Ludivine BANTIGNY

Maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Rouen.

Inégaux à travers l'Histoire

S'ils suscitent aujourd'hui un intérêt et une inquiétude particuliers, les jeunes ont été appréhendés comme un groupe identifié dès l'Ancien Régime. Depuis les années 1900, les moments pivots de la sortie de l'enfance ont évolué, mais les écarts de conditions entre jeunes restent importants.

« Une invention moderne » : telle est la manière dont l'historien américain John R. Gillis avait qualifié, dans les années 1970, la jeunesse qu'il prenait pour objet d'étude. Paradoxe que cette formule : comment la jeunesse, cet âge de la vie, stade de l'évolution physiologique de tout individu, pourrait-elle être non seulement historiquement déterminée, mais encore d'avènement récent ? De fait, s'il y a bien une réalité biologique et anthropologique de « la jeunesse », l'intérêt de l'historien se tourne quant à lui vers la création sociale qu'elle représente en tant que catégorie sociologique, au-delà de son évidence apparente.

Bien qu'elle lui ait accordé une attention inédite, l'époque contemporaine n'a pourtant pas inventé la jeunesse. Durant l'Ancien Régime, elle constituait déjà un groupe identifié, auquel on accédait par différents rites. Au début du XXe siècle, cependant, ces pratiques tombent peu à peu en désuétude. Le déclin du folklore paysan et l'intervention croissante de l'État dans l'exercice du contrôle social contribuent à retirer à la jeunesse ses fonctions traditionnelles. Restent des moments pivots qui déterminent la sortie de l'enfance (la communion solennelle, le certificat d'études) et, à extrémité de la jeunesse, le service militaire, instauré dans sa forme moderne par la loi de 1905. La conscription, en forgeant l'« homme des casernes », participe à un certain apprentissage de la virilité et agit comme un rite d'intégration. Pour les jeunes filles, en revanche, il n'est rien d'équivalent. Seul le mariage marque la sortie de la jeunesse, dont le rite de la Sainte-Catherine fixe la limite à 25 ans. La solennité de ces rites a disparu, avec la fin du service militaire obligatoire en 1996 et le recul de l'âge du mariage, accéléré durant ces trente dernières années : de 25 ans pour les hommes et 22,8 pour les femmes au début des années 1980, il se fixe à 31,5 et 29,5 ans au début des années 2010.

Parallèlement, un processus séculaire aboutit à un abrègement de l'enfance et à un étirement de l'adolescence, l'âge de la puberté physiologique ne cessant de s'abaisser et la scolarisation de s'étendre. L'accès à l'indépendance professionnelle, financière et familiale en est repoussé, par contrainte et par choix. La jeunesse en est rendue plus disponible et plus visible elle est devenue un âge social, quoique socialement différencié.

Des disparités sociales notables

Les contrastes sociaux, en effet, n'ont pas cessé, qui empêchent de parler d'une « jeunesse » au singulier. La première moitié du XXe siècle est à cet égard marquée par l'écart puissant qui sépare le jeune bourgeois et le jeune ouvrier : le premier dépend de sa famille financièrement mais garde une certaine autonomie et on le « laisse vivre », quand le second doit donner sa paie aux parents qui l'hébergent et n'en est dès lors pas indépendant, bien qu'il travaille.

En la matière, on ne peut qu'observer certaines continuités. Depuis le début du siècle, les jeunes sont demeurés dans une situation de travail particulière, spécifique à leur âge. Ce sont eux les « prolétaires de la Terre », les apprentis sans garantie de rémunération ni de formation, ou bien encore les victimes des abattements d'âge - ces réductions salariales proportionnelles à l'âge, instaurées en 1946 et supprimées seulement en 1968 - et des « postes de jeunes » aux salaires amputés ce sont eux, enfin, les premiers touchés par le chômage, toujours aux premières loges de l'austérité lors de difficultés économiques passagères ou de longue durée.

Même au cœur des Trente Glorieuses, entre 1966 et 1967, le nombre des demandeurs d'emploi recensés s'accroît de 64 % dans la tranche d'âge des 18-24 ans, contre 41 % en moyenne. En janvier 1968, on estime le nombre de jeunes à la recherche d'un emploi entre 100 000 et 135 000. La part des moins de 24 ans parmi les demandeurs d'emploi est alors de 39 %, un pourcentage multiplié par 3 depuis 1962. Il poursuit sa progression, atteignant 46,2 % en 1976. À cette date, le taux de chômage des actifs de moins de 25 ans (12,2 %) est près de quatre fois supérieur à la moyenne des années 1980 à nos jours, il ne se situe jamais en deçà de 25 %.

Les jeunes sont aussi touchés de plein fouet par la précarité, la flexibilité, le décalage entre la prolongation de la formation et le déclassement professionnel, donc par la frustration sociale qui en résulte. À partir du début des années 1980, ils doivent faire face à l'instabilité et à la flexibilité, qui se déclinent en stages, intérims, temps partiels, emplois saisonniers et autres « contrats aidés » - les premiers d'entre eux étant les travaux d'utilité collective (TUC) et stages d'initiation à la vie professionnelle (SIVP), mis en place en 1984. À l'aube des années 2010, seuls 25 % des salariés de moins de 25 ans ont un contrat à durée indéterminée. Cette histoire indique que les jeunes connaissent en ce domaine un handicap particulier : un préjudice de l'âge.

Pour autant, là encore, ces points communs aux jeunes dans leur ensemble ne sauraient occulter les écarts de conditions qui les traversent. Les inégalités continuent de se transmettre d'une génération à l'autre. Elles sont particulièrement présentes à l'école et à l'université, malgré la « massification » des études prolongées à compter des années 1960. Ces disparités s'observent au collège puis au lycée, opposant enseignement long et filières courtes de l'enseignement professionnel. À l'université, moins de 25 % des jeunes dont les parents sont ouvriers ou employés décrochent un diplôme, contre 80 % des jeunes dont les parents sont cadres, enseignants ou professions libérales. La progression constante des effectifs étudiants (moins de 30 000 en 1900, quelque 70 000 au milieu des années 1930, environ 100 000 après la Seconde Guerre mondiale, 500 000 en 1968 et 1,5 million aujourd'hui) et leur diversification sociale ne mettent donc pas en cause les discriminations socioculturelles en leur sein.

Des pratiques propres aux jeunes

La « culture jeune » contribue-t-elle à atténuer ces discriminations ? Le fait n'a rien de nouveau lui non plus. Il y a bien, repérables de manière séculaire, des pratiques propres aux jeunes, quoique distincte selon les milieux sociaux : « bamboche » étudiante, charivaris et carnavals, fêtes de mai et de la Saint-Jean, bals populaires - que le gouvernement de Vichy, d'ailleurs, interdit en y voyant un risque de désordre moral. La nouveauté éclose à compter des années 1960 tient à ce que la culture jeune devient une culture de masse, avec ses supports matériels spécifiques.

Fait majeur, la jeunesse occidentale a à présent une jeunesse : à la phase biologique de l'adolescence correspond désormais un temps social et culturel, fait de loisirs et de sociabilités particulières, entre groupes de pairs, permis par l'entrée plus tardive dans l'activité professionnelle et par l'avènement d'une société de consommation tout à la fois convoitée et contestée. Les partages culturels naissent surtout des références communes proposées par les médias audiovisuels, la radio principalement dans les années 1960 et 1970, la télévision ensuite et Internet aujourd'hui.

La musique surtout s'érige en étendard de la culture juvénile. Les flaireurs d'aubaines économiques ne s'y trompent pas, qui y trouvent un marché de consommation d'autant plus essentiel que non seulement l'argent de poche se démocratise, mais encore que bon nombre des moins de 20 ans sont encore d'abord des salariés (les deux tiers en 1960, la moitié en 1970). Après l'« âge tendre » de Salut les copains, émission lancée en 1959 puis magazine en 1962, et d'un « yé-yé » bien peu subversif, rockers et punks, durant les années 1970 et 1980, s'opposent jusque dans les formes de leur contestation. Depuis les années 1990, hip-hop et rap dessinent d'autres figures de l'affirmation, de la contestation, parfois de la rébellion. Par-delà ces variétés de styles, la musique des jeunes modifie, si elle n'unifie pas, leurs pratiques.

Arc-boutée sur la publicité, qui fait d'eux une cible privilégiée, et désormais aussi sur la télé-réalité, la « presse jeunes » constitue une niche pour les groupes de presse jouant sur la segmentation du lectorat. Elle touche aujourd'hui 6 millions de lecteurs, soit 91 % des 11-19 ans. Pour autant, les différences d'ordre social et économique restent prégnantes et rejaillissent sur les comportements culturels.

Un racisme antijeunes ?

Dès lors, la « jeunesse », comme figure quasi mythique, n'a cessé de susciter les commentaires inquiets, les discours alarmistes et les attirances médiatiques. La crainte de toute transgression, celle des apaches dans les années 1900, des zazous sous Vichy, des « tricheurs » et des « blousons noirs » à la fin des années 1950, puis des « jeunes de banlieues » depuis le début des années 1980, témoigne de l'antienne érigeant la jeunesse en menace. Cette longue histoire a abouti, au début des années 1970, à l'apparition d'une expression paradoxale mais lestée d'anxiété sociale : le « racisme antijeunes ». Paradoxale parce qu'à l'époque, la « race » n'avait rien à voir dans cette histoire. Il en va autrement aujourd'hui. Dans les discours stigmatisants, lapidaires le plus souvent, les arguments « ethniques » et « culturels » ont pris le pas sur les explications socio-économiques.

La culture de masse et l'avènement des sociétés médiatisées dans la deuxième moitié du XIXe siècle, accentués au fil du siècle suivant et aujourd'hui exacerbés, ne doivent pas faire oublier que les bandes de jeunes issus de milieux populaires existent de bien plus longue date. La nouveauté est que, par médias interposés, ils défraient la chronique. Les « émeutes de banlieue » en novembre 2005 ne font ainsi événement que parce que les chaînes de télévision passent en boucle leurs formes les plus spectaculaires (incendies, affrontements avec les forces de l'ordre - actes télégéniques par excellence). Elles traduisent aussi la révolte contre la relégation spatiale, la stigmatisation, la discrimination à l'embauche et la xénophobie. Tel est le versant sombre d'une représentation des jeunes considérés en l'occurrence comme une nouvelle « classe dangereuse ».

Désir d'affranchissement et rejet de l'accommodement, intransigeance et dissidence, contestation et rébellion, ce que Zola nommait l'« esprit de jeunesse », éclairent aussi les formes de politisation chez les jeunes. Il est vrai que cet « esprit » s'est incarné, du Front populaire aux maquis de la Résistance puis aux engagements de la guerre d'Algérie. Mai 68 en fut un apogée, à telle enseigne qu'on vit dans la jeunesse un véritable acteur historique. Après cet acmé, les mobilisations n'ont pas cessé, gravant le calendrier politique de quelques moments importants : les impressionnants mouvements qui jalonnent l'histoire récente, des manifestations lycéennes et étudiantes contre la loi Debré remettant en cause les sursis militaires en 1973 au rejet de la loi libertés et responsabilités des universités (LRU) en 2007, en passant par l'opposition à la loi Devaquet (1986), la contestation du contrat d'insertion professionnelle (CIP) proposé par le gouvernement Balladur (1994), les manifestations consécutives au 21 avril 2002 - contre l'accession de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle - et la lutte contre le contrat première embauche (CPE) du gouvernement Villepin (2006) sont là pour en témoigner. Ils disent aussi combien la prise de parole politique chez les jeunes ne saurait se réduire à leur faible participation électorale, immanquablement scrutée par les commentateurs. Pour autant, les comportements politiques les plus visibles, en particulier ceux des lycéens et des étudiants, ne doivent pas induire en erreur : la jeunesse n'est pas en soi et nécessairement plus à gauche, plus progressiste et plus engagée que l'ensemble de la population. Le vote Front national est ainsi plus important chez les jeunes sans diplôme que dans l'ensemble de l'électorat.

Si, finalement, le sociologue Olivier Galland a pu évoquer une « massification du fait juvénile », ce n'est pas seulement pour des raisons démographiques - malgré la spectaculaire progression qui a vu les 15-24 ans passer de 6 millions en 1954 à 8 millions en 1968 et près de 10 millions aujourd'hui. C'est aussi et peut-être surtout de par la visibilité nouvelle que les jeunes ont acquise dans nos sociétés et par l'intérêt, tout à la fois enthousiaste et inquiet, qu'ils n'ont cessé de susciter.

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