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André COMTE-SPONVILLE

est philosophe.

Une société en crise

La confiance n’est pas un devoir, ni même une vertu. La défiance, pas une faute. Pourtant une société « de défiance généralisée », comme celle qui se dessine dans la récente enquête d’Euro RSCG, est une société en crise. C’est peut-être qu’une société, comme un individu, a besoin d’autre chose, pour fonctionner convenablement, que de morale.

Dans mon Petit traité des grandes vertus, on ne trouvera pas de chapitre sur la confiance. Ce n’est pas un oubli. C’est plutôt que la confiance est un sentiment, qu’on ressent ou non. Or, un sentiment, cela ne se commande pas : comment serait-ce une vertu ?

On m’objectera que l’amour, qui est un sentiment, passe ordinairement pour une vertu. Sans doute. Mais ce n’est vrai que de l’amour du prochain, pour autant que nous en soyons capables, parce que cet amour-là (la charité des chrétiens) ne saurait être excessif ou erroné. « La seule mesure de l’amour, disait saint Augustin, c’est d’aimer sans mesure. » Aussi la charité est-elle, au même titre que la justice, une « vertu complète », au sens d’Aristote : parce qu’elle est toujours bonne, sinon toujours efficace, et garantit à elle seule, non certes le succès, mais la valeur morale de l’action. Il en va tout autrement de la confiance. Elle n’est jamais suffisante, même d’un point de vue moral, et pas toujours bonne.

Les limites de la confiance

Faire confiance à un escroc, ce n’est pas une vertu, c’est une faute. Faire confiance à un inconnu, ce n’est pas une vertu, c’est une imprudence. C’est d’ailleurs ce que nous enseignons à nos enfants :
« N’accepte jamais de suivre un inconnu qui t’aborde dans la rue… » Il faut bien que nos enfants sachent qu’il y a des assassins et des pédophiles : il faut qu’ils apprennent à s’en méfier. Cela vaut pour tous les âges. La vie est dangereuse. Les hommes sont fragiles, égoïstes, lâches souvent, cruels parfois. Il serait fou de leur faire une confiance sans mesure ! La vertu, en l’occurrence, ce n’est pas de faire confiance à n’importe qui c’est d’être fiable (de mériter la confiance), ce qui suppose qu’on fasse confiance à ceux que l’on connaît assez pour savoir qu’ils le méritent, et qu’on se méfie des autres. Vertu, non de confiance, mais de prudence et de lucidité ! Spinoza en avait fait sa maxime : « Caute », « méfie-toi ». Maxime de la vigilance.

Donc méfions-nous de la confiance, lorsqu’elle est aveugle. Mais aussi de la méfiance, lorsqu’elle est systématique. Celui qui n’aurait confiance en rien ni en personne – même pas en lui-même – serait un triste personnage, voué à l’impuissance, à la peur, à la suspicion généralisée, et finalement à une forme de paralysie. Et même chose, bien sûr, pour une société où tout le monde se méfierait de tout le monde : ce serait une société sans échanges, sans unité, sans solidarité – ce ne serait plus une société du tout.

Méfiance ou défiance ?

Littré, dans son illustre dictionnaire, distinguait la méfiance de la défiance : « La méfiance fait qu’on ne se fie pas du tout la défiance fait qu’on ne se fie qu’avec précaution. Le défiant craint d’être trompé le méfiant croit qu’il sera trompé. La méfiance ne permettrait pas à un homme de confier ses affaires à qui que ce soit la défiance peut lui faire faire un bon choix. » Bref, le méfiant est incapable de confiance le défiant ne donne sa confiance, comme dit Littré, « qu’après examen et réflexion ». Je ne suis pas sûr que cette distinction soit fidèle à l’usage, en tout cas actuel, mais elle est conceptuellement précieuse. La méfiance, prise en ce sens, est une faiblesse la défiance, ou, comme je préférerais dire, la vigilance, serait plutôt une vertu : c’est une occurrence de la prudence, dans les rapports à autrui, comme un refus légitime de se fier à ce qu’on ne connaît pas. Une société de méfiance généralisée serait une pauvre société, et une société de pauvres (chacun sait que l’économie a besoin de confiance). Mais une société sans vigilance serait une société faible, qui finirait par donner raison, hélas, aux méfiants.

Les menaces de la méfiance

La méfiance, aujourd’hui, est peut-être ce qui menace le plus. « Coincée, paralysée, minée par la peur et le ressentiment, la société française est en crise », lit-on dans la synthèse d’Euro RSCG. Pourquoi ? À cause, d’abord, de « la perte des dogmes fondateurs et des valeurs communes ». C’est ce que j’appelle le nihilisme démocratique. À cause, ensuite, d’une crise de la raison, comme un « nouvel obscurantisme » médiatique, dont les sondages seraient les grimoires : « l'avis de la majorité vaut vérité », regrettent nos enquêteurs, si bien (la majorité étant par définition fluctuante et ignorante) qu’il n’y a plus de vérité. C’est ce que j’appelle la sophistique démocratique. Et cela donne des raisons, en effet, de s’inquiéter.

Un nihilisme totalitaire ou démocratique ?

D’où vient le nihilisme ? De la religion, explique Nietzsche, puis de la mort de Dieu. On commence par déprécier le monde réel pour concentrer toute valeur et toute signification en Dieu, si bien qu’il ne reste plus, lorsque la foi se retire, que ce monde vain et vide. C’est le règne de l’absurde et de l’insignifiance. « Les fins manquent, écrit Nietzsche il n’est plus de réponse à cette question : “À quoi bon ?” » La démocratie n’y peut pas grand-chose, ou plutôt, si l’on veut qu’elle suffise à tout, n’est qu’un nihilisme de plus. Car au nom de quoi voter pour ceci ou cela ? On ne peut le faire valablement qu’au nom de valeurs qui ne sont pas elles-mêmes soumises à la démocratie. Parce qu’elles sont soumises à Dieu ? Non pas. Mais parce qu’elles sont soumises à la conscience individuelle, sur laquelle le peuple, même souverain, n’a aucun droit. On ne vote pas sur la morale, puisque c’est au nom de la morale que chaque individu, sur les questions les plus importantes, doit voter. On ne vote pas sur le bien et le mal : le peuple n’est souverain que sur les corps, point sur les âmes. C’est pourquoi la démocratie ne tient pas lieu de conscience, ni la légalité de moralité, ni les droits de devoirs. Ou bien la démocratie n’est plus qu’un nihilisme totalitaire : le peuple soi-disant souverain ne serait qu’une espèce de tyran majoritaire, pour des individus soumis. Tyrannie de l’opinion : nihilisme démocratique.

Redonner le sens des responsabilités

On ne vote pas non plus sur le vrai et le faux, ou bien la démocratie n’est qu’une forme de sophistique populaire. Va-t-on voter pour savoir si la Terre tourne ou pas autour du Soleil, s’il y a eu des chambres à gaz à Auschwitz, si c’est Einstein ou Newton qui a raison ? Bien sûr que non : c’en serait fini de l’astronomie, de l’histoire, de la physique – c’en serait fini des sciences, de la raison et de la liberté de l’esprit. D’ailleurs, si tout se vote, on ne peut plus voter. Car tout vote suppose qu’on puisse compter les suffrages, ce qui n’est possible que parce que l’arithmétique n’est pas soumise à la démocratie. Le jour où l’on votera pour savoir combien font 2 + 1, c’en sera fini de l’arithmétique, et plus personne ne pourra voter pour quoi que ce soit.

Bref, on a raison de se méfier de la démocratie lorsqu’elle prétend gouverner « hors de son ordre », comme dirait Pascal, c’est-à-dire de façon ridicule et tyrannique1. Et l’on ne peut lutter contre la méfiance généralisée qu’en redonnant à chacun le sens de ses responsabilités, ce qui suppose d’abord qu’il retrouve confiance en lui-même : en son pouvoir de juger, de vouloir et d’agir. La démocratie est évidemment le meilleur des régimes politiques. Mais ni la raison ni le cœur ne lui sont soumis. Le peuple est souverain. Il n’est pas Dieu.

  1. Sur ces notions, et sur l’usage qu’on en peut faire aujourd’hui, voir mon livre Le capitalisme est-il moral ?, Albin Michel, 2004.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2005-5/une-societe-en-crise.html?item_id=2629
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Question de société : La montée en puissance de la défiance dans une société en crise. Analyse par le philisophe André Comte-Sponville