Éliane FOURGEAU

Directeur du centre d'excellence de l'ingénierie des systèmes de Dassault Systèmes.

Des pistes pour le numérique

Le bâtiment aurait beaucoup à gagner de l'utilisation du numérique, explique Éliane Fourgeau. Pour que ces outils et méthodes s'y développent, il convient toutefois de trouver la bonne proposition de valeur et de la rendre compréhensible aux acteurs de toutes tailles.

Qu'est-ce qui a conduit un groupe comme Dassault Systèmes à s'intéresser au secteur du bâtiment ?

Éliane Fourgeau. La réglementation, notamment la réglementation thermique, est un puissant levier pour le développement des systèmes intelligents dans le bâtiment. C'est la RT 2020 [réglementation thermique 2020] qui a conduit nos équipes d'ingénierie des systèmes à se positionner sur ce secteur. Nous nous sommes rendu compte que de nombreux industriels se préoccupaient de ses objectifs. Elle va jusqu'à préconiser des méthodes pour la modélisation de la production et de la consommation énergétiques dans les bâtiments et prévoit l'usage d'un langage standard qui permet de décrire avant la construction, à partir d'un modèle de simulation, leur comportement énergétique.

Notre expérience internationale nous a permis d'élargir nos observations sur les travaux liés à l'efficience énergétique et de participer à des projets de simulation de l'efficacité énergétique des bâtiments, voire des villes. Un professeur de l'université de Berkeley a même utilisé l'un de nos outils, Dymola, pour développer ses propres modèles.

On peut aller très loin dans la modélisation car elle permet de simuler la consommation des bâtiments en fonction de nombreux facteurs tels que les usages, voire l'environnement lui-même, et je suis convaincue que cette simulation va déboucher sur de nombreuses innovations : à commencer par l'intégration dans le BIM [building information modeling ou « modélisation des données du bâtiment »] de maquettes numériques de différentes générations pouvant intégrer aussi les données d'efficacité énergétique. Mais nous savons que la simulation numérique dans le bâtiment ne sera pas limitée à celle de l'efficacité énergétique.

Quelles perspectives vous semblent ouvertes pour la maquette numérique ?

Quand on réalise un bâtiment, dans le neuf comme en rénovation, il y a trois phases :

  • Une phase de conception : pour celle-ci, architectes et bureaux d'études ont déjà assez bien intégré la maquette numérique.
  • Une phase d'exécution : là, s'il y a des différences suivant les cultures et les pays, de façon générale, il y a un certain vide dans ce domaine.
  • Enfin, une phase de maintenance et de gestion du cycle de vie, où tout reste à faire.

L'espace de progression de la maquette numérique dans le bâtiment est donc énorme.

Qu'est-ce qui fera démarrer le processus ?

Les freins sont nombreux mais il me semble que deux conditions sont essentielles.

D'abord, les acteurs doivent savoir ce qu'ils ont à y gagner, connaître la « valeur business » de la maquette numérique. Cela signifie que la proposition de valeur du numérique doit être clairement définie et être compréhensible pour les acteurs qui vont la préconiser, la développer ou l'utiliser. Il y a beaucoup d'innovations étonnantes pour lesquelles on ne trouve pas de demandeurs ! Quand une technologie existe, elle doit avoir des usages et des applications bien assimilés par les usagers. La maquette numérique trouvera sa place dans le bâtiment quand sa proposition de valeur sera claire pour ceux qui la préconisent, qui l'exploitent et qui la consomment.

Ensuite, il est certain que l'on observe actuellement une grande appétence pour l'innovation : les entreprises cherchent à accélérer l'innovation par tous les moyens afin de créer plus de valeur et de se démarquer nettement de leurs concurrents. C'est une belle opportunité car cette appétence « tire » le numérique, qui permet d'imaginer le futur et de valider ces hypothèses dans le virtuel. On oublie souvent l'usager du bâtiment, or la modélisation permet d'anticiper ce que l'homme va faire du bâtiment, comment il va l'utiliser, l'exploiter, etc.

Mettre « l'homme dans la boucle » (human in the loop) de la simulation pour imaginer et créer les usages de demain sera un facteur de développement du numérique.

N'y a-t-il pas des difficultés particulières pour les TPE ?

C'est un écosystème dont les dynamiques favorisent le bouche-à-oreille, les bonnes pratiques des uns inspirant les autres c'est donc en montrant ce qu'ont fait les autres et les avantages qu'ils ont pu en tirer que cette technologie se développera dans le secteur, y compris chez les artisans. Les meilleurs porte-parole de nos technologies sont nos clients, par leurs références. Cela s'est passé ainsi dans d'autres secteurs, y compris dans l'automobile. Les normes ont aussi un rôle à jouer : il n'y a rien de plus efficace pour forger de nouvelles pratiques !

Des changements d'attitude sont-ils nécessaires ?

Il y a de nombreux intervenants dans le secteur du bâtiment. Il est impératif qu'ils adoptent des méthodes collaboratives. C'est le principe même de la maquette numérique, qui agrège des données relatives au bâtiment, émanant de la collaboration de multiples acteurs, tout au long de son cycle de vie.

La simulation numérique a déjà sa place dans la ville…

Oui, bien sûr, le bâtiment est souvent à considérer « dans la ville », laquelle est un ensemble, mieux, un système, qui doit constituer un tout cohérent, répondant à des objectifs d'agrément de vie, d'esthétique, de consommation d'énergie, de mobilité, de santé, de propreté de l'air, etc.

On peut voir le bâtiment isolément ou dans cet ensemble qu'est la ville et cela change la proposition de valeur qui doit être faite aux décideurs des collectivités locales. Nous travaillons avec la ville de Rennes et Rennes Métropole, par exemple, à cette réflexion sur la ville du futur, sur la base d'un projet de plateforme collaborative 3D dédiée à la conception de la ville, afin de voir comment la maquette numérique peut aider à la prise de décision pour la transformation de l'environnement urbain.

Il y a d'autres développements à attendre du numérique dans le bâtiment...

Les objets connectés et les services qu'ils apporteront aux consommateurs offrent de belles perspectives. Compteurs et capteurs intelligents, régulateurs... tout cela va se développer : la domotique était arrivée trop tôt, mais aujourd'hui les utilisateurs sont prêts. La robotique va aussi trouver des applications, comme c'est déjà le cas dans le médical. L'imprimante 3D également. Les technologies sont là et elles évoluent à toute allure.

Le numérique apportant notamment une capacité à réduire le temps de développement d'un projet, à supprimer les périodes improductives, le bâtiment aurait beaucoup à y gagner. Pour notre part, nous travaillons beaucoup à la simplification de l'usage des outils de modélisation 3D. L'expérience de notre application HomeByMe, qui permet à tout un chacun de simuler gratuitement sa maison ou son appartement en 3D, en est la preuve. Le business model repose sur son financement par ceux qui ont intérêt à présenter leurs produits aux consommateurs, par exemple, en l'espèce, les fabricants de mobilier...

Le prix est souvent considéré comme un obstacle.

On doit pouvoir faire des progrès en développant une dynamique d'interopérabilité. Pour favoriser cette amélioration, il faut être efficaces ensemble — voire entre éditeurs — et développer une approche d'ouverture. Cela stimule aussi bien la productivité que l'innovation.

Pour la maquette numérique, si l'on veut que les acteurs travaillent efficacement ensemble, il faudra mettre en place une plateforme de collaboration accessible à tous qui apporte cohérence et gestion des données, efficacité et valeur pour les parties prenantes. Sinon, compte tenu du nombre d'intervenants dans le bâtiment, on n'y arrivera pas. Nous avons développé une telle plateforme elle est utilisée par de nombreux clients dans d'autres industries, telles que l'automobile, l'aéronautique... Pour le bâtiment, plus en retard sur le numérique, il faut qu'un acteur — sans doute l'État — donne l'impulsion.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2015-6/des-pistes-pour-le-numerique.html?item_id=3486
© Constructif
Imprimer Envoyer par mail Réagir à l'article