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Frédéric BONNET

Architecte, cofondateur de l'agence Obras, Grand Prix d'urbanisme 2014, professeur à l'École d'architecture de la ville et des territoires à Marne-la-Vallée et à l'Accademia di Architettura di Mendrisio (Suisse).

Habiter à nouveau bourgs et petites villes

Nombre de territoires en difficulté disposent de qualités qui devraient les rendre attractifs et de richesses latentes mais mal valorisées. La mobilisation bien ciblée des acteurs locaux - élus, maîtres d'oeuvre, maîtres d'ouvrage, entreprises - pourrait « faire bouger les lignes ».

De manière paradoxale, le développement de vastes secteurs résidentiels pavillonnaires hors des grandes villes a contribué à renforcer la démographie de communes périurbaines et rurales, alors que leurs bourgs perdaient dans le même temps des habitants jusqu'à n'être, pour certains, qu'une coquille vide sans activité. Parmi la très grande diversité de cas de figures - diversité qu'il ne faut pas perdre de vue -, nous nous intéresserons ici à ces bourgs vidés de leurs habitants, de leurs commerces, alors même que le territoire dont ils furent naguère les noyaux fondateurs continue à bénéficier d'une certaine dynamique.

Comme je le soulignais dans le rapport remis à Sylvia Pinel en janvier 2016 1, bien des territoires à faible densité bénéficient d'une grande attractivité, fondée sur des richesses et des atouts que l'on peut effectivement objectiver : la qualité du paysage et un rapport immédiat aux espaces naturels et agricoles, les services qui y sont liés (qui incluent l'alimentation, les loisirs, le sport), l'intérêt patrimonial, la modération des coûts (cela malgré l'importance des déplacements et leur impact financier).

De plus, ces territoires disposent de richesses latentes encore mal valorisées, y compris au niveau financier. Biodiversité, stockage du carbone, ressources alimentaires, production d'énergies renouvelables sont disponibles, au bénéfice direct des habitants de ces territoires mais aussi au profit des grandes métropoles, qui peinent à intégrer ces interdépendances. Ces atouts doivent inciter à considérer ces territoires de faible densité de manière bien plus positive que les doctrines de la « ville compacte » et de la « métropole créatrice de richesses » ne le font. De facto, ces campagnes, qu'elles soient urbaines ou très rurales, attirent et captent une part importante des flux démographiques.

Comment se fait-il donc que, malgré cette dynamique, des bourgs soient ainsi fragilisés ? Comment expliquer que l'apport de dizaines, voire de centaines de familles dans des pavillons ne suffisent pas à faire vivre l'activité d'un village ? La réponse est complexe, les situations multiples, mais on peut expliquer ce phénomène par plusieurs raisons et formuler des propositions pour tenter d'y remédier.

Imaginer des projets de territoire

La première raison est sans doute la faiblesse des projets de territoire et, de fait, le manque de maîtrise des interdépendances. Ces campagnes urbaines sont le lieu de flux complexes et démultipliés on s'y déplace pour le travail, mais aussi pour faire ses courses, pour étudier, pour les loisirs... Même si l'on habite une commune précise, on pratique en réalité un territoire bien plus vaste, où l'on puise la satisfaction de ses besoins. Or, la planification n'a acquis que très récemment une dimension intercommunale, capable - si tant est que les volontés politiques soient à la hauteur - de modérer les effets de la concurrence. Ce que nous vivons aujourd'hui est l'héritage d'une période où les différentes échelles comme les approches sectorielles étaient déconnectées. Par exemple, l'urbanisme commercial n'a pas suffisamment tenu compte des effets induits des nouvelles implantations sur la situation des commerces situés dans les bourgs. De même, le développement parfois inconsidéré de quartiers pavillonnaires a fait directement concurrence à l'offre résidentielle disponible dans les centres-bourgs. Or, cette offre est plus difficile à identifier, à contrôler et à développer, et son renforcement suppose une vision politique d'ensemble, où le bourg joue pleinement son rôle, et pour laquelle tous les acteurs publics et privés sont mobilisés. Il n'y a pas de recette, mais un projet territorial mené à la bonne échelle, croisant mieux les effets induits des différentes décisions sectorielles, est une condition du renforcement des bourgs. Les évolutions récentes vont à ce titre dans le bon sens, même si on peut regretter la taille parfois excessive des périmètres sur lesquels sont conçus les PLUI (plans locaux d'urbanisme intercommunaux).

Créer des « cellules de projet »

La seconde raison tient à la faiblesse, et parfois à l'inadaptation de la maîtrise d'ouvrage et de la maîtrise d'oeuvre. Les grandes métropoles ont su fortifier leur attractivité avec de grands projets, portés dans la durée par des politiques publiques fortes, elles-mêmes conduites avec des outils adaptés (SEM, SPL, EPA 2), et un recours à une grande expertise de la maîtrise d'oeuvre, qui s'est d'ailleurs renforcée au fur et à mesure de la mise en place des projets. Bordeaux et Nantes en sont deux exemples manifestes.

Que faire dans une commune de 2 000 habitants, parfois moins encore ? Les outils des très grandes villes ne peuvent évidemment pas être dupliqués mais il faut d'abord une maîtrise d'ouvrage au service du projet politique, et dont la durée de vie soit indépendante des mandats, car tout projet urbain s'établit sur plusieurs décennies. Le regroupement de communes et la mutualisation des moyens dégagent des capacités d'ingénierie interne qui devraient le permettre mais, de manière pragmatique, des partenariats avec les agences d'urbanisme, avec les établissements publics fonciers (EPF), etc. peuvent aussi fournir une capacité de réflexion et de suivi que le strict cadre des communes n'autorise pas. Si le conseil aux territoires est toujours utile (paysagistes et architectes-conseils de l'État, CAUE), notamment pour calibrer les efforts et sélectionner les bonnes méthodes, les communes doivent constituer à la bonne échelle une cellule de projet adaptée à leurs enjeux, mais sans laquelle la complexité réglementaire et opérationnelle ne peut être résolue. Pour rendre un bourg plus attractif, il faut en effet une articulation avec la planification, de l'ingénierie financière, de l'action foncière, il faut anticiper les aspects patrimoniaux avec les administrations compétentes, régler des questions d'accessibilité et de flux et prendre les bonnes décisions sur les transformations nécessaires de l'infrastructure et de l'espace public. Il faut également identifier et fédérer des acteurs du commerce et de l'immobilier, parfois innover et mettre en place de nouveaux montages opérationnels et enfin être capable de suivre la qualité des projets, tirer les leçons des difficultés, réorienter les projets au besoin. Il faut aussi être en capacité de choisir les meilleurs experts et maîtres d'œuvre, sans excès et en proportionnant au contexte la diversité de leurs champs de compétence : il n'y a pas de bon maître d'œuvre sans une maîtrise d'ouvrage éclairée.

Encourager une large mobilisation

Dans le prolongement de ce qui précède, le gage d'un renforcement de bourg réussi est une mobilisation étendue d'acteurs, bien au-delà de cet enchaînement vertueux entre politique publique, maîtrise d'ouvrage et maîtrise d'œuvre. Car une autre raison de la dévitalisation des bourgs est ce manque de mobilisation. Or, les opérateurs immobiliers, les entreprises de construction, les associations, etc. ont tous un rôle à jouer. Les promoteurs du logement social ont une responsabilité particulière et peuvent aider en augmentant la part d'opérations de restructuration du bâti existant, renforçant en interne les savoir-faire techniques et juridiques nécessaires, souvent plus complexes. Le développement des savoir-faire des entreprises, de la formation des apprentis, de l'expérimentation de nouvelles techniques constructives, mieux adaptées aux situations économiques et aux ressources locales, est une condition du projet. Le développement de filières contemporaines de mise en œuvre actualisée des matériaux traditionnels (pierre, chaux, bois...) et le soutien à la qualité constructive entraînent de plus une véritable création de richesses, dont les effets locaux ne sont pas négligeables 3. L'interdépendance entre métropoles et territoires « détendus » peut ici encore être mise à profit. Lorsque les grandes villes cherchent à construire en bois, à innover, c'est bien souvent dans les campagnes urbaines et rurales que les entreprises sont mobilisées. Cette capacité à inventer, à imaginer de nouveaux modes constructifs et l'usage de matériaux plus écologiques est un levier considérable. C'est sans doute dans cette dynamique globale qu'il faut chercher l'équilibre économique d'opérations immobilières dont la complexité opérationnelle, parce qu'elle se frotte à l'existant et au patrimoine, est plus importante et constitue parfois un obstacle. L'expérimentation est souvent nécessaire, et il faut savoir valoriser et diffuser les leçons de ce qui a réussi.

Il va de soi que les acteurs publics, les communes comme les promoteurs, peuvent là encore être pionniers. Il faudrait aussi que ce terreau expérimental puisse être relayé au niveau national, et qu'une marge de manœuvre plus grande soit laissée à ces solutions plus légères et plus efficaces, mieux adaptées à leur contexte, que les réglementations pléthoriques ont malheureusement tendance à juguler 4. Les exemples les plus remarquables, aujourd'hui, sont toujours une conjonction de la volonté et de l'énergie conjointe d'élus, de maîtres d'œuvre, de promoteurs et d'entreprises également engagés pour faire bouger les lignes.

Reconsidérer le patrimoine ancien

La quatrième raison est liée à la doctrine quasiment sacrée que l'on associe à la protection du patrimoine un peu trop fréquemment, comme si tout ce qui était ancien méritait de rester debout ad vitam, quitte à entraîner la ruine. Certes, la qualité du bâti existant est souvent un atout fondateur, et il est évidemment essentiel de partir du patrimoine, de ce qui est déjà là, et qui souvent va bien au-delà du bâti : l'orientation des parcelles, le lien avec le paysage environnant, la qualité des jardins et des espaces publics, la disposition topographique, etc. sont autant de facteurs qu'il faut considérer avec soin. Mais on doit le faire sans négliger les modes de vie et les envies des habitants d'aujourd'hui, faute de quoi le patrimoine, aussi extraordinaire soit-il, ne trouvera pas preneur. Ceux qui pourraient venir - ou revenir - dans les bourgs ont, comme ceux qui achètent une maison, des exigences bien compréhensibles : des pièces généreuses, une maison confortable, du soleil en abondance, des vues sur le paysage, des espaces extérieurs et un jardin où l'on puisse manger, jouer, cultiver, un accès aisé et des places de stationnement (car si on peut se passer de voiture dans le centre de Bordeaux ou de Paris, il faut une voiture et souvent deux lorsque l'on habite dans un village)...

Ces qualités sont parfois en contradiction avec la structure du bâti historique : cours étriquées, resserrement excessif du bâti, planchers à l'acoustique incertaine, petites fenêtres, absence de garage, difficultés d'accès... Dès lors, la qualité des acteurs, de l'expertise et des modes constructifs devrait permettre de considérer avec plus de liberté, au cas par cas et avec la plus grande attention, ce qui mérite de rester et ce que l'on doit transformer, alléger, voire démolir. Acheter la parcelle voisine pour établir un jardin et rendre le vis-à-vis moins agressif, ôter une remise pour laisser passer le soleil du matin, agrandir une baie pour tirer profit d'une vue splendide sur le paysage pourraient constituer l'ordinaire de l'action. Si l'on ne parvient pas à offrir le stationnement sur la parcelle même, on peut mutualiser quelques places à proximité, et améliorer les conditions d'accès à pied, avec un espace public partagé et apaisé. Avec cet exemple, on voit bien l'intérêt d'un portage public du projet de revitalisation, capable d'associer à chaque initiative privée des actions mutualisées qui, même légères, peuvent résoudre à l'échelle urbaine ce qui ne peut être fait au niveau de la parcelle. La faiblesse des coûts du foncier, parfois limités à quelques milliers d'euros, devrait faciliter l'action, quitte à réorienter les investissements que l'on continue encore à faire sur d'inutiles giratoires, par exemple, pour conforter ces actions coordonnées.

Mener une politique foncière volontariste

L'accessibilité aux commerces est aussi une condition. On comprend bien que les opérateurs commerciaux donnent aujourd'hui plus d'importance à la desserte automobile, car les nombreux travailleurs pendulaires font leurs courses par cabotages successifs. Mais une politique foncière volontaire peut aider à rapprocher ces commerces du centre dense, à quelques minutes à pied des habitations, et faire du parking un nouvel espace public. Combiner cette stratégie avec la mutualisation des services publics et leur rapprochement du bourg est tout aussi vertueux - on a peut-être un peu trop externalisé les équipements, en les traitant comme des implantations suburbaines : chacun son petit giratoire, chacun son parking... On voit bien que l'avenir des bourgs passe par d'autres modèles, en outre plus économes.

En conclusion, pour revenir à ce qui fait une grande part de l'attractivité du territoire - le contact direct avec le grand paysage -, on gagne à tirer profit de la topographie, des réseaux de venelles et de passages bien souvent présents, des jardins, du cours des rivières et de leur continuation dans la campagne environnante, pour offrir aux habitants non seulement l'accueil d'un bourg patrimonial, mais un prolongement direct vers des promenades, des services de loisirs ou de détente que bien peu de grandes villes, et certainement aucune extension pavillonnaire récente, ne sauraient leur garantir. Conforter l'histoire, celle du bourg, est ainsi toujours une belle question de géographie.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2017-11/habiter-a-nouveau-bourgs-et-petites-villes.html?item_id=3614
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