© Etienne Jacquet

Jean-Robert PITTE

Membre de l'Institut de France et président de la Société de géographie.

Une lubie française

Depuis des siècles, diverses idéologies ont défendu le concept de densité et de construction de grande hauteur. En France, à la différence de certains pays voisins,des États-Unis ou du Japon, ce parti d'aménagement séduit toujours les décideurs...

Les décideurs politiques français et les urbanistes qui les conseillent sont encore assez largement convaincus qu'il est utile de densifier le tissu urbain de manière à laisser autour de lui davantage de place à l'espace non bâti. Il est vrai que le mitage présente de réels inconvénients et coûte fort cher en infrastructures, mais les 177 grands ensembles construits en périphérie urbaine dans les années 1960-1970 pour faire face à la pénurie de logements continuent à peser lourdement sur notre société. D'abord très appréciés de leurs premiers allocataires - qui quittaient souvent des logements exigus dans des immeubles vétustes, voire des taudis ou des bidonvilles -, ils se sont vite révélés difficiles à vivre. Les agréments et le relatif confort qu'ils offraient (lumière, « espaces verts », chauffage central et eau chaude courante, toilettes et salles de bains privatives, ascenseurs au-delà de quatre étages) furent très vite annihilés par la promiscuité, les défauts de construction, la mauvaise insonorisation, la monotonie et la tristesse du décor, l'absence d'animations et d'aménité qui font l'attrait des vraies villes.

Des grands ensembles aux « chalandonnettes »

La croissance économique de la fin des « trente glorieuses » a permis aux familles qui le pouvaient de s'en échapper très vite et, le plus souvent, d'acquérir une maison individuelle avec jardin. La politique des « chalandonnettes », mise en place comme antidote dans les années 1970, a rendu facile l'accession à la propriété des classes moyennes, renouant avec une réglementation qui avait déjà fonctionné avec succès entre les deux guerres. Puis, petit à petit, les grands ensembles se sont dégradés, et les premiers occupants ont laissé place à des populations cumulant les difficultés : faibles revenus, chômage, familles monoparentales, peine à s'intégrer culturellement dans la société française pour les immigrés récents confrontés à la multiethnicité. Dans beaucoup de villes, un échelon nouveau a été franchi à la fin du XXe siècle avec la raréfaction ou la fermeture des services, le communautarisme et l'intolérance religieuse, l'insécurité et la délinquance, la loi des bandes plutôt que le civisme. Malgré l'invention d'innombrables politiques urbaines palliatives, souvent onéreuses, imaginées par les majorités politiques successives, rien n'y fait et le non-droit règne hélas trop souvent dans ces zones urbaines sensibles (ZUS), euphémisme qui désigne dans le jargon administratif actuel les anciennes zones à urbaniser en priorité (ZUP). Plût au ciel qu'elles aient d'ailleurs été réellement urbanisées, c'est-à-dire aptes à promouvoir l'urbanité parmi leurs habitants !

Des territoires de contrainte collective

On prête à Mirabeau d'avoir dit que « les hommes sont comme les pommes : quand on les entasse, ils pourrissent », mais alors d'où vient cette passion française pour la superposition des humains ? Elle n'est pas spécifiquement française et elle ne date pas d'hier. Les racines d'un tel choix sont d'abord à rechercher dans certaines des situations du passé qui le rendaient nécessaire : les villes fortifiées dont la construction des murailles coûtait cher et qui devaient donc pousser en hauteur avec des espaces non bâtis réduits, les territoires de contrainte collective où l'entassement est soit une punition (prisons), soit une nécessité fonctionnelle (casernes, manufactures et quartiers industriels comme Croix-Rousse à Lyon), ou encore l'attrait d'une proximité, la mer, par exemple, pour les touristes. Enfin, mais ce n'est pas le plus glorieux, la cause peut en être, hier comme aujourd'hui, la pénurie de moyens c'est le cas des hôpitaux ou des universités. Paris-Sorbonne, par exemple, offre à chaque étudiant une surface de 2,5 m2, soit beaucoup moins que n'importe quel collège ou lycée, vingt fois moins qu'une université anglo-saxonne, et même quatre fois moins qu'un poulet de Bresse, à qui l'on doit garantir 10 m2 de parcours libre pour qu'il puisse bénéficier de l'AOP !
Mais ces situations n'expliquent pas les décisions qui ont été prises depuis longtemps en France en matière d'urbanisme. Paris intra muros est l'une des villes les plus densément peuplées du monde, avec plus de 21 000 hab./km2 contre environ 10 000 à Londres et à New York et, aussi surprenant que cela puisse paraître, seulement 6 000 à Tokyo. Il est nécessaire pour comprendre cette exception française de faire appel aux idéologies qui traversent les milieux intellectuels et politiques depuis des siècles.

Le rôle du calvinisme

Le calvinisme et son souci d'encadrement social marquent sans doute le début de ce mouvement. Il avait jadis inspiré ce gratte-ciel de onze étages et 110 mètres de hauteur imaginé par le huguenot savoisien Jacques Perret en 1601 dans son ouvrage Des fortifications et artifices. Il était destiné à héberger environ 500 personnes vivant en communauté et ne verra jamais le jour. Il préfigurait les Salines royales d'Arc-et-Senans, directement issues des idées de Rousseau et partiellement réalisées par Claude Nicolas Ledoux en 1774-1779. Toutefois, les bâtiments y sont assez bas et spacieux, à la différence du familistère de Guise, construit à partir de 1858 par l'entrepreneur Godin, disciple de Fourier. Cette cité ouvrière, également appelée « Palais social », avait clairement pour but de contrôler les ouvriers de l'usine et leurs familles en leur offrant un cadre de vie hygiénique, tout en les éduquant et en les contraignant à une vie collective propice à la mystique du travail et à la rectitude morale. Par exemple, tous les appartements s'ouvrent sur des coursives intérieures où l'on ne peut échapper à la rencontre de ses voisins. Il existe des équipements communs intégrés au bâtiment et un règlement intérieur strict. Il est significatif que les prisons de cette époque soient bâties sur un modèle analogue.
Au XIXe siècle, les Anglais imaginent le modèle de la cité-jardin, dont la version franco-belge simplifiée est le coron du bassin houiller transfrontalier. Les maisons sont individuelles mais accolées en rangées, chacune disposant d'un jardin, à usage potager principalement. Des équipements collectifs sont disponibles, destinés à promouvoir l'hygiène, l'éducation, la sociabilité et à encadrer les familles.
Ailleurs en France, la loi Siegfried de 1894 encourage la construction d'habitations à bon marché (HBM), mais celles-ci seront surtout construites dans l'entre-deux-guerres dans la zone nonaedificandi entourant Paris et dans la première couronne des communes de banlieue. Quelques-unes sont réellement inspirées du modèle anglais privilégiant le pavillon familial (Le Plessis-Robinson ou Le Pré-Saint-Gervais, par exemple), mais la plupart sont bâties sur le plan d'une cité-jardin de maisons individuelles surélevées jusqu'à une hauteur de 6 à 8 étages, si bien que les espaces verts donnent l'impression d'être installés au fond d'un puits. Néanmoins, ces immeubles à l'architecture assez recherchée ont plutôt bien vieilli et jouissent de l'avantage d'une excellente desserte par les transports en commun ils sont désormais largement habités par des propriétaires et sont bien cotés sur le marché de l'immobilier parisien.

L'impact de Le Corbusier

Le véritable basculement idéologique intervient dans l'entre-deux-guerres avec les théories architecturales et urbanistiques préfigurées par l'école artistique du cubisme. Le Bauhaus, né en Allemagne, s'épanouit aux États-Unis où toutefois les immeubles en hauteur sont réservés à des bureaux, tandis que les quartiers résidentiels sont constitués de maisons individuelles basses entourées de grands jardins.
Ce ne sont pas du tout les idées de Le Corbusier, qui rêve d'une révolution radicale de la ville. Son plan dit « Voisin », du nom d'un constructeur automobile qui en finance l'étude en 1925, propose de raser la rive droite de Paris et d'y édifier 18 gratte-ciel cruciformes de 200 m de hauteur, distants de 350 à 400 mètres et n'occupant que 5 % de la superficie. Chacun est susceptible d'accueillir jusqu'à 40 000 habitants. Comme il l'écrit en 1925 dans Urbanisme : « Les parcs au pied des gratte-ciel font en réalité, du sol de cette nouvelle ville, un immense jardin » ! C'est l'acte de fondation des « espaces verts », dont on sait ce qu'ils sont devenus aujourd'hui dans les quartiers de tours et de barres.
En 1933, Le Corbusier réunit sur un paquebot croisant au large d'Athènes l'un des congrès internationaux d'architecture moderne qu'il a fondés en 1928. Les architectes réunis s'accordent sur une charte de l'urbanisme rationnel dont Le Corbusier peaufine le style, mais qu'il ne publiera qu'en 1941, avec une préface dithyrambique de Jean Giraudoux. C'est le catéchisme de l'urbanisme idéal qui fonde le primat de l'habitat collectif en hauteur, voire en grande hauteur. Ce modèle fascinera les régimes totalitaires comme ceux de l'URSS, de l'Italie fasciste, de la Corée du Nord.
C'est en vertu de ces idéaux que seront reconstruites les villes détruites en France pendant la Seconde Guerre mondiale : Le Havre, Brest, Toulon, etc. Le Corbusier obtient peu de commandes, en partie en raison de ses tarifs très élevés, mais parviendra tout de même à construire cinq unités d'habitation, dites « cités radieuses », sortes de couvents laïques dans lesquels il est presque possible de naître, vivre et mourir sans avoir besoin de sortir. Il avait été candidat à la reconstruction de Saint-Dié-des-Vosges, intégralement détruite en 1944, mais les habitants avaient fermement refusé d'habiter dans cinq grandes barres parallèles, destinées à remplacer leur jolie ville du XVIIIe siècle.
D'une inspiration voisine sont les sovkhozes et kolkhozes soviétiques, les communes populaires chinoises ou nord-coréennes, les kibboutzim israéliens, version collectiviste du shtetl d'Europe centrale, tous lieux de travail et de vie fondés sur un étroit contrôle social. Ces modèles privilégient la maison individuelle, mais une partie notable de la vie des habitants se déroule dans des espaces collectifs, réduisant à son expression la plus simple la vie familiale.

Des « machines à habiter »

En revanche, il y a plus de recherche de profit que d'idéologie dans les choix de construire des immeubles d'habitation à grande hauteur, comme dans le XIIIe arrondissement de Paris à l'époque de Pompidou, en Corée du Sud depuis les années 1970 ou, aujourd'hui, dans les grandes villes chinoises ou indiennes. Les villes nouvelles françaises, imaginées dans les années 1960 et censées humaniser le modèle des grands ensembles, sont très vite devenues comme ces derniers de désespérantes « machines à habiter », pour reprendre la terrifiante expression imaginée par Le Corbusier en 1925.
Depuis, certains urbanistes ont cherché à s'inspirer des formes anciennes, antiques ou renaissantes, mais sans parvenir à insuffler la vie à des architectures et des agencements purement théâtraux. Les réalisations de Ricardo Bofill (Antigone à Montpellier, le Palacio à Noisy-le-Grand, Saint-Christophe à Cergy, par exemple) auront étonné, suscité l'espoir, mais se révèlent à l'usage très peu propices à l'urbanité. Même constat pour des réalisations plus récentes du même modèle comme le quartier du Parc et sa place de Toscane au Val d'Europe, près de Disneyland.
Ce qui est certain, c'est que ces aménagements urbains n'ont pas été dictés par une absolue nécessité qui aurait fait loi. Ils résultent de principes esthétiques, culturels, sociaux, politiques qui ont cruellement vieilli et perdu tout attrait si d'aventure ils ont jamais séduit quiconque en dehors de leurs créateurs et de leurs commanditaires.
D'autres pays ont imaginé, face aux mêmes besoins, des solutions très différentes : la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas, les États-Unis, le Japon, toutes nations où domine la maison individuelle. Dans ce dernier pays subsiste, malgré l'étalement impressionnant du tissu résidentiel, une vraie vie de quartier qui compense chaleureusement les contraintes liées à l'éloignement des lieux de travail et au temps passé dans les transports en commun.
Il est urgent de réinventer en France des manières de penser la ville, proches des besoins et des goûts des habitants de ce pays. C'est aux élus de reprendre la barre sans se laisser imposer les solutions par les architectes et les urbanistes qui, aussi talentueux soient-ils, doivent enfin admettre que leur imagination doit s'exercer dans un cadre politiquement légitime au service de leurs contemporains.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2013-6/une-lubie-francaise.html?item_id=3339
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