Hervé LE BRAS

Démographe, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), chaire « territoires et populations » du Collège d'études mondiales.

Métropoles et périphérie : un paradoxe social

L'avènement des métropoles est récent et se traduit par leur attrait auprès des jeunes, des riches, des diplômés et des classes supérieures. Mais les inégalités sont beaucoup moins fortes dans les zones rurales et éloignées des centres que dans ces grandes villes.

L'histoire se déroule parfois à rebours. Les métropoles d'équilibre, que la Datar avait désignées en 1963 pour contrebalancer la domination de la capitale sur le territoire, sont aujourd'hui accusées des mêmes maux que Paris à l'époque : vider de toute substance leur périphérie et favoriser ainsi les votes extrémistes. Les huit métropoles retenues en 1963 (Paris n'en faisait pas partie évidemment) devaient assurer le développement d'un large espace qui les entourait. Aussi ne se limitaient-elles pas à une agglomération mais englobaient-elles souvent plusieurs villes : par exemple Lyon - Saint-Étienne - Grenoble, Lille - Roubaix - Tourcoing, Metz - Nancy ou encore Nantes - Saint-Nazaire. L'expérience a été abandonnée en 1974, non pas à cause de son échec, mais parce que l'opération avait favorisé les grandes villes plus que leur territoire.

Par un de ces changements de pied dont la politique territoriale française est coutumière, l'intérêt se déplaça des grandes agglomérations vers l'espace rural, avec le thème de la diagonale du vide. Effectivement, sur une bande de plus de 100 kilomètres de large traversant la France des Ardennes aux Pyrénées centrales, la densité de population, déjà très faible, diminuait. Les politiques territoriales s'orientèrent alors vers le soutien à l'agriculture, avec l'aide de la Communauté européenne, et vers les villes moyennes susceptibles de dynamiser des espaces plus restreints que ceux des métropoles. Pendant ce temps, les métropoles qui avaient pris leur envol se développaient dans l'ombre, souvent grâce à des maires dynamiques : Dubedout à Grenoble, Defferre à Marseille, Chaban-Delmas à Bordeaux, Mauroy à Lille, Pradel à Lyon. Leur montée en puissance était désormais due pour l'essentiel à des causes endogènes largement indépendantes des décisions publiques nationales.

Le retour des métropoles dans les politiques publiques est récent. On a pris acte de leur dynamisme économique et administratif, illustré par la séparation du département du Rhône et du Grand Lyon ou par le lancement du Grand Paris. La loi Maptam (loi du 27 janvier 2014 de modernisation de l'action publique territoriale et d'affirmation des métropoles) a alors cherché à mettre de l'ordre dans ce qui commençait à apparaître comme un foisonnement incontrôlé d'initiatives. Des règles administratives, politiques et démographiques ont été édictées pour l'obtention du statut de métropole ainsi que pour leur fonctionnement. Leur zone d'emploi doit en particulier comprendre au moins 400 000 habitants. À ce jour, quinze métropoles ont été reconnues. Aux huit initiales (dix avec Grenoble, à l'origine avec Lyon et Saint-Étienne, et Paris) se sont ajoutées Rennes, Nice, Rouen, Montpellier et Brest.

Les raisons du succès

La réussite des métropoles est due à deux tendances lourdes et à plusieurs conséquences de la crise pétrolière de 1974. Première tendance lourde : le basculement des activités industrielles vers des activités tertiaires. La proportion d'ouvriers dans la population active a décliné régulièrement depuis le début des années 1960. De 39 % au recensement de 1968, elle est passée à 20 % aujourd'hui. Les emplois industriels ont migré vers le secteur tertiaire. Or les services et les administrations ont plus de raisons de s'implanter dans les villes que les usines, qui y étaient situées historiquement en raison de la proximité de la main-d'oeuvre.

C'est justement la notion de proximité qui, en changeant radicalement à partir des années 1970, est à l'origine de la seconde tendance lourde. L'amélioration du réseau routier et surtout la motorisation des Français ont eu un impact important sur leur mode de vie. Alors qu'ils travaillaient le plus souvent non loin de leur domicile, la distance moyenne pour se rendre au travail est désormais de 15 kilomètres. Comme les services se localisent dans les agglomérations, par exemple les grands hôpitaux ou les compagnies d'assurances, leurs salariés les ont rejointes, résidant au besoin dans la périphérie, ce périurbain dont la meilleure définition est la migration quotidienne de ses habitants actifs vers le centre de l'agglomération. Autre conséquence de la généralisation de l'automobile : les lieux de consommation ont changé. Les commerces locaux ont souvent fermé, concurrencés par les grandes surfaces et par les commerces plus diversifiés des grandes agglomérations quand elles sont assez proches.

Outre ces deux tendances lourdes, d'autres éléments ont joué en faveur des métropoles. L'éducation d'abord, qui a connu une intensification prodigieuse avec un nombre de bacheliers passant de 60 000 en 1960 à 655 000 l'an dernier. L'augmentation des effectifs étudiants qui en est la conséquence a attiré la jeunesse vers les grandes villes universitaires. La classe d'âge des 20-24 ans représente actuellement 15 % de la population totale des villes de Rennes ou de Montpellier, mais moins de 3 % de celle du département de la Creuse.

Les métropoles ont été particulièrement avantagées car elles possédaient des universités anciennes. Ainsi les étudiants sont beaucoup plus nombreux à Montpellier qu'à Nîmes, à Rouen qu'au Havre, à Nancy qu'à Metz, à Strasbourg qu'à Mulhouse. L'allongement des études a entraîné un retard de l'entrée dans la vie active et plus encore de la formation d'une famille. Une femme vivait en moyenne sa première maternité à 23 ans en 1974. Maintenant, elle attend 29 ans pour donner naissance à son premier enfant. Entre le départ du domicile parental et la stabilisation dans l'emploi et dans la famille, une période de plusieurs années s'est intercalée. Elle se déroule dans une grande ville, que l'on soit encore étudiant ou déjà sur le marché du travail. Ce mode de vie combine des dépenses de loisir et culturelles avec une exigence modérée de logement. Les métropoles répondent bien à cette demande. Elles ont développé un grand éventail de manifestations culturelles et de lieux de rencontre, et dans le coeur des grandes villes françaises les logements sont en majorité de petite taille.

Une autre raison indirecte du succès des métropoles réside dans l'importance de leur marché de l'emploi. Plus l'emploi est flexible, plus il faut faire appel à une offre large et différenciée. La flexibilité n'est pas seule en cause. La généralisation de couples dont les deux membres travaillent (les « biactifs ») y est aussi pour quelque chose. Quand l'un des membres du couple change de résidence pour prendre un nouvel emploi, l'autre membre doit trouver à son tour une embauche à proximité de leur domicile commun. Si un jeune informaticien vivant à Paris avec une attachée de presse obtient un emploi à Tulle, sa compagne aura du mal à en trouver aussi un dans cette même ville. Si l'emploi du jeune homme est à Nanterre ou à Lyon Part-Dieu, l'attachée de presse aura plus de chances de trouver une opportunité sur le marché de l'emploi de l'Île-de-France ou de la métropole lyonnaise.

La nouvelle géographie sociale

Toutes ces raisons mises bout à bout expliquent la profonde transformation de la géographie des professions, des revenus et des âges. Une ségrégation des différentes catégories sociales se met en place dans l'espace français. Au centre-ville, les cadres et professions supérieures dominent. Ils sont à égalité dans la première couronne avec les professions intermédiaires (personnel de maîtrise, de santé, techniciens). Au-delà, les cadres se font plus rares sauf dans quelques banlieues aisées. Les employés deviennent la catégorie sociale la plus courante. Plus loin encore, quand on atteint les marges de l'agglomération et dans l'espace rural, les ouvriers apparaissent en bonne proportion, ainsi que les artisans. Alors que les ouvriers vivaient dans les villes au XIXe siècle et dans les faubourgs au XXe, ils sont maintenant à la campagne.

La répartition de la population par niveau de diplôme suit la même géographie, logiquement. Mais quand on tient compte à la fois de la catégorie sociale et de l'éducation, une ségrégation « au carré » se manifeste : les métropoles concentrent les cadres et les représentants des professions intermédiaires les plus diplômés de leur catégorie. En revanche, les ouvriers et les employés qui y résident ne sont pas plus diplômés ou spécialisés que ceux du monde rural.

Une coupure plus générale, pour éviter le mot de fracture, s'est instaurée entre les professions manuelles et les professions intellectuelles, entre cols bleus et cols blancs. Elle traverse même le monde ouvrier : les ouvriers de l'industrie et du BTP, qui ne représentent plus que 40 % du total des ouvriers, sont nettement plus ruraux que les autres types d'ouvriers, ne serait-ce que parce que ces derniers travaillent dans des services ou des administrations en ville. La campagne semble devenue le refuge des spécialistes de la matière — agriculteurs, artisans, ouvriers de l'industrie —, tandis qu'en ville dominent ceux qui sont en rapport avec l'écrit.

Inévitablement, la ségrégation professionnelle se double d'une différenciation de revenus un peu plus complexe qu'il n'y paraît. Ainsi, dans l'hypercentre des métropoles, le revenu médian est relativement faible du fait de la présence des jeunes, maintenant la classe d'âge la plus pauvre de la population. Mais dès que l'on s'éloigne un peu, on pénètre dans ce que le géographe Jacques Lévy nomme « l'anneau des seigneurs », soit des lieux occupés par les plus hauts revenus médians. Puis, rapidement, les revenus décroissent pour finir dans le rural profond à un niveau deux fois plus faible que dans le fameux anneau.

Une ségrégation des classes d'âge s'est aussi mise en place. Elle rythme le cycle de la vie. On a vu que les jeunes adultes se concentraient dans le coeur des métropoles (symptomatiquement, leur proportion atteint son maximum en Île-de-France dans le 5e arrondissement de Paris, le Quartier latin). Les familles, donc surtout les enfants et les adultes âgés de 30 à 50 ans, désertent le coeur des métropoles pour dominer jusqu'assez loin du centre, en milieu rural. Quant aux personnes âgées, elles sont dispersées dans les espaces ruraux éloignés des villes et des métropoles ou, pour les plus fortunées, sur les côtes où elles ont pris leur retraite.

La périphérie en bonne santé

Ainsi, progressivement les métropoles ont attiré les jeunes, les riches, les diplômés, les classes supérieures. Logiquement, le revers de la médaille est l'absence de ces catégories dans les petites communes et dans les régions éloignées des grandes agglomérations. Le succès du terme « périphérie » pour désigner ces absences ou ces manques vient en partie d'une telle définition négative, car il est sinon difficile de préciser les contours de ladite périphérie. Elle serait ainsi le refuge des pauvres, des sans-diplôme, des chômeurs, des familles éclatées. Or ce n'est vrai pour aucune de ces catégories. Le taux de pauvreté (proportion de personnes dont le revenu est inférieur à 60 % du revenu médian) augmente au contraire significativement avec le nombre d'habitants de la commune. De 10 % dans les communes de moins de 1 000 habitants, il s'élève à 22 % dans celles de plus de 200 000 habitants. Les familles monoparentales constituent moins de 20 % des familles en milieu rural et plus de 30 % dans les grandes villes. Plus surprenant encore, la proportion des sans-diplôme et le chômage des jeunes augmentent avec la taille de la commune pour ne baisser légèrement que dans les plus grandes villes.

La conséquence inévitable de ces constats est que les inégalités sont beaucoup moins fortes dans les zones rurales et éloignées des grands centres que dans les métropoles, ce qu'on peut vérifier en calculant les indices de Gini 1 ou en comparant le premier quintile de la distribution des revenus au quatrième. Or plusieurs travaux, dont The Spirit Level 2, de Richard Wilkinson, qui a connu un grand succès outre-Manche, au point d'influencer le programme du Parti travailliste, ont montré qu'une plus grande égalité était associée à des indicateurs sociaux positifs. Comment expliquer alors que cette périphérie, plus égalitaire et moins atteinte par les maux de l'époque, vote en faveur de l'extrême droite à des taux beaucoup plus élevés que ceux des métropoles ? Nous n'apporterons pas de réponse ici, ne serait-ce que parce que la question est rarement posée au regard des éléments qui viennent d'être exposés.

Parmi les hypothèses que l'on peut émettre, il y a le sentiment d'envie puisque, bien qu'étant moins souvent pauvres, les habitants de la périphérie sont en moyenne moins riches que ceux des métropoles. Autre hypothèse, les opportunités y sont moins fréquentes qu'en ville. Les situations sociales ne sont pas désastreuses, mais sans perspectives d'amélioration alors que, dans une métropole, il existe une chance de s'élever dans l'échelle sociale (ou un risque de descendre, d'ailleurs). Autre possibilité, un effet de sélection : ceux qui sont entreprenants, qui veulent changer leur situation, se dirigent vers les métropoles, ceux qui sont moins dynamiques restent à la campagne. Tout cela est cependant loin d'épuiser le paradoxe ou le mystère.

Paris face aux métropoles

Lorsque, à la demande de Louis XV, l'architecte Gabriel construisit les deux hôtels de la place de la Concorde, il envisagea d'installer entre eux et la Seine huit statues représentant huit grandes villes françaises. Le projet fut repris au moment de l'érection de l'obélisque sur la même place, au milieu des années 1830. Les huit statues furent placées sur une circonférence dont le centre est l'obélisque (elles s'y trouvent toujours). Elles furent installées selon leur position en France, avec au nord Rouen et Lille, puis, dans le sens des aiguilles d'une montre, Strasbourg et Lyon, Marseille et Bordeaux au sud, Nantes et Brest. L'historien américain Edward Fox a remarqué qu'elles dessinent l'espace politique français en miniature. L'obélisque représente Paris en position centrale sous une forme mâle (vu son allure pénienne). Les huit statues féminines des villes tournent leur regard vers leur maître, l'obélisque. Fox y voit un résumé de l'histoire de France, où régulièrement l'État central et parisien a asservi la périphérie. Six des huit statues figurent parmi les huit métropoles d'équilibre de 1963 et toutes font partie du groupe des quinze métropoles actuelles. Depuis la comparaison de Fox, ce qui a changé n'est pas le rapport de dépendance des métropoles à Paris, mais le fait que chacune de ces métropoles tende à se comporter maintenant comme un petit Paris vis-à-vis de son territoire, suscitant à nouveau la méfiance de la capitale. Ainsi, les lois récentes de régionalisation ont soigneusement évité de mettre en rapport les nouvelles régions et les métropoles : cinq nouvelles régions possèdent deux métropoles, cinq autres en possèdent une et deux régions ne contiennent aucune métropole. En opposant métropoles et périphéries, on a agi comme si ces deux catégories étaient homogènes. Politiquement et socialement, Paris est aussi différent des autres métropoles que celles-ci le sont de la périphérie. Quant à la périphérie, elle est tout sauf homogène : « cités » proches du centre, banlieues, périurbain, rural proche, rural profond, villes moyennes, petites communes autant de cas différents auxquels s'ajoutent de larges inégalités globales entre régions. Le territoire doit être pensé dans sa diversité. Les oppositions simples comme celle des métropoles contre la périphérie ne constituent qu'un premier dégrossissage. S'y arrêter conduit à postuler une fracture dont l'existence ne repose que sur cette opposition binaire.

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