François EUVÉ

Professeur de théologie au centre Sèvres,
rédacteur en chef de la revue Études.

Une création partagée

La référence à l'héritage biblique ne peut être ignorée quand on évoque le principe d'innovation, notion proche de la création. Sa dimension relationnelle est essentielle.

Dans la civilisation moderne, l'innovation est une valeur. Innover est une sorte d'impératif catégorique qui accompagne l'idée de progrès. L'humanité est appelée à faire surgir du neuf, de l'inédit. Chaque apparition de nouveauté (découverte scientifique, nouveau procédé technique) est une étape sur le chemin continu du progrès. On peut aussi parler d'invention, en se rappelant que, si ce mot signifie aujourd'hui « nouveauté scientifique et technique » (Le Robert), où l'imagination a sa place, dans des temps plus anciens il pouvait désigner la découverte d'un trésor caché.

L'innovation est proche de la création. Cette dernière notion est plus forte : une nouveauté plus radicale se manifeste. L'innovation peut se rapporter au simple perfectionnement d'un dispositif, tandis que la création indiquera le surgissement, parfois inattendu, de quelque chose de neuf. Toutes ces notions disent que le nouveau est possible. Le monde n'est pas condamné à répéter indéfiniment les mêmes schémas ni à emprunter sans cesse les mêmes routes. Il se peut que certaines « créations » n'en soient pas vraiment. Il n'en reste pas moins que cette idée reste inscrite dans le registre des possibilités. Dans le champ biologique, la théorie de l'évolution nous a appris que la nature elle-même laissait advenir de nouvelles espèces.

Aujourd'hui, l'idée d'innovation, comme celle de progrès, est de plus en plus discutée. L'impératif d'innovation est questionné. Pourquoi faut-il innover ? L'innovation semble être devenue une fin en soi, poursuivie pour elle-même, sans autre but qu'un accroissement indéfini (de productivité, de rapidité, de « bien-être », etc.).

L'interrogation est accentuée par l'accélération du progrès technique, dont la loi de Moore, qui postule que la complexité des semi-conducteurs double environ tous les ans, est une expression parlante. Le séquençage du génome ouvre aux biotechnologies des perspectives qui alimentent les fantasmes, mais laissent surtout entrevoir des développements de plus en plus rapides.

L'accélération du temps ne cacherait-elle pas une fuite en avant dont on perçoit d'autant moins le but que celui-ci n'est pas clair, quand il n'est pas problématique ? On se demande si la volonté d'innover ne masque pas une « volonté de puissance », un désir de transgresser les limites quelles qu'elles soient, l'hubris que dénonçaient les sages.

Rapprocher l'innovation de la création fait apparaître une résonance théologique qu'il est impossible d'ignorer. Bien que nous soyons dans une civilisation désormais sécularisée dans laquelle les considérations religieuses paraissent relever du seul domaine des sentiments privés, je pense qu'on se prive de ressources si l'on ne prend pas en considération l'héritage historique qui nous a fait devenir ce que nous sommes. La vision moderne d'une nature que l'homme peut connaître et transformer n'est pas sans lien avec la notion théologique de la création. Cela permettra de reprendre la question initiale. À quelle condition l'innovation peut-elle être considérée comme bonne ?

En rupture par rapport au passé

L'innovation est l'une des caractéristiques centrales de la civilisation moderne. Celle-ci se veut en rupture à l'égard des temps anciens. Dès le départ, elle vise une « renaissance », un renouvellement de la vision du monde. L'aventure moderne débute par les grandes explorations du XVIe siècle, la découverte de nouveaux continents, de nouveaux peuples, de nouvelles cultures. Dans sa pièce La vie de Galilée, Bertolt Brecht en donne une expression saisissante : « À présent, nous partons pour le grand large. Car le vieux temps est passé, et voici un temps nouveau » (scène 1). Nous voici désormais « sans attaches », voguant librement vers le large. La recherche du savant coïncide avec les découvertes qui ouvrent un nouveau monde. Lorsqu'il braque sa lunette vers le ciel, Galilée ne se contente pas de découvrir de nouveaux objets célestes il révèle un ciel qui est semblable à la terre, autrement dit, une terre qui est semblable au ciel, sans limites. On passe du « monde clos » à l'« univers infini » (Alexandre Koyré).

Une figure caractéristique de l'accès à cette nouvelle civilisation est celle de Francis Bacon (1561-1626) - le « héraut de l'ère nouvelle », selon Francis Copleston -, dont les écrits ont eu une influence considérable sur les philosophes des Lumières.

Sa Nouvelle Atlantide (1622) décrit la cité du futur, animée par une fondation qui « a pour fin de connaître les causes et le mouvement secret des choses et de reculer les bornes de l'Empire humain en vue de réaliser toutes les choses possibles 1 ». Le programme technique proposé est remarquable d'anticipation. Il constitue la charte du progrès à venir.

La nouvelle science ne se contente pas de découvrir de nouveaux principes qui enrichissent notre connaissance du monde matériel elle contribue à sa transformation. La science moderne est indissociable d'une technique. Ce n'est pas qu'elle soit nécessairement « utile », comme certaines instances politiques souhaiteraient qu'elle le soit davantage. La recherche conserve nécessairement une dimension de gratuité, d'exploration animée par le seul désir de connaître. Avoir comme principale visée l'utilité ne produit aucune nouveauté, aucun « saut ». On ne peut pas anticiper les découvertes fondamentales. Mais il est apparu chez l'homme moderne une volonté de transformer le monde lorsqu'il a compris qu'il en avait les moyens. Si le monde physique dévoile les principes de son fonctionnement, il est alors possible de le modifier pour le rendre semblable à ce que l'on pense être bon pour l'humanité. Bacon imagine son « Atlantide » au profit le plus large du genre humain.

Ce n'est pas que la technique était inconnue à l'homme des temps anciens, en particulier dans le champ médical. Mais la vocation du sage antique était de s'efforcer d'atteindre une forme de contemplation des « idées » qui se trouvent derrière les choses. La science antique est une science de contemplation et non d'action. Dans le mythe de la caverne de La République de Platon, les hommes en perçoivent les ombres. Tout ce qui relève du changement est signe d'imperfection. Vouloir transformer la nature n'a pas de sens. Tout au plus s'agira-t-il de rétablir des équilibres qui se trouvent rompus. Tel est le sens de l'activité médicale.

Dans cette vision du monde, il est difficile de parler de création au sens fort du mot. Dans son grand poème La nature des choses (De rerum natura), Lucrèce reprend le dicton déjà connu : « Rien ne se fait de rien » (Nihil fit de nihilo). Le sage biblique dirait : « Rien de nouveau sous le soleil. » Des phénomènes peuvent bien nous paraître nouveaux. C'est que notre regard n'est pas assez distancié. Il est encore incapable de voir le permanent qui se dissimule sous l'impermanence des apparences.

Principe d'innovation et idée de création

On ne peut pas s'empêcher de penser que le principe d'innovation qui sous-tend la civilisation moderne doit beaucoup à l'idée de création, si importante dans l'héritage biblique. Malgré le scepticisme du Qohélet (l'Ecclésiaste), il y a bien « du nouveau sous le soleil ». C'est au moins le cas de l'univers comme tel, que Dieu a créé « à partir de rien » (ex nihilo), cette expression, inventée par les premiers penseurs chrétiens, inversant en quelque sorte l'interdit lucrécien.

N'est-il pas paradoxal de réintroduire un thème théologique au sein d'une culture (scientifique et technique) qui se veut radicalement sécularisée ? C'est que, à mon sens, on n'évacue pas si facilement un tel héritage. N'est-ce pas cette idée d'une création radicale qui se tient à l'arrière-plan du projet réaliste d'une transformation possible de la nature ?

On n'entrera pas ici dans les débats complexes qui accompagnent le développement de la notion de création. Il suffira de rappeler deux éléments qui me semblent décisifs si l'on veut comprendre l'émergence de l'idée moderne d'innovation.

Il y a d'abord la pensée médiévale sur l'« éternité du monde ». De quoi s'agit-il ? Pour la philosophie classique, il existe une « nature » permanente des choses, signifiée par le fait que le monde est éternel : il n'a ni commencement ni fin. Cela heurte l'affirmation biblique d'un commencement du monde. Tout un courant de pensée valorisera fortement l'affirmation d'une « toute-puissance » créatrice. Tout dépend à chaque instant de la volonté divine. Sans s'égarer dans des controverses intellectuelles qui, à nous autres modernes « pragmatiques », paraissent bien lointaines, on peut en retenir l'idée que la nature des choses, leur essence, est frappée de contingence. La nature aurait pu être différente de ce qu'elle est. Si elle avait pu être différente, pourquoi ne pourrait-elle pas le devenir ? Y a-t-il encore une « nature », au sens de principes permanents des choses ? Comment connaître alors le monde, sinon par l'expérience ? Si l'on va jusqu'au bout du raisonnement, il ne reste plus grand-chose en dehors des objets singuliers, et la connaissance scientifique devient problématique. Mais, à défaut de connaître la réalité profonde du monde, on peut au moins le transformer. C'est parce que le monde n'a plus vraiment de « nature » qu'on peut le manipuler.

Un autre élément est moins perceptible sur le moment. Mais il prendra progressivement de l'importance. Dans le raisonnement théologique précédent, Dieu est l'instance active. Il est tout-puissant. Mais la Bible ne dit-elle pas que l'homme est créé « à l'image de Dieu » ? N'a-t-il pas un statut à part au sein du monde ? Ne serait-il pas une sorte de « lieutenant » divin sur terre, invité à participer à la puissance créatrice ? C'est bien ce qu'affirmera Francis Bacon : « Laissons seulement le genre humain recouvrer son droit sur la nature, qui lui appartient de don divin, et rendons-lui son pouvoir » (Novum organum, § 129). Le pouvoir rendu à l'homme le fait « comme maître et possesseur de la nature » (Descartes).

Tout est en place pour qu'apparaissent les figures emblématiques des temps modernes : le chercheur qui découvre de nouvelles lois de la matière, l'ingénieur qui invente de nouveaux procédés. « Savoir, c'est pouvoir », selon le mot célèbre de Bacon.

Création, héritage, partage

Nous pouvons alors reprendre notre question de départ. Faut-il continuer à voir dans l'innovation une valeur en soi, ou ne serait-il pas plus sage d'en revenir à une conception plus modeste dans laquelle l'homme se retiendrait de trop intervenir dans la marche de la nature ?

Dans un ouvrage inspirant, Michel Blay, après avoir dénoncé le piège de l'innovation sans limite, invite à acquérir une « nouvelle idée de nature 2 ». Son propos consiste à retrouver un mode de présence de l'homme au monde qui surmonte la coupure qu'a instaurée la technoscience moderne. Le vide dans lequel nous entraîne le mécanisme de l'innovation peut être comblé par une existence qui abandonne une position de « surplomb » : l'esprit détaché du corps, en quelque sorte. La science moderne voyait le monde comme une machine dont Dieu était l'ingénieur suprême, une fonction graduellement « sécularisée », c'est-à-dire transmise à l'homme. Toutes les entités naturelles étaient passivement soumises au pouvoir de l'acteur humain. C'est cette image qu'il faut inverser, afin de redonner à chacune de ces entités une fonction propre.

Il ne nous est pas possible de retourner à l'idée d'une nature permanente dont nous nous contenterions de contempler les principes éternels.

Le monde est désormais en devenir, c'est-à-dire en genèse permanente. Le philosophe anglo-américain Alfred North Whitehead dit bien les choses lorsqu'il fait du « process » une catégorie fondamentale de sa métaphysique. Il y a certes des régularités (ce qui permet d'en élaborer une connaissance scientifique sous forme de lois de la nature), mais elles n'ont rien de sacré.

Mais ce devenir, cette genèse, n'est pas seulement le fait de l'homme. Certains biologistes, dans la ligne de l'« auto-organisation », n'hésitent pas à parler d'une créativité de la nature 3. La création continue a une dimension collective : c'est une coaction qui engage de multiples partenaires. Respecter la singularité de chaque entité du monde, de la personne humaine en particulier, n'empêche pas d'en souligner la dimension relationnelle. Chaque individu est unique, mais il reçoit cette unicité du réseau complexe des relations dans lequel il s'inscrit. L'existence est « aussi une expérience de l'exister pour autrui 4» (j'ajouterai : par autrui). Certains textes bibliques suggèrent d'ailleurs que Dieu lui-même ne veut pas être seul créateur. Au lieu d'être une démarche irréductiblement individuelle, la création a une dimension collective.

Sans doute faut-il concevoir l'innovation comme une mise en dialectique de ces deux dimensions. De même qu'il n'y a pas de vraie création (au sens d'une réelle nouveauté) qui ne procède pas de la réception d'un héritage, il n'y a pas d'innovation qui ne soit à la fois individuelle et collective.

C'est du reste ce que l'on perçoit plus clairement aujourd'hui. À côté de l'innovation sans limite des héros du « big data » qui voudraient délivrer enfin l'individu humain des pesanteurs de sa corporéité (le « transhumanisme »), poussant à l'extrême la logique moderne en identifiant l'humain à la machine, apparaissent d'autres formes d'innovation où l'on met en synergie des ressources diverses.

Il y aurait beaucoup à dire sur le développement de cette économie du partage (covoiturage, échanges d'appartements, récupération d'objets usagés, etc.). Simple effet de mode ou transformation durable de nos sociétés ? Comme dans L'innovation frugale, de Navi Radjou et Jaideep Prabhu 5, on voit revenir le phénomène du « bricolage » qui, selon François Jacob, caractérise le mouvement même de la vie.

On peut alors revenir à la question de la finalité de l'innovation. Vaut-elle pour elle-même ou par ce qu'elle permet ? Il y a un vrai plaisir à créer. Mais le plaisir n'est-il pas plus intense lorsqu'il est effectivement partagé ?

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2015-6/une-creation-partagee.html?item_id=3472
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