© Delphine Jouanddau

Patrice HUERRE

Psychiatre des hôpitaux et psychanalyste.

Donnons-leur les moyens de devenir adulte

Il n'y a pas de « nouvelle jeunesse » : les adolescents contemporains se posent les mêmes questions que leurs aînés et manquent de voies de passage bien définies de l'enfance à l'âge adulte. À nous de les aider, dès la prime enfance, à y parvenir.

Non, les jeunes d'aujourd'hui ne sont pas des mutants ! L'immense majorité d'entre eux vont bien, et même plutôt mieux que leurs prédécesseurs.

Ils encaissent par contre de plein fouet les conséquences de nos représentations du monde et supportent nos attentes déçues, comme nos angoisses face à l'avenir. Ils cherchent à se frayer un chemin au milieu d'un parcours tourmenté, sans guides.

Mais ce n'est pas nouveau : de tout temps, la jeunesse s'est trouvée soit investie d'espoirs réparateurs, soit décriée pour sa turbulence. Déjà, les anciens lui attribuaient des défauts inédits la situant du côté de changements qualitatifs déplorables. Et cette appréciation négative se manifeste constamment dans les temps relativement paisibles, dans lesquels la vitalité juvénile et ses débordements éventuels sont perçus comme une menace pour un équilibre groupal suffisamment confortable. Ce fut le cas dans l'Antiquité comme à la Belle Époque, lorsque la
« peur de la jeunesse » organisa la mise en marge du groupe juvénile, jusqu'alors mêlé aux autres générations, par toutes sortes de mesures institutionnelles et de théories les justifiant.

En d'autres temps, la jeunesse a été parée de nombre d'atouts. C'est le cas à chaque fois en période de guerre ou de révolution, durant lesquelles l'héroïsme de la jeunesse est loué. Ou encore à la suite de déséquilibres démographiques majeurs mettant en péril la survie du groupe, ainsi que cela s'est produit après de grandes épidémies comme celle de la peste au milieu du XIVe siècle. De ce point de vue, la situation actuelle est exemplaire de paradoxes empruntant à ces deux manières de considérer la jeunesse, avec d'un côté une priorité affichée en faveur de ce groupe d'âge, et de l'autre une exclusion de fait de l'emploi, du logement, repoussant l'âge de l'indépendance à un niveau inégalé... En bref, de ce qui permet aux jeunes une autonomisation progressive sans dépendre durablement d'un entourage qui leur reproche dans le même temps cette dépendance. Sans parler de la stigmatisation de leurs comportements, laissant dans l'ombre leurs équivalents chez les adultes.

Tout se passe comme si ceux que nous nommons adolescents représentaient une surface de projection inépuisable pour nos peurs ou nos espoirs. Les discours que nous tenons à leur sujet sont autant de manières de parler de nous.

Un fort besoin d'adultes

Mal intégrés, traités d'immatures... sans voie de passage clairement définie de l'enfance à l'âge adulte, on attend d'eux qu'ils s'autonomisent et prennent des responsabilités, sans leur en donner les moyens. Comme un petit enfant incité à marcher seul, sans qu'on lui lâche la main. Les rituels de passage à valeur initiatique ont laissé la place au flou, laissant chacun définir à quel stade il en est de sa maturation. Et sans qu'il soit donc possible de façon claire d'indiquer ce qui permettrait d'établir l'état d'adulte, d'autant moins que bon nombre de nos contemporains aspirent à « rester jeunes ». Qui peut définir de façon indiscutable aujourd'hui ce qu'est un adulte?

D'où les auto-initiations qui se développent comme témoignages de l'abandon du devoir de transmission par les adultes : scarifications, alcoolisation aiguë, prises de risques, tentatives de suicide, décrochage scolaire... Comme autant de manières d'espérer gagner la reconnaissance d'un changement et de compétences nouvelles, et non une stigmatisation qui induit le renforcement de ces conduites négatives qu'elle prétend dénoncer.

Et, pourtant, les adolescents contemporains rencontrent les mêmes questions que leurs aînés face aux changements induits par la puberté : comment se reconnaître dans ce corps changeant ? Que faire des pensées nouvelles qui surgissent ? Des désirs sexuels désormais réalisables ?

Ils cherchent, comme chaque génération avant eux, des points de repère du côté des adultes, même s'ils semblent s'en moquer. Le manque de transmission et de positionnement de l'adulte se fait cruellement sentir: beaucoup ne connaissent quasiment rien de l'histoire de leurs ascendants. D'autres ne connaissent pas la position de leurs parents face à leurs actes, ce qui les contraint d'une certaine manière à aller plus loin pour en savoir plus.

Par ailleurs, ils se trouvent soumis à l'angoisse des aînés face à leur propre avenir : soit ils endossent le rôle de chargés de mission rassurants par leurs bons résultats scolaires, soit ils se trouvent dévalorisés par leurs difficultés, mais de plus en plus porteurs des angoisses de leurs ascendants. Il est frappant de constater que l'idée négative que se font les trois quarts des parents des rapports de leurs enfants à l'école, à la famille et à l'avenir n'est partagée que par un quart de ces derniers.

Des parents trop bien intentionnés ?

Une autre caractéristique de notre époque, depuis que les naissances sont possiblement maîtrisées, est la valorisation de l'enfant et de sa réussite. Ses désirs sont rois et s'y opposer peut faire craindre à bon nombre de parents de perdre l'« amour » qu'il leur exprime en retour. La contrepartie de ces attentes est que l'enfant se trouve soumis à des sollicitations de plus en plus nombreuses, visant, d'après ses géniteurs, à le préparer au mieux à la compétition qui l'attend. Sous pression précoce de parents trop bien intentionnés, il est chargé de leur procurer un retour sur investissement gratifiant : « Avec tout ce qu'on a fait pour toi, quand même... » À défaut, il est réputé responsable de ses échecs, étant donné les facilités qui sont censées lui avoir été apportées. Comme il était simple autrefois d'en vouloir à ses parents pour leurs insuffisances et leurs incompréhensions ! Aujourd'hui, le jeune à qui tout aurait été donné pour réussir, ce qui est un discours aussi bien parental que sociétal, ne peut en vouloir qu'à lui-même s'il ne parvient pas à réaliser la mission qui lui a été confiée.

Une confusion s'installe depuis quelques années déjà entre pression (scolaire en particulier, mais aussi précocement dans tous les domaines) et induction d'investissements intellectuels, culturels... et donc de curiosité et d'envie d'apprendre. La première l'emporte largement, envisageant sur un mode offensif la conquête d'une place pour l'avenir. L'importance du jeu gratuit, du plaisir pris à partager une activité est de ce fait dévalorisée au profit de ce qui serait théoriquement « rentable » et quantifiable (les sacro-saintes notes à l'école par exemple, mais aussi les performances sportives, musicales...). Il est triste de voir autant de bonnes intentions parentales engager l'enfant dans des voies asséchant son appétence à l'égard du nouveau et le développement de sa créativité.

D'où la véritable épidémie d'enfants prétendument hyperactifs, alors qu'ils sont plutôt « hyperactivés » enfants qui, devenant adolescents, s'engagent naturellement dans la recherche de stimulations autoprocurées, telles que l'alcoolisation intensive, les addictions, les scarifications, les prises de risques... selon le modèle préétabli dans leur enfance sur d'autres terrains. Comme s'ils prenaient le relais de ce qui leur avait été préalablement proposé comme mode d'emploi dans la vie et comme manière de soutenir un sentiment d'existence.

Des nouveautés formelles

Au rang des éléments nouveaux qui, on l'entend dire, contribueraient à façonner une jeunesse nouvelle, quasiment mutante, figurent les technologies de l'information et de la communication (TIC). Au nom d'une « fracture numérique » et d'un usage réputé dangereux de ces technologies, on leur impute nombre de méfaits : une violence inédite, comme si jamais jusqu'alors il n'y en avait eu dans l'espèce humaine et chez les adultes en particulier des désinvestissements scolaires consécutifs à un usage préférentiel des jeux vidéo une sexualité débridée et pervertie (alors que l'âge des premières relations sexuelles est d'une remarquable stabilité au fil des générations, à 17 ans en moyenne)...

Mais cette manière d'apprécier les pratiques numériques évolue vite. Les parents les plus jeunes sont nés avec ces outils et ne perçoivent pas la relation de leur enfant avec ceux-ci de la même manière que les plus anciens. Ils ne sont plus soumis à la peur du nouveau qui régit bien souvent les réponses à ces questions chez ces derniers.

Même si, comme pour tout progrès, un usage abusif des écrans peut avoir des conséquences préjudiciables à la vie sociale, scolaire ou familiale. Mais c'est alors plus la relation problématique à l'outil que l'outil lui-même qui est à mettre en cause. Des jeunes psychologiquement fragiles peuvent y trouver un remède et un exutoire ponctuels et artificiels à leurs troubles, en risquant par là même d'être tentés d'y recourir dans ce but, préférentiellement à la rencontre avec une réalité douloureuse.

Alors non, les jeunes ne sont pas des mutants, même s'ils utilisent les outils numériques de façon inédite. Même si leurs compétences multitâches paraissent incompréhensibles et signes de dispersion même si jouer à un jeu vidéo n'est pas pour eux incompatible avec, dans le même temps, l'envoi de SMS et une discussion avec des amis. La norme dans l'usage s'est déplacée : la moyenne des SMS par jour est de 84 par adolescent ! L'usage de jeux vidéo est très partagé. Au point que ceux qui ne recourent pas à ces outils signent leur différence et apparaissent potentiellement inquiétants.

Mais derrière ces nouveautés autorisées par les progrès technologiques, les questions humaines ancestrales demeurent : les adolescents sont tous toujours aux prises avec les éternelles questions de la puberté et du temps nécessaire pour les régler. Il leur faut s'approprier les nouveaux contours de leur corps, ainsi qu'une manière nouvelle d'appréhender leurs parents, les adultes en général et le monde. Ils doivent mesurer les limites nouvelles de leurs capacités, comme celles du monde extérieur. Cette expérimentation nécessaire, avant intégration, est souvent source de malentendus qui la situent plus du côté des transgressions que des recherches de limites permettant aux adolescents de mieux identifier l'autorisé et l'interdit, l'agréable et le désagréable, le dangereux et le facile... et d'être considérés comme des êtres désormais différents, à ne pas confondre avec les enfants qu'ils étaient il y a peu encore. D'où l'importance du retour fait par les adultes de référence sur ces comportements à valeur d'appel à la reconnaissance, beaucoup plus que de provocation, comme ils sont fréquemment interprétés.

Si l'on veut bien considérer que cette recherche de soi fait partie du développement normal, la plupart d'entre eux vont bien, mieux qu'à la génération précédente. Le monde est leur pays. Leurs valeurs premières sont la justice et la solidarité. Ils éprouvent de la curiosité à l'égard des cultures différentes. Leurs capacités de verbaliser ce qu'ils pensent et éprouvent ont gagné du terrain par rapport à la génération qui les précède. Ce qui est à mettre au crédit de leurs parents, d'ailleurs !

Mais l'écart se creuse entre celles et ceux qui profitent de cette nouvelle ouverture possible et les autres, minoritaires, qui restent en marge de ces possibilités, ne pouvant ni n'osant les explorer, du fait d'une fragilité psychologique, familiale ou sociale. Ou bien qui s'y noient.

Et demain ?

Alors, l'intégration des jeunes dans notre société est-elle vouée à l'échec ? Peut-on sortir de l'alternance rejet-idéalisation ?

Quelques pistes, parmi beaucoup d'autres, peuvent être proposées.

En premier lieu, à l'inverse des bonnes intentions prétendues protectrices, la recherche de la facilitation de la reconnaissance des capacités nouvelles liées à la puberté pour éviter les autosabotages, par des prises de risques valorisantes et initiatiques. C'est en leur permettant de prendre des risques (de la conduite de deux-roues sur circuit à des pratiques sportives extrêmes), accompagnés par des adultes « initiateurs » capables de valoriser leurs performances, qu'ils en courraient moins, n'ayant pas besoin de ce fait de surenchérir pour être reconnus. Combien d'adolescents, en effet, provoquent l'attention pour obtenir en retour un sentiment d'existence ? Mais à quel prix, si l'on considère que les accidents demeurent la première cause de mortalité des jeunes ?

En deuxième lieu, dans un monde de plus en plus cloisonné, dans lequel une place différenciée est faite à chaque groupe d'âge, les transmissions entre générations sont de moins en moins évidentes. Sans compter les éclatements familiaux et les recompositions qui en découlent.. Les rencontres entre générations s'effacent au profit des relations au sein de chacune d'entre elles. Les « amis » sur les réseaux sociaux et leur actualité immédiate renvoient les références passées et la narration des expériences de vie des anciens au rang d'antiquités. Et pourtant, au-delà du désintérêt officiel affiché par les adolescents à l'égard de ces témoignages, l'appétence qu'ils ont pour ceux-ci ressort à l'évidence lorsqu'on leur donne la possibilité d'en parler. N'attendons donc pas d'être sollicités pour créer des occasions de transmettre cette mémoire, afin de les aider à l'inscrire dans leur propre histoire et à en devenir propriétaire. Qu'il s'agisse des histoires familiales ou culturelles, individuelles ou collectives (celle de la ville ou du quartier où ils résident, par exemple, ou les expériences de jumelage entre maison de retraite et école maternelle...). Donnons-leur une place et considérons que le dérangement qu'ils occasionnent parfois est une source d'enrichissement s'il rencontre l'expérience des anciens.

Pour conclure, n'oublions pas que les jeunes de demain sont les bébés et petits enfants d'aujourd'hui. La manière dont on les considère précocement détermine en partie les compétences ultérieures dont ils vont disposer. La première enfance devrait être la priorité pour demain. Les capacités et le goût de la recherche et de l'action s'acquièrent dans la relation aux situations inédites qu'offre le fait de jouer et dans la qualité des premières relations interhumaines. L'envie d'apprendre et de découvrir découle, pour la vie entière, de dispositions d'esprit constituées sur la base d'expériences partagées dans ses premiers temps.

Le temps est passé qui voyait se reproduire des situations familières d'une génération à l'autre, avec la possibilité de transmettre les expériences acquises demeurant toujours valables et des capacités d'anticipation de l'avenir assez fiables. À présent, il n'en est plus rien. Les recettes de vie d'hier sont en grande partie obsolètes, et chaque nouvelle génération à affaire à des situations imprévisibles. Les capacités d'adaptation seront donc l'atout principal dont il faudra disposer. Demain, encore plus qu'aujourd'hui, le monde sera donc attractif pour ceux qui aiment le nouveau et l'inédit, comme la diversité des cultures. Et les surprises ne manqueront pas !

Il sera par contre source d'angoisse pour les autres, qui chercheront alors à se réfugier dans le familier et à ériger des barrières face aux changements du monde, estimés négativement a priori.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2013-11/donnons-leur-les-moyens-de-devenir-adulte.html?item_id=3393
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