Ali LAÏDI

Chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

Guerre économique : une très vieille histoire

Des premiers hommes au XXIe siècle, en passant par l'Égypte des pharaons, l'Antiquité romaine et l'Italie médiévale, la guerre économique a servi les rêves de grandeur des civilisations, des États et des entrepreneurs. Elle a permis aux hommes de prolonger leur affrontement militaire dans le champ économique tout en poursuivant le même objectif : garantir et même accroître leur puissance.

La guerre économique est aussi vieille que l'homme. Elle est même née avant lui. Les spécialistes estiment que le conflit entre deux groupes apparaît à partir des primates humains et non humains. Mais c'est Charles Darwin et sa théorie de la « lutte pour la vie » qui a montré que la compétition pour les ressources était au coeur de l'histoire humaine. La sélection des espèces forme un processus qui oblige les premiers hommes et leurs ancêtres à se battre pour survivre. La compétition — et l'agressivité qui s'en dégage — s'exerce lors de l'accaparation des ressources telles que la nourriture, les partenaires sexuels et, bien sûr, les territoires. Contrairement à un mythe longtemps répandu parmi les archéologues, même chez les sociétés de chasseurs-cueilleurs, la compétition était vive pour la conquête des territoires.

Et Dieu créa l'espionnage économique

Dans l'Antiquité, l'Ancien Testament nous conte deux exemples édifiants de guerre économique. L'Égypte souffre : depuis plusieurs années, les récoltes ne sont pas bonnes et la famine menace. Heureusement, Joseph, devenu conseiller du pharaon, a anticipé les sécheresses successives en stockant les grains de blé des années fastes un peu partout dans le pays. Un jour arrivent ses frères. Quelques années auparavant, jaloux de la relation privilégiée que Joseph entretenait avec leur père, Jacob, ils l'avaient jeté dans une citerne, le laissant pour mort. Dans un premier temps, ses frères ne reconnaissent pas Joseph et lui réclament du blé pour les tribus du pays de Canaan. Joseph lui, les identifie mais préfère leur cacher sa véritable identité pour les accuser d'espionnage.

« Ainsi Joseph reconnut ses frères mais eux ne le reconnurent pas. Joseph se souvint des songes qu'il avait eus à leur sujet et leur dit : vous êtes des espions ! C'est pour reconnaître les points faibles du pays que vous êtes venus 1. » Les points faibles de l'Égypte ? C'était surtout sa capacité à surmonter la terrible famine qui intriguait les voisins du pays des pharaons.

Si Joseph se méfie des espions, Dieu reconnaît leur utilité. Yahvé ordonne à Moïse d'envoyer douze hommes des tribus d'Israël en reconnaissance au pays de Canaan afin de préparer l'invasion. « Voyez ce qu'est le pays ce qu'est le peuple qui l'habite, fort ou faible, clairsemé ou nombreux ce qu'est le pays où il habite, bon ou mauvais ce que sont les villes où il habite, camps ou villes fortifiées ce qu'est le pays, fertile ou pauvre, boisé ou non. Ayez bon courage. Prenez les produits du pays 2. » La mission d'espionnage dure quarante jours. Elle permet aux douze espions de ramener les produits d'un pays merveilleux aux ressources naturelles délicieuses, où coule le lait le plus pur et le miel le plus goûteux. Mais aussi, rapportent les douze espions, un pays gardé par des places fortes et des hommes de grande taille prêts à défendre leur territoire.

Les Égyptiens : la guerre économique plutôt que la guerre

Et si les pyramides étaient en partie le fruit de la guerre économique menée par les Égyptiens ? C'est sous le Nouvel Empire, au deuxième millénaire avant Jésus-Christ, que les pharaons sécurisent leur approvisionnement en métaux. Car sans le bronze, pas de grande civilisation égyptienne, ni temple, ni pyramide. C'est l'équivalent de notre pétrole aujourd'hui. Le bronze est un alliage fait de cuivre et d'étain. Deux matières premières indispensables à la grandeur et à la puissance des civilisations de l'époque. Les puissances du Nord (royaumes du Mitanni et du Hatti) ont fini par mettre la main sur l'étain, qui venait essentiellement d'Asie, probablement de l'actuel Afghanistan. Les Égyptiens décidèrent alors de s'emparer de l'autre constituant du bronze. Ils envoyèrent leurs soldats occuper les ports qui recevaient le cuivre chypriote. Rappelons que le nom de Chypre vient du sumérien kabar (ou gabar), qui signifie « cuivre ». En s'emparant de ce matériau, les Égyptiens obligeaient leurs adversaires à poursuivre le commerce des métaux. C'est bien une arme économique dont les Égyptiens usent.

Les Phéniciens : l'intelligence commerciale

Est-ce la première trace historique de commerçants qui chassent en meute, solidaires et soudés lorsqu'il faut capter des parts de marché ? Regroupés au sein de confréries, les marchands phéniciens se partagent les marchés et fabriquent ainsi des monopoles. Ce sens particulier de la solidarité s'appuie sur les nécessités commerciales mais également sur la religion. Les dieux phéniciens interdisent et punissent les pratiques commerciales irrégulières. C'est également au sein des confréries que les marchands protègent certaines techniques de fabrication des regards extérieurs, et leurs temples servent aussi à regrouper des informations sur les routes commerciales et les localisations des mines. Ils ont peut-être même inventé le soft power (qui consiste à imposer son point de vue par la contrainte douce). En effet, ils s'arrangent pour « vendre » leurs dieux aux populations des territoires où ils s'implantent. Partager les mêmes croyances permet ainsi de s'accorder sur le type de représailles divines en cas de non-respect des engagements commerciaux. Le temple sert de témoin divin entre partenaires commerciaux. Et quand la religion ne suffit pas, les Phéniciens font parler les armes. Ils n'hésitent pas à couler tous les navires étrangers qui ont l'audace de commercer dans les environs des colonnes d'Hercule (actuel Gibraltar) ou des îles de Malte et du sud de la Sicile. Ils pratiquent aussi la guerre de l'information pour manipuler leurs concurrents économiques. Dans les régions où ils extraient les métaux, ils créent des légendes monstrueuses afin d'éloigner les curieux 3.

Du renseignement commercial sous la Rome antique

L'arme économique est également utilisée dans les guerres de l'Empire romain. Cicéron note que les légions romaines partent souvent en expédition militaire pour défendre les intérêts économiques de l'Empire, en sécurisant notamment le commercedes marchands. Il arrive ainsi que les légionnaires conquérants d'un territoire s'y installent pour faire du commerce. D'où la méfiance des peuples colonisés envers les commerçants romains.

Défaits par les légions de Rome, les Carthaginois demandent lors des négociations de paix que les commerçants romains soient exclus de leur région. Les Carthaginois possèdent un grand empire commercial et ne veulent pas voir les Romains laisser traîner leurs oreilles un peu partout. Ils leur demandent donc de rester près des ports et de ne pas aller au-delà afin qu'ils ne les espionnent pas.

Rose Mary Sheldon cite Polybe à propos d'un traité entre Rome et Carthage qui illustre bien la crainte des Carthaginois envers l'économie romaine : « En Sardaigne ou en Libye, aucun Romain ne pourra ni trafiquer ni fonder de cité : il n'y abordera que pour prendre des vivres ou réparer son navire si une tempête l'y pousse, il en repartira dans les cinq jours. À Carthage et dans la partie de la Sicile où s'exerce la domination des Carthaginois, il aura le droit de faire et de vendre tout ce qui est permis à un citoyen. Et le Carthaginois pourra faire de même également à Rome 4. » En dehors de la Sicile, les commerçants romains sont personae non gratae. Les Carthaginois ont toujours suspecté les commerçants romains de faire de l'espionnage, notamment économique.

Pour voler les secrets des adversaires, quelle meilleure couverture que celle d'un marchand ?

À l'époque, il n'y a pas mieux. En matière économique, il ne s'agit pas d'espionner les adversaires pour leur dérober des secrets technologiques ou commerciaux, mais de surveiller leurs commerces afin qu'ils ne servent pas de vecteur de pénétration et de déstabilisation aux frontières ou à l'intérieur du territoire de l'empire.

Le roi qui faisait de l'intelligence économique

Quand il prend les rênes de la France, Louis XI hérite d'un royaume exsangue, ruiné par la guerre de Cent Ans. Il décide alors d'une politique économique volontariste et particulièrement offensive. Il centralise les finances du royaume et s'intéresse à quelques industries en particulier qu'il choisit de soutenir. C'est le cas notamment de la soie, qu'il introduit en France. Louis XI soutient également le commerce en créant plusieurs foires et en renforçant certaines comme celle de Lyon.

Parallèlement, il mène la guerre économique contre les foires de certains pays étrangers qui menacent les intérêts français. En 1462, Louis XI n'apprécie pas le soutien des Genevois à Philippe de Bresse, duc de Savoie, dit sans Terre. Il exige un boycott total de la foire de Genève, qu'il impose également aux marchands étrangers. Sur sa lancée, il en profite pour renforcer la foire de Lyon et oblige les marchands à abandonner Genève au profit de Lyon. Ce que feront certains banquiers italiens qui relocaliseront leur succursale de Genève à Lyon entre 1462 et 1466. Le succès est total pour la capitale des Gaules.

En face, il n'y a pas que Genève qui souffre de cette politique économique agressive du roi de France. Venise est aussi victime du dirigisme commercial royal. Là encore, tout part d'un problème politique. Louis XI n'aime guère la Sérénissime. Trop proche du pape aux yeux du roi. Venise va donc pâtir des décisions de Paris. Entre 1463 et 1464, les marchands de Milan, Florence et Gènes sont autorisés à importer en France les produits d'Orient, à condition d'utiliser la voie terrestre ou les ports languedociens. Seuls les marchands vénitiens sont exclus de cette largesse royale. Deux ans plus tard, les relations commerciales entre Venise et la France s'améliorent, les Vénitiens sont de nouveau les bienvenus. Mais lorsqu'en 1466 ils s'avisent de baisser le prix de leur transport pour casser l'économie des galées de France, Louis XI ordonne aux autorités portuaires du Languedoc de ne décharger les navires vénitiens qu'après s'être occupés des bateaux français. Le roi va plus loin : il interdit purement et simplement aux navires étrangers de fréquenter les ports languedociens.

Vidocq, ancêtre des consultants en renseignement économique

« J'ai délivré la capitale des voleurs qui l'infestaient. Je veux aujourd'hui délivrer le commerce des escrocs qui la dévalisent 5. » C'est en ces termes clairs et directs que l'un des plus célèbres policiers de l'histoire de France annonce la création du Bureau des renseignements dans l'intérêt du commerce (qui prendra le nom de Bureau des renseignements universels). Nous sommes en 1833 et Eugène-François Vidocq vient de fonder l'ancêtre des sociétés d'intelligence économique, aujourd'hui chargées de protéger les entreprises dans la guerre économique mondiale.

Comme l'écrasante majorité des fondateurs de ces sociétés d'intelligence économique, Vidocq est un ancien membre d'une agence publique de sécurité et de renseignement. Pendant vingt ans, il a dirigé la police particulière de sûreté. Il a inscrit à son palmarès plusieurs exploits qui l'ont rendu célèbre. Balzac, Alexandre Dumas et Victor Hugo s'inspireront de lui pour créer certains personnages comme Vautrin dans Le père Goriot, Jackal dans Les Mohicans de Paris ou encore Jean Valjean dans Les misérables. Un physique imposant, une intelligence du mal, un art exceptionnel du déguisement, expert en filouterie pour épingler les méchants, grand séducteur… Vidocq avait tout du héros de roman.

En 1833, il choisit donc de poursuivre sa mission dans le privé. Il investit un terrain de chasse qui lui évite l'affrontement direct avec les autorités politiques : le commerce. Fort d'une expérience exceptionnelle dans la police, il traque les escrocs qui en veulent à l'argent des honnêtes commerçants. « Vingt francs par année et l'on est à l'abri de la ruse des plus adroits fripons », se vante-t-il dans le prospectus qui présente son Bureau des renseignements universels. « Le prix de l'abonnement est d'ailleurs si minime, écrit-il, qu'un commerçant, quelle que soit l'étendue de ses affaires, ne saurait s'abstenir d'y avoir recours sans mériter le reproche de parcimonie et d'imprudence. »

Le Bureau des renseignements de Vidocq est aussi l'ancêtre des agences de notation. « On fournira des renseignements raisonnés, approfondis et impartiaux, sur toutes les industries on indiquera la valeur réelle des fonds de commerce, des établissements de toute nature et clientèles à vendre on donnera des notes sur la valeur exacte des actions de toutes les sociétés industrielles. »

Mais la spécialité de Vidocq, ce sont les escrocs. Il traque les fripons et évince les véreux des affaires des honnêtes gens. Son cabinet répond aux besoins de son époque où le vice règne en maître. Vidocq aligne les références, des milliers de dossiers traités qui attestent de ses compétences à traquer les vilains. « J'ai fait restituer à un grand nombre de mes abonnés pour des sommes considérables de marchandises que d'adroits fripons leur avaient escroquées. J'ai fait rentrer des sommes très fortes, provenant de créances depuis longtemps périmées et regardées comme perdues. J'ai mis entre les mains des gardes du commerce un grand nombre de débiteurs fugitifs, réputés introuvables. J'ai sauvé mes abonnés des pièges de toute nature que leur avaient tendus de prétendus négociants. » En un mot, le Bureau des renseignements universels, dont les opérations sont enfin bien connues, a porté un coup funeste à l'industrialisme des escrocs.

L'entreprise de Vidocq rencontre un franc succès. Il aura jusqu'à 20 000 clients, soit autant de dossiers économiques sur les affaires de la France. Malgré les pressions, Vidocq reste fidèle à sa devise : « Haine et guerre aux fripons, dévouement sans bornes au commerce. »

  1. La Bible. La Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf, Pocket, 1998, La Genèse, 42 (page 81).
  2. La Bible. La Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf, Pocket, 1998, Les Nombres, 13 (page 207).
  3. L'invention du marché. Une histoire économique de la mondialisation, Philippe Norel (dir.), Seuil, 2004, p. 91.
  4. Renseignement et espionnage dans la Rome antique, Rose Mary Sheldon, Les Belles Lettres, 2009, p. 124.
  5. Eugène-François Vidocq, Mémoires. Les voleurs, édition établie par Francis Lacassin, Robert Laffont, « Bouquins », 1998.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2014-7/guerre-economique-une-tres-vieille-histoire.html?item_id=3418
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