Claude JOLLY

Architecte-urbaniste (agence Tetrarc à Nantes).

L'architecte trop isolé

L'innovation en architecture ne peut pas résulter de la seule initiative de l'architecte concepteur. Elle doit être portée par une réflexion commune menée par une équipe d'acteurs qui la partage et l'intègre, depuis la passation de la commande jusqu'à la livraison du bâtiment.

Le processus d'élaboration d'un projet public dissocie la programmation de la conception. En pratique, les maîtres d'ouvrage délèguent au programmiste la rédaction du cahier des charges sans que s'engagent en amont des échanges de type partenarial entre les utilisateurs, l'architecte et le financeur. Le programmiste est censé évaluer les intérêts de chacun et doser leur prise en compte en intégrant équitablement les demandes des usagers, la part de l'innovation à introduire (spatiale, structurelle, formelle...), tout en respectant le budget de l'investisseur. Mais en l'absence d'échanges entre les acteurs, le programme tend à se transformer en un condensé de contraintes et d'interdits qui ne devient plus négociable lors du jugement du concours. Quel architecte prendra le risque de ne pas respecter le programme et de voir son projet écarté par le jury parce qu'il y déroge ?

Pourtant, les consultations de type « marché d'études de définitions » autorisent ces échanges. Elles permettent la définition conjointe et négociée d'un programme jusqu'à la conception du projet qui sera partagé. Elles donnent ainsi à l'architecte la possibilité d'y apporter la part d'innovation qui valorisera le projet, et ce en accord avec la maîtrise d'ouvrage. Ces procédures sont toutefois de moins en moins préconisées, car elles engendrent un nombre important de réunions et donc une mobilisation importante de personnel.

Des programmes qui excluent l'ATEx

L'architecte se doit d'innover s'il veut progresser dans sa démarche de concepteur et ne pas produire une architecture à reproduire. L'investissement de cette démarche se concrétise par un temps consacré à la recherche de nouveaux types de mises en oeuvre ou à leur amélioration, à l'image de l'industriel qui ne cesse de parfaire son produit afin de rester compétitif. L'architecte a donc, dans certains cas, obligation de recourir à l'attestation technique d'expérimentation (ATEx).

Dans la pratique, les maîtres d'ouvrage ont eu vite fait d'en identifier les conséquences, qu'ils jugent contraires à leurs intérêts :

  • surcoûts des travaux dus à la procédure de validation,
  • prime d'assurance relevée en raison du risque pris par l'assureur,
  • temps de procédure incompatible avec les délais de chantier.

À la demande de maîtres d'ouvrage, certains programmes excluent donc le recours à l'ATEx et imposent l'emploi de procédés constructifs essentiellement sous Avis technique. Rappelons que les procédures ATEx en bâtiment valident très souvent des évolutions ou des adaptations de procédés constructifs dues à un contexte particulier de mise en oeuvre, et non des nouveaux concepts constructifs qui, eux, sont développés par des industriels. Ces procédures permettent donc au secteur du bâtiment de rester en bonne position dans la compétition internationale en matière d'innovation.

La question des marchés

Les délais de construction étant de plus en plus courts (calqués sur les délais des mandats des élus) et les effectifs tendant à se réduire dans les collectivités, les maîtres d'ouvrage font de plus en plus appel aux marchés de type conception/construction, qui demandent une moindre mobilisation en personnel des collectivités pour les gérer. L'entreprise générale (bien souvent choisie parmi les majors du BTP) est mandataire du groupement qui soumissionne. Elle contrôle la totalité du processus d'élaboration du projet, y compris la production de l'architecte, en le dissuadant dans bien des cas de toute velléité en matière d'innovation, puisque cela est synonyme pour l'entreprise de surcoûts et donc d'une rentabilité moindre de l'opération.

En revanche, un autre type de marché, l'accord cadre, qui lie l'entreprise et l'architecte, favorise dès la candidature l'association de leurs deux compétences. Les échanges qui en découlent tout au long des études et du chantier permettent de poursuivre le développement du process semi-industriel proposé à l'origine (par exemple : l'accord cadre que nous avons conclu avec un bailleur social pour des opérations de logements en structure bois 3D). L'architecte peut y participer en y apportant des améliorations au gré des projets, tout en intégrant les contraintes économiques de l'entreprise et en contribuant à la création de filières spécifiques locales et créatrices d'emplois.

La crise réduit les phases d'études

L'architecture innovante qui permet de développer de nouveaux concepts, de proposer des mises en oeuvre novatrices de matériaux de construction, nécessite un investissement en temps important de la part du concepteur. Elle doit se développer au cours des phases d'études et avant la remise des offres, afin d'en maîtriser les incidences financières. Elle ne peut se faire qu'à travers une collaboration étroite avec des entreprises cooptées pour leurs aptitudes à s'adapter aux contraintes et y trouvant un intérêt, si elles sont attributaires du marché, afin de promouvoir leurs compétences par la réalisation d'ouvrages spécifiques, vitrines de leur savoir-faire.

Actuellement, la concurrence est telle en marchés publics négociés et, plus encore, en marchés privés que les montants d'honoraires ont « chuté » drastiquement. L'architecte a de la peine à se motiver et à motiver ses cotraitants pour investir dans l'innovation. L'équipe de maîtrise d'oeuvre est plus préoccupée aujourd'hui par le fait de rentabiliser économiquement ses dossiers en simplifiant les projets et en produisant une architecture « sans effets », source de gains de temps en phase d'études et en phase de chantier.

Cette réduction de la phase d'études vise, par exemple, à compenser pour l'architecte son investissement en temps pour la réalisation d'une étude de faisabilité menée pour un promoteur et finalement restée sans suite, ou encore l'investissement engagé lors d'un concours dont les primes, on le sait, ne couvrent que rarement les heures passées. Il en est de même pour les bureaux d'études, qui partagent notre motivation à innover mais qui ne peuvent l'assumer faute d'honoraires correspondants.

Une innovation pas assez relayée

L'innovation est, dans certains cas, pénalisée par les entreprises qui n'ont pas les capacités nécessaires en phase de chantier pour exécuter les prestations novatrices proposées par l'architecte, faute d'avoir un bureau d'études intégré et un encadrement suffisant qui les aurait étudiées, explicitées et formalisées dans le mémoire technique de leur offre.

En l'absence de ces mémoires techniques qui valorisent les offres et permettent d'apprécier la valeur de l'entreprise, l'architecte se retrouve de plus en plus face aux entreprises les moins-disantes, qui n'ont pas correctement apprécié ces prestations, et court le risque de les voir réalisées non conformes à ses exigences. Il est donc enclin à se démobiliser et à se limiter progressivement, au fil des dossiers, dans sa démarche d'innovation, sachant qu'il s'expose, s'il persiste, à devoir organiser de longues séances de négociations pour n'obtenir finalement qu'un résultat plus qu'incertain.

L'espoir de la maquette numérique

L'innovation — qui est aussi synonyme de qualité architecturale et que seul l'architecte est en mesure de défendre — se trouve donc bridée à chaque étape de l'élaboration du projet, la plupart des acteurs dans l'acte de bâtir se « crispant » sur la préservation de leurs acquis et de leurs intérêts au détriment d'une démarche d'ouverture vers l'autre.

Toutefois, un nouvel outil va peut-être apporter une réponse partielle aux problèmes des freins à l'innovation : la maquette numérique. Elle pourrait générer une nouvelle dynamique et une conception plus collaborative du projet, permettant ainsi de partager l'innovation. Elle va s'imposer prochainement et contraindre les entreprises, tous corps d'états confondus, à revoir leur organisation interne pour déléguer un encadrement ad hoc et créer la dynamique partenariale indispensable lors de la phase de préparation de chantier.

Les délais de cette préparation devront être allongés notablement pour garantir un engagement des travaux quand le projet sera entièrement validé en études et totalement mis au point entre les différents corps d'état, l'architecte et le maître d'ouvrage.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2015-6/l-architecte-trop-isole.html?item_id=3483
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