Régis BIGOT

Directeur général du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Credoc).

Le temps de la maison « digitalisée » est arrivé

Si les espoirs mis dans la domotique voilà une trentaine d'année ont été déçus, aujourd'hui le succès d'Internet permet de croire au développement du numérique dans le logement.

Dans les années 1970-1980, au moment où l'informatique connaît ses premiers développements significatifs auprès des particuliers à travers l'apparition des micro-ordinateurs familiaux, certains analystes présentent l'avènement de la domotique comme imminent. L'intuition que l'ordinateur va révolutionner tous les pans de la vie quotidienne est en germe. La domotique n'a jamais connu les développements qu'on lui promettait, le terme lui-même s'étant vêtu progressivement de connotations ironiques, parangon des chimères technologiques. Pourtant, depuis quarante ans, les technologies de l'information et de la communication n'ont cessé de se diffuser dans la société française, à un rythme inédit dans l'histoire des biens d'équipement.

C'est l'occasion de rappeler que l'histoire de l'innovation technologique est un sentier tortueux qui traverse de nombreux cimetières d'inventions n'ayant jamais abouti ou de projets avortés faute d'avoir pu rencontrer un marché. Les économistes trouvant leur inspiration dans les travaux de Joseph Schumpeter, et dans son analyse lumineuse de la tempête perpétuelle engendrée par les grappes d'innovations, propose sans doute le cadre intellectuel le plus abouti pour décrire le monde dans lequel nous sommes plongés depuis les années 1970. Cette nouvelle ère, qu'ils qualifient pompeusement de nouveau « paradigme technico-économique », est fondée sur l'apparition des technologies de l'information, lesquelles métamorphosent progressivement les piliers de notre système socio-économique. Du côté des consommateurs, ces innovations percutent les modes de vie habituels de chacun et suscitent, au fur et à mesure de leur développement, de nouvelles envies, de nouveaux besoins, de nouvelles aspirations. Les besoins du genre humain, par nature inextinguibles, trouvent dans les inventions numériques des sources de renouvellement qui semblent sans limites. Du côté des producteurs, les innovations bouleversent l'efficacité des chaînes de production et de distribution, tout en créant sans cesse des opportunités d'entreprendre et de proposer de nouveaux produits et services. Certaines innovations bouleverseront le quotidien de millions de personnes. D'autres seront oubliées du jour au lendemain. Du côté des pouvoirs publics, la passivité et l'inaction sont impossibles : il convient d'accompagner le changement, de sélectionner les technologies auxquelles il faut apporter de l'aide, de développer les formations adaptées, mettre en place des systèmes de subvention à la création d'entreprises innovantes, moderniser la fourniture de services publics à l'aide de ces nouveaux outils, etc.

En vérité, il est impossible de prévoir le succès de telle ou telle innovation. On était persuadé dans les années 1970 du développement imminent de la domotique. On s'est beaucoup trompé. Inversement, qui aurait pu prévoir le succès planétaire de Facebook lorsque ce service est né en 2004 ? Qui aurait pu prévoir le développement hégémonique de Google en 1995 ? La prospective en matière d'innovation technologique est un exercice périlleux.

De nouvelles habitudes de consommation

Ces réserves mises à part, il est possible de prédire, sans prendre trop de risque, que le moment du développement de la « maison digitalisée » (nous n'osons plus utiliser le terme « domotique » !) est arrivé. Tout d'abord parce que Internet est, dès aujourd'hui, au coeur de nos modes de vie. Les enquêtes du Crédoc indiquent que plus de neuf personnes sur dix disposent aujourd'hui d'un téléphone mobile et que plus de huit sur dix sont connectées à Internet. Rappelons qu'il y a quinze ans à peine, seuls 6 % de nos concitoyens disposaient d'une connexion à Internet et seuls 24 % disposaient d'un téléphone mobile. Aujourd'hui, plus d'une personne sur deux entreprend des démarches administratives et fiscales par Internet, effectue ses achats par Internet, participe à un réseau social, édite des contenus numériques, etc. Certains sont un peu en retrait (les seniors notamment), d'autres sont complètement immergés dans le numérique (les plus jeunes, les plus diplômés et les plus aisés), et c'est sans doute les logements de ces derniers qui se digitaliseront le plus rapidement.

Certes, la maison connectée en est à ses balbutiements : une enquête du Crédoc indique ainsi que seuls 4 % des Français utilisent actuellement des applications permettant de commander à distance, par téléphone mobile ou Internet, des appareils électroniques qui se trouvent chez eux (système de sécurité, chauffage, volets et fenêtres, etc.). En revanche, 25 % déclarent qu'ils envisagent tout à fait de franchir le cap à l'avenir. Une autre enquête du Crédoc 1 précise que les Français manifestent un intérêt certain pour les appareils électroniques de surveillance de présence, les outils de détection d'incendie ou de fuite d'eau, les services de programmation du chauffage et de suivi de la température, le pilotage centralisé des portes et des volets. Cette même étude révèle que 33 % des propriétaires de leur logement sont prêts à investir dans leur logement pour en améliorer le confort. En tout état de cause, un propriétaire sur deux est convaincu que l'avenir est à la maison automatisée qui s'adapte aux besoins de ses occupants.

Pour quels usages ?

À ce jour, il est difficile de prévoir ce que seront les usages les plus répandus dans les logements en matière d'équipements numériques. Il est probable qu'Internet, notamment en mobilité, continuera de proposer un foisonnement d'applications de plus en plus adaptées aux exigences de chacun. Chacun peut voir, année après année, Internet de glisser dans les moindres interstices de la vie quotidienne, occuper les plus petits de nos temps morts, nous accompagner dans beaucoup des gestes de notre quotidien et prendre place au centre de nos interactions avec autrui.

De la même manière qu'il nous paraît aujourd'hui vertigineux d'imaginer ce que serait la vie sans un téléphone portable et sans Internet, il nous semblera sans doute curieux, demain, que les habitations ne soient pas de plus en plus connectées et que les objets les équipant ne soient pas directement pilotables à distance, que l'on ne puisse pas disposer, en temps réel, de paramètres de monitoring sur la qualité de l'air intérieur et de la météo extérieure, que l'on ne puisse disposer, à tout endroit de son logement, de multiples accès aux contenus numériques (musique, vidéo, réseaux sociaux, télécommunication).

On a vu, ces dernières années, comment les consommateurs arbitraient leurs dépenses, dans un budget de plus en plus serré, toujours en faveur des équipements et des services numériques, et ce malgré la crise économique, laquelle n'a épargnée qu'un seul secteur de la consommation : le numérique. Petit à petit, le numérique s'est imposé comme un poste de consommation incontournable, au même titre que le logement, l'alimentation ou les transports. Cette appétence qui semble inextinguible par nature, sans cesse renouvelée par une profusion d'innovations, pénétrera de plus en plus dans les habitations, dont la conception même devra de plus en plus souvent intégrer les infrastructures numériques.

Des freins

Deux types de freins peuvent être évoqués cependant. Les constructions sont faites pour traverser le temps. Or, les normes numériques évoluent en permanence : les constructeurs devront anticiper les métamorphoses incessantes des interfaces (écrans, claviers, souris, ipads, capteurs de mouvement, capteurs biométriques, etc.) et des connectiques (câblage ou réseau sans fil) pour éviter de devoir percer de nouvelles saignées dans les murs à chaque « killer application ». L'autre incertitude réside dans le souhait de nos concitoyens de protéger leurs données personnelles et de préserver leur vie privée. Aujourd'hui, la protection des données personnelles est le principal frein perçu par les usagers à la diffusion des technologies de l'information et de la communication. Les Français, en la matière, sont particulièrement défiants par rapport à leurs voisins européens. L'immixtion d'Internet dans les foyers et l'interconnexion des objets jusque dans l'intimité des lieux de vie ravive cette problématique et porte à un stade plus élevé le souci que devront porter le régulateur public et la Cnil à cette tendance qui semble de plus en plus inévitable.

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