques et des millions d'emplois. Au-delà, ce sont des économies colossales en termes d'effets négatifs évités, c'est-à-dire des économies externes jamais comptabilisées. Le surcoût assumé par les assurances en raison de l'accroissement des catastrophes naturelles a été multiplié par dix en dix ans. Le climat change et le Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) souligne le saut qualitatif si la barre de l'augmentation des 2 °C était dépassée.

Il est donc urgent de changer de modèle, et ce nouveau modèle n'est pas celui de la décroissance globale pour les pays du Nord. C'est celui d'une évolution soutenable, c'est-à-dire d'une évolution à la hausse ou à la baisse selon les secteurs. Et, comme le démontre parfaitement le rapport du PNUE, la croissance au sens habituel du terme et la création d'emplois sont plus importants avec le scénario économie verte qu'avec le scénario « business as usual » ou croissance conventionnelle.

Un choix d'allocation des ressources

La question première pour changer de direction est celle de l'allocation des ressources. Les subventions publiques aux énergies fossiles représentent aujourd'hui la somme astronomique de 450 milliards de dollars par an. C'est à peu près la somme optimale à affecter à l'économie verte pour qu'elle puisse changer notre cap. Cela ne signifie pas que ce secteur économique, qui est le plus prospère, ne doive plus investir. Cela signifie que ce n'est pas au contribuable de le faire, car les deniers publics sont superflus dans un secteur ultraprofitable pour ses actionnaires et ultrapénalisant pour les citoyens. Cette évolution soutenable est de surcroît la seule solution pour réindustrialiser l'Europe et ne pas laisser la Chine devenir le seul fournisseur en énergies renouvelables. Même si ce pays est décrit comme un pollueur impénitent, ce qu'il est, il est aussi le premier à avoir voté une loi sur l'économie circulaire qui valorise la matière première secondaire. Il est le premier investisseur dans ce secteur et réalisera sur son territoire 13 gigawatts-heures en éolien en deux ans, soit ce que l'Europe a réalisé en quinze ans !

Le développement durable est donc en réalité la seule voie de développement possible. La croissance telle que nous l'avons connue est un leurre que la crise financière rend plus qu'aléatoire. La transition énergétique et le développement qui va avec sont donc le mode de croissance de ce nouveau siècle. Imaginer qu'une croissance classique est possible consiste à entrer dans ce que Jared Diamond a décrit dans l'ouvrage de référence qu'est devenu Effondrement.

À l'opposé, le projet d'une décroissance, même qualifiée de « prospère » (ce qui constitue un oxymore du même ordre que celui de « croissance durable »), ne peut aucunement fédérer nos concitoyens et constituer un projet porteur d'espoir.

Il est vrai que nous ne pouvons continuer sur une tendance qui nécessiterait cinq planètes pour une utilisation généralisée des ressources à la mode américaine. Il est vrai que l'injustice et la croissance des inégalités dans le monde et à l'intérieur des nations sont insupportables sur le plan éthique et ne peuvent durer.

Une autre répartition des ressources est nécessaire. Mais, précisément, la nouvelle économie, qui repose sur le renouvelable, le recyclage et la réutilisation, permet un accès très différent aux ressources. La décroissance perd donc une partie de sa nécessité lorsqu'une répartition plus juste est possible sans accroître la décroissance, c'est-à-dire la récession que vivent de nombreux pays occidentaux. Du reste, les décroissants l'abandonnent eux-mêmes progressivement. Dans un ouvrage récent intitulé Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable, le professeur Tim Jackson 1 propose d'abandonner le terme et l'idée de la sacro-sainte croissance pour proposer un autre modèle, proche de ce que j'appelle l'évolution soutenable.

Les voies du changement

Dans cette perspective, plusieurs changements sont nécessaires :

  • Passer d'un modèle économique à deux dimensions, travail et capital, à un modèle macroéconomique à au moins trois dimensions, introduisant le principal facteur de rareté, issu de la finitude de notre planète.
  • Modifier notre rapport au travail. Dans le système tel qu'il fonctionne actuellement, le travail est avant tout un coût de production qu'il convient de réduire (pour les entreprises) et le moyen d'assurer son existence (pour le travailleur) qu'il convient de conserver coûte que coûte. Introduire la dimension sociale du travail en tant qu'élément permettant d'exister socialement ajoute une nouvelle valeur au travail. Le travail devient une valeur sociale centrale du modèle macroéconomique, qu'il faut à tout prix préserver, développer, voire partager.
  • Changer notre manière de consommer pour aller vers un acte raisonné où le service rendu (la satisfaction du besoin réel) et la façon dont ce produit ou ce service est obtenu sont les principaux paramètres du choix.

La nouvelle macroéconomie soutenable redonne au politique ses droits et son rôle, celui d'un investisseur de long terme, cependant que le capitalisme évolue vers un capitalisme entrepreneurial.

Dans cette conception, l'idée de décroissance a disparu et laisse une place à l'innovation et au progrès, à la recherche d'un bien-être collectif, à de nouvelles activités en lien avec le territoire et à la réhabilitation de l'entreprise, en lieu et place de l'ingénierie financière.

Un projet de transition

À cette nouvelle écologie politique de porter ce projet comme un projet de transition, qui respecte la réalité mais nous met en ordre de bataille pour un projet collectif capable de résoudre les contradictions infernales dans lesquelles nous sommes plongés : à titre individuel, nous sommes partagés entre les contraintes du quotidien et la prise de conscience des changements du monde ; mais nous sommes aussi, à titre collectif, tiraillés entre les nécessités du court terme et de la compétition internationale (qui existe, même si on ne peut que regretter la compétition entre États) et celles du long terme, de la justice intra- et intergénérationnelle.

Nouveaux instruments de mesure

C'est ici et maintenant que nous pouvons y parvenir, en nous dotant de nouveaux instruments de mesure en dehors du PIB, pour évaluer en particulier l'évolution de l'emploi et celle du patrimoine collectif (humain et environnemental) et mesurer la soutenabilité, la santé, le bien-être et l'éducation.

Ces nouveaux instruments permettront de changer l'évaluation des politiques publiques, de reconvertir les industries du XXe siècle et de favoriser le tissu des PME plutôt que les « champions nationaux ». Nous faisons le contraire ! Ces instruments permettent d'aborder la question de la dette en distinguant l'investissement (y compris dans la plus grande richesse qui soit, les humains) et le fonctionnement.

Certes, la technologie ne fera pas tout, et nos modes de vie vont profondément changer. Mais, de manière globale, ils peuvent changer en mieux, pas nécessairement en moins bien. Nous devons penser différemment, et c'est ce changement culturel qui est probablement le plus difficile.

Cette société de transition que nous devons porter, qui rend possible le souhaitable, n'est envisageable que dans le cadre d'une gouvernance profondément rénovée dans une République à laquelle nous sommes fiers et heureux d'appartenir, dans la reconquête de l'espoir d'une vie meilleure.

  1. Voir son article ici.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2012-2/l-ecologie-est-une-solution-pas-une-punition.html?item_id=3140
© Constructif
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