Olivier PIRON

Inspecteur général de l’Equipement. Il a été secrétaire permanent du Plan architecture et construction (devenu Puca) de 1994 à 2004.

Il est membre du Conseil général des Ponts et chausées

Des territoires toujours plus diversifés

Les injonctions à la densification se multiplient tous azimuts de la part des pouvoirs publics comme des urbanistes. Mais qui s'intéresse à ce qu'en pensent les habitants et à la réalité des situations locales ?

Le chœur habituel des urbanistes encense la ville dense. Ce refrain est de même entonné par les pouvoirs publics, qui veulent répondre à la crise du logement en densifiant les villes. Les économistes se réjouissent des multiples externalités qu'offrent les zones denses. De surcroît, de nombreux chercheurs tendent à assimiler ville durable et ville dense, car celle-ci, éminemment favorable aux transports en commun, aurait un bon bilan carbone. Les acteurs économiques, et d'abord les promoteurs et les architectes, font chorus puisque c'est en zone dense que les constructions sont les plus complexes, les plus difficiles, du coup les plus chères à réaliser, et donc les plus lucratives pour tous les intervenants dans l'acte de construire.

Mais dans cette unanimité de façade, qui se préoccupe de ce que pensent réellement les habitants, qui songe à les écouter, à savoir ce qu'ils souhaitent pour eux-mêmes et ce qui les pousse à vouloir habiter la ville comme à en partir ? Au cas par cas, sans aucun doute les promoteurs, les agents immobiliers, et les élus quelque temps avant les élections. Alors, pour avoir une vision plus précise et à plus long terme, il convient d'examiner, dans la durée, comment se comportent les villes denses.

De quelle densité parle-t-on ?

Une densité, c'est d'abord un numérateur et un dénominateur, avec autant d'acceptions que l'on veut. Ici l'on parlera simplement de la densité démographique brute, c'est-à-dire du rapport entre le nombre d'habitants et la surface de la commune considérée. Cette densité brute prend en compte aussi bien les espaces résidentiels que ceux consacrés à des équipements publics, des espaces naturels ou des activités économiques.

Sont considérées comme denses, dans le cadre de cette étude, les communes ayant plus de 2 500 habitants par kilomètre carré, en laissant de côté les communes de moins de 5 000 habitants. Cela élimine quelques communes ayant de vastes espaces voués à la nature ou aux transports : Arles, Dunkerque ou Le Tremblay-en-France, par exemple, mais cela ne change rien à la nature des résultats obtenus.

Cette définition concerne in fine :

  • Paris, pratiquement toute la petite couronne et certaines communes en grande couronne
  • les grandes villes en région, ainsi que les communes les plus denses qui leur sont accolées.

Au total, cela concerne environ 17,5 millions de personnes (qui vivent dans une commune dense), dont 8,6 millions pour l'Île-de-France et 9 millions pour les communes en région, soit à peu près 30 % de la population française actuelle.

Un phénomène est particulièrement frappant. La proportion des villes denses a fortement chuté entre 1968 et 1982 pour augmenter par la suite (de façon différente selon les agglomérations), ce qui d'ailleurs est assez commun en Europe 1. Mais il faut d'ores et déjà remarquer que l'ensemble de ces villes denses n'a au total regroupé que 10 % de la population française supplémentaire depuis 1968.

C'est donc l'expansion urbaine - ou, comme on dit aujourd'hui, l'étalement urbain - qui a permis de loger depuis cinquante ans une population accrue dans de meilleures conditions de confort 2.

Tableau 1. définition du corpus de communes denses

Source : Insee.
* Chiffres Insee dans la définition 2010 des communes urbaines, les autres étant des chiffres Insee 2008.

Tableau 2. la population d’ensemble du corpus (en milliers d’habitants )

Source : chiffres Insee, population municipale des années de référence

Les différentes dynamiques de densité

Un premier point est à souligner : la définition des unités urbaines - en gros, les communes ayant au moins 2 000 habitants agglomérés au chef-lieu - est assez lâche et reprend de fait ce que l'on appellerait communément de gros bourgs ruraux. Les glissements sémantiques habituels 3 entre unités urbaines et villes, ces dernières étant en général assimilées mentalement à leur centre historique, conduisent à des contre-sens majeurs. En effet, les zones denses au sens défini ci-dessus ne représentent qu'un tiers environ de la population des unités urbaines.

On peut distinguer, tant pour l'Île-de-France que pour les régions, trois types différents de développement entre 1968 et 2008 : les communes qui ont au moins doublé leur parc de résidences principales, avec une forte croissance de la population celles dont le développement démographique a été plus modéré enfin celles qui ont connu une décroissance de population au cours de cette période malgré un effort réel de construction de logement neufs.

Ensuite, alors qu'en région les communes concernées ne retrouvent que très progressivement leur population d'origine, les plus denses (Paris, Marseille, Lyon et Bordeaux) restent moins peuplées qu'en 1968, tandis que Montpellier et Nantes connaissent un accroissement continu.

Tableau 3. les croissances acc élérées

Source : chiffres Insee des années correspondantes

Tableau 4. les augmentations modérées

Source : chiffres Insee des années correspondantes

Tableau 5. les décroissances de population

Source : chiffres Insee des années correspondantes

Une densité pivot

Ces différents tableaux font apparaître une densité pivot autour de 4 000 habitants/km2. C'est vers ce seuil que tendent les communes qui se densifient en région, ainsi que les grandes opérations d'urbanisation comme les villes nouvelles. Et les communes au-dessus de ce seuil ont tendance à perdre de la population. Une exception : la première couronne d'Île-de-France, dont le tissu urbain subit l'influence de Paris et bénéficie d'espaces verts situés sur d'autres communes hors de l'échantillon dense, les communes de cette zone ayant su éloigner ou réutiliser les installations industrielles ou logistiques préexistantes. Ce chiffre correspond d'ailleurs à des ordres de grandeur de densité que l'on retrouve à Amsterdam - 4 774 habitants/km2, résultat d'une politique dite de densification menée ces dernières années 4 - ou encore à Berlin (3 878 habitants/km2).

L'existence de cette densité pivot peut s'expliquer par les exigences croissantes des habitants en matière de confort domestique - la surface des logements rapportée au nombre d'habitants a, en gros, doublé depuis cinquante ans - et de confort spatial au sens large, car les familles vivent au sol 5, avec ce qu'il faut comme espaces verts de proximité ou de cours d'école. Cette demande est forte, voire décisive, et entendue par les maires. De toute façon, un imposant arsenal juridique permet aux citoyens de contester, pour in fine les bloquer, les opérations susceptibles de compromettre notablement leur confort domestique comme leur confort spatial. En quelque sorte, les habitants choisissent leur densité ou s'en vont.

Mais une lecture inverse est possible : les communes denses sélectionnent de fait leur population. Elles accueillent désormais une très forte proportion de cadres et d'étudiants, alors qu'elles rejettent progressivement les retraités et les ouvriers. C'est d'une grande logique économique : le niveau élevé des prix de l'immobilier tend à faire sortir de ces zones denses ceux qui n'ont plus besoin d'y être - par exemple les retraités - ainsi que les activités économiques qui nécessitent beaucoup de place au sol pour relativement peu d'emplois, telles que les industries de production ou encore les activités logistiques. Bien sûr, cela pose le problème des ménages avec enfants. Les données statistiques de l'Insee montrent bien que les premiers-nés naissent en ville, mais que, souvent, l'arrivée du deuxième enfant pousse à rechercher un logement dans un secteur moins dense, avec plus d'espaces verts et de tranquillité. Il faut noter que les logements collectifs, très majoritaires en zone dense, ont en moyenne trois pièces, alors que les maisons comptent 4,2 pièces en moyenne. Le bilan migratoire des familles est donc négatif. Pour elles, le périurbain, souvent caricaturé par les urbanistes comme l'abomination de la désolation dont parlait le prophète Daniel, est plus une solution qu'un problème 6.

Le poids des immigrés urbains

Cette situation débouche sur un corollaire inattendu, mais logique : une forte augmentation de l'immigration en zone dense, et notamment en Île-de-France. En effet, les immigrés recherchent de vastes bassins d'emploi, informels si possible et, nécessité faisant loi, ne sont pas très regardants sur les conditions de logement ou d'hébergement. Par ailleurs, comme les horaires de prise de poste pour les services à l'habitat - propreté, sécurité... - se situent souvent en dehors des plages horaires des transports collectifs, les actifs occupant ce type d'emplois sont contraints de se loger dans une relative proximité de leur lieu de travail. Désormais, et spécifiquement en Île-de-France, on doit les quelques densifications récemment constatées, comme à Paris, aux populations d'immigrés, tandis qu'un nombre croissant d'actifs logent leur famille à l'extérieur, quitte à prendre un pied-à-terre pour la semaine. On peut d'ailleurs observer que l'Insee regroupe désormais la catégorie des résidences secondaires et celle des résidences occasionnelles.

Bien sûr, ce phénomène n'est pas propre à Paris : on le retrouve dans toutes les métropoles mondiales avec ces deux niveaux de population nomade : les cadres dirigeants d'un côté, les travailleurs immigrés pauvres de l'autre 7.

Cette analyse sommaire permet de retrouver des questions d'aménagement du territoire. Les énonciations du style « tout est urbain » semblent faire l'hypothèse - fausse - de l'uniformité des modes de vie. En fait, le poids économique des activités qui se développent en ville ne doit pas oblitérer la diversité des modes de vie, par exemple entre ceux qui ne se sentent bien que dans la ville dense, ceux qui attachent plus d'importance à leur confort spatial familial tout en restant proches du marché urbain de l'emploi, ou encore ceux, par exemple les retraités ou certains contemplatifs, qui ont pour priorité le calme, le paysage ou le climat.

Dans ces conditions, le territoire français peut être considéré comme un ensemble au fonctionnement toujours plus intégré grâce à toutes les mobilités, matérielles comme immatérielles, mais aux territoires toujours plus diversifiés, voire spécialisés dans une ou plusieurs fonctions dominantes.

Et il ne peut donc y avoir de place pour une politique en forme de slogan qui ne regarderait qu'un volet du système - les villes denses -, en ignorant les autres et en postulant que les populations en place accepteront sans broncher toute densification décrétée d'en haut. Les planificateurs du Grand Paris devraient y réfléchir.

  1. Patrick Le Galès, Le retour des villes européennes, Presses de Sciences Po, 2011.
  2. Olivier Piron, « Du bon usage de la densification », Constructif, n° 18, novembre 2007.
  3. Olivier Piron, « Vous avez dit urbain ? », Études foncières, n° 153, 2011.
  4. Voir l'article de Wouter van Gent sur Amsterdam, page 40.
  5. Olivier Piron, « Les familles vivent au sol », Urbanisme, n° 356, septembre-octobre 2007.
  6. Olivier Piron, « Du langage de l'urbano-centrisme », Urbanisme, n° 373, juillet-août 2010.
  7. Saskia Sassen, La globalisation. Une sociologie, Gallimard, 2009.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2013-6/des-territoires-toujours-plus-diversifes.html?item_id=3342
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