André MALICOT

Directeur de la formation, des études et de la recherche de l'Association ouvrière des Compagnons du devoir.

Transmission des métiers : l'exemple du compagnonnage

Du « tour de France » aux actions expérimentales européennes, les Compagnons du devoir font de la transmission des métiers aux jeunes leur vocation, en s'efforçant de cultiver une tradition d'innovation.

La transmission d'un métier d'un aîné vers un plus jeune est sans doute l'une des caractéristiques essentielles du compagnonnage. C'est d'ailleurs cet élément que l'Unesco a retenu en inscrivant le compagnonnage au Patrimoine culturel immatériel de l'humanité. La transmission directe sur le chantier ou à l'atelier était, à l'origine, le seul moyen pour apprendre l'ensemble des savoir-faire d'un métier. Les modes d'accès aux savoirs ont évolué depuis. Si les Compagnons ont intégré ces changements, ils n'ont pas pour autant renoncé au principe de l'immersion dans le milieu professionnel pour apprendre un métier. Pour eux, cet apprentissage se conçoit avant tout dans un dispositif d'alternance, avec un contrat de travail laissant une large place à la présence en entreprise.

Dans le milieu professionnel, il y a des acquis liés à l'environnement professionnel, social et économique qui sont essentiels car le métier ne se réduit pas à des savoirs techniques. Le centre de formation est tout aussi important pour apporter les compléments afin de parfaire les techniques, les connaissances technologiques et scientifiques et les capacités d'analyse et d'expression.

C'est donc pour une large part en côtoyant ceux qui savent que s'acquiert le métier. Sans entrer dans l'analyse des mécanismes de la transmission, il est important de souligner que, pour le compagnon, cette transmission de ce que l'on sait (ou de ce que l'on est) vers un plus jeune va de soi, car on n'est pas propriétaire de son savoir, on en est dépositaire. Ce que sait le compagnon, il l'a reçu de quelqu'un, charge à lui de le redonner à quelqu'un d'autre pour qu'il continue à vivre.

Le sens du « tour de France »

Mais l'ensemble des savoirs, l'ensemble des connaissances, la maîtrise complète d'un métier ne peuvent pas être le fait d'un seule personne, il faut donc aller chercher les savoirs là où ils se trouvent, multiplier les expériences, multiplier les rencontres... C'est le sens et la raison d'être du « voyage », du « tour de France des compagnons ».

Le voyage est la deuxième caractéristique de la formation proposée par les Compagnons. Pour devenir compagnon, il faut avoir « voyagé la France ». Ce mode d'acquisition des savoirs peut paraître archaïque dans un monde dans lequel on peut voyager sans sortir de chez soi, dans un monde dans lequel tous les savoirs sont accessibles à partir de sa tablette... qui peut vous accompagner en permanence.

Les Compagnons du devoir sont persuadés que pour apprendre, il faut vivre l'expérience, car apprendre et pratiquer un métier ce n'est pas être dans le virtuel mais dans le sensible. Le corps avec tous ses sens est sollicité. Quand vous voyagez par Internet, vous ne savez pas que les valises sont lourdes... Vous ne savez pas que partir, c'est quitter des proches et donc ressentir, éprouver des sentiments dans tout son être... Celui qui accepte de vivre le voyage va apprendre cela et s'ouvrir à d'autres champs de connaissance, bien au-delà des seuls domaines professionnels.

La multiplicité des expériences vécues au cours du tour de France permettra au jeune de découvrir la variété des matériaux qui peuvent être utilisés dans un même métier, la diversité des techniques de mise en œuvre de ces matériaux, mais aussi la pluralité des activités qui peuvent exister dans un même métier. Il sera amené à travailler dans des entreprises de tailles différentes, avec des modes d'organisation différents. Enfin, au fur et à mesure des années de voyage (le tour de France peut durer quatre ou cinq ans), il pourra occuper différents postes, différentes fonctions dans les entreprises où il passera. C'est donc tout un univers professionnel qu'il aura l'occasion de découvrir. C'est dans cet univers qu'il devra se situer et poser sa valise pour se sédentariser. Ce voyage lui permettra de faire des choix plus éclairés, car il aura vu et expérimenté les différentes facettes de son métier.

Les apports du voyage ne s'arrêtent pas là. Il permet une ouverture culturelle unique. Il est l'occasion de faire de l'histoire et de la géographie en direct, de découvrir le patrimoine architectural de notre pays, mais aussi de rencontrer des personnalités et des manières de penser et de voir le monde nouvelles ainsi que des systèmes de valeurs différents. Le jeune peut expérimenter l'importance de certaines valeurs, comme l'accueil et l'attention à l'autre. En effet, quand vous changez de lieu, d'environnement, que vous allez vers l'inconnu, être attendu, être accueilli représente alors quelque chose... Faire soi-même l'expérience d'être étranger n'est pas anodin.

Enfin, la diversité des expériences et des situations que le jeune est amené à rencontrer lui permet de développer des capacités relationnelles, d'adaptabilité et de mobilité professionnelle, capacités nécessaires dans notre société. Une ouverture à tous les domaines de la vie d'une personne lui est ainsi proposée.

Abandonner ses certitudes

Si le voyage permet toutes ces acquisitions, professionnelles, culturelles et humaines, qui contribuent à la formation de la personne dans sa totalité, c'est parce qu'il oblige en permanence à des remises en cause. Pour apprendre, il faut se désinstaller, quitter ses certitudes, accepter d'aller voir ailleurs. Le tour de France des compagnons met quelqu'un en route, en quête de nouvelles connaissances.

Et pour qu'il soit l'occasion d'une remise en cause, il faut à chaque étape que le jeune rencontre de la différence, quelque chose d'autre. Si voyager, c'est aller à la rencontre du même, ce n'est pas producteur de nouvelles connaissances.

Pendant des siècles, ce seul tour de France permettait de réunir remise en cause et rencontre de l'autre aujourd'hui, il est nécessaire de proposer un voyage beaucoup plus large, d'aller plus loin. Le monde bouge, les métiers évoluent, de nouvelles compétences sont nécessaires. Avec la mondialisation, d'une part, l'ouverture des marchés au sein de l'Union européenne, d'autre part, la formation professionnelle doit intégrer aujourd'hui ces nouvelles dimensions et préparer les jeunes à se situer dans ce nouveau contexte multiculturel. Non seulement la maîtrise des langues étrangères est nécessaire, mais aussi l'accoutumance à travailler dans des équipes interculturelles, avec les différentes façons d'aborder le monde du travail et le registre des valeurs.

Un nouveau contexte

Outre ces changements, les métiers vivent actuellement des mutations importantes sur le plan technique avec le développement de l'automatisation, de la robotisation le rapport à la matière se modifie et la maîtrise des nouvelles technologies de l'information est indispensable. C'est tout un contexte technique et technologique, économique et social qui se modifie. Il n'est pas sans incidences sur les compétences attendues d'un professionnel aujourd'hui. Il faut donc encore élargir le champ des connaissances.

La meilleure façon de les acquérir est d'aller les chercher là où elles sont au plus haut niveau de l'excellence. Le tour de France doit devenir un tour d'Europe, et même un tour du monde. Il est nécessaire aujourd'hui d'élargir les horizons du voyage pour être porteur de nouvelles connaissances. C'est pourquoi, depuis deux décennies, le tour de France des Compagnons du devoir est devenu un tour d'Europe. Aujourd'hui, un tour du monde est proposé.

Des actions au niveau européen

Très concrètement, quelles actions les Compagnons du devoir conduisent-ils pour permettre aux jeunes de bénéficier de tous ces apports et de ces connaissances ? Nous citerons trois types d'actions qui sont actuellement conduites en faveur des métiers au niveau européen.

  • Tout d'abord, des actions de mobilité pour les apprentis ont été mises en place. Voyager, c'est merveilleux, tout le monde en rêve, mais c'est difficile. Au moment de partir vers l'inconnu, les hésitations sont là et les décisions souvent différées. Les Compagnons ont décidé de faire du temps d'apprentissage un moment où l'on apprend à voyager. Désormais, tous les apprentis (environ 6 000) bénéficient d'un séjour d'au moins trois semaines dans un pays de l'Union européenne avec une expérience en entreprise dans leur métier, pour découvrir l'intérêt et la richesse du voyage. Cet objectif, fixé en 2005, a été atteint en 2010.
  • Ensuite, nous avons systématisé, pour les 3 200 jeunes qui se perfectionnement sur le tour de France, une année hors des frontières dans une ou plusieurs entreprises grâce à un réseau d'entreprises partenaires tissé d'abord en Europe, et maintenant à travers le monde. Aujourd'hui, des jeunes sont présents dans 45 pays sur les cinq continents.
  • Nous menons également des actions expérimentales, comme la mise en place d'une licence professionnelle européenne, qui sera suivie d'un master international. Des jeunes de différents pays de l'Union, volontaires, suivront un parcours européen de formation aboutissant à une validation par une (ou des) licence(s) reconnue(s) dans les différents pays de l'Union dans lesquels ils seront passés. À l'issue de cette formation, ils seront au minimum trilingues et auront une formation supérieure reconnue dans au moins trois pays de l'Union.

Par ces actions, le compagnonnage reste fidèle à sa tradition de transmission des savoirs de métier en allant côtoyer ceux qui les possèdent, en allant là où ils sont vivants et en voyageant. Mais le monde bouge, les métiers évoluent : avoir sept siècles d'histoire suppose avant tout d'être toujours dans son siècle, c'est ce que fait le compagnonnage en s'efforçant de pérenniser une tradition d'innovation.

Les Compagnons du devoir et du tour de France

Ils accueillent actuellement environ 10 000 jeunes en formation par alternance (dont 6 000 apprentis) dans 27 métiers.

La formation s'adresse à des jeunes de 16 à 21 ans avec ou sans qualification professionnelle.

Le tour de France, d'une durée moyenne de quatre ou cinq ans, permet de valider des formations, du CAP à la licence professionnelle. Il comprend systématiquement une année à l'étranger.

Les Compagnons du devoir assurent aussi des actions de formation continue pour les salariés des entreprises.

Pour en savoir plus : http://www.compagnons-du-devoir.com.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2013-11/transmission-des-metiers-l-exemple-du-compagnonnage.html?item_id=3397
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