Howard ALDRICH

est professeur de sociologie à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill (états-Unis).

La méfiance se professionnalise aux États-Unis

Les sociétés américaines sont impliquées dans des réseaux interentreprises qui facilitent l’instauration de la confiance dans les relations commerciales. Toutefois, diverses institutions publiques et privées ont, elles, pour mission de « traquer » les comportements jugés anormaux dans le monde des affaires.

Tout dirigeant qui s’engage dans une relation commerciale avec des « inconnus » (c’est-à-dire des personnes qu’il ne connaît pas directement au préalable) court le risque de se faire « exploiter ». Les dirigeants sont confrontés à la tendance des autres acteurs à adopter un comportement opportuniste et à viser leur intérêt propre aux dépens des autres.

On explique en général la faiblesse du niveau de confiance par la bassesse des motivations humaines dans la vie quotidienne. Mais d’autres explications sont plus sévères. Oliver Williamson, économiste renommé, estime ainsi que "la recherche des intérêts personnels dans la duplicité" est l’état normal des relations humaines. Selon lui, les individus privilégient souvent leurs propres objectifs en retenant des informations, en déformant les faits ou en cachant leurs préférences, entre autres nombreuses méthodes de tromperie.

L’entreprise doit se protéger

Comment les dirigeants se protègent-ils contre cet opportunisme ? L’opportunisme entre le plus souvent en jeu lorsque les parties à une transaction commerciale ne savent rien l’une de l’autre, ou du moins très peu, et que les marchés sont imparfaits. Les économistes estiment que des partenaires ne se connaissant pas n’ont pas intérêt à faire preuve d’opportunisme lorsque les transactions portent sur des biens et des services pour lesquels il existe un marché compétitif. Ils suggèrent que de tels marchés sont capables d’autocorrection et que les décideurs peuvent alors s’informer facilement et prendre les décisions qui s’imposent concernant les "inconnus". En pareilles circonstances, un comportement opportuniste reporte simplement les parties vers d’autres clients ou fournisseurs.

Mais lorsque les marchés fournissent trop peu d’informations pour permettre aux dirigeants d’évaluer le degré d’opportunisme de l’autre partie, deux options sont envisageables. Ils peuvent soit s’adresser à un tiers de confiance pour s’informer sur "l’inconnu", soit recourir à des contrats contingents spécifiant ce qu’ils attendent de "l’inconnu", en espérant que l’infra-structure institutionnelle dont ils dépendent appuiera leurs revendications. Je vais développer ces deux possibilités.

Le rôle du tiers « de confiance »

En s’adressant à un tiers de confiance, les dirigeants placent implicitement leur confiance dans leurs réseaux de relations, alors tenus garants du comportement de «l’inconnu». « On trouve aisément, au niveau local, des réseaux d’affaires denses reliant indirectement les entreprises commerciales entre elles, car propriétaires et gérants se rencontrent dans le cadre d’associations volontaires, de conseils d’administration, de clubs ou autres. »

Les liens tissés dans ce type de contextes sont l’occasion d’obtenir des informations détaillées permettant de déduire le degré de confiance à accorder à la personne pour laquelle le contact direct se porte garant. De nombreuses transactions dépassent toutefois cette approche de proximité, plaçant les dirigeants en position de faiblesse.

Des institutions officielles à la rescousse

« Lorsque leurs réseaux personnels ne suffisent pas à établir si un "inconnu" est digne de confiance, les dirigeants doivent s’en remettre aux diverses institutions officielles du capitalisme qui ont vu le jour au cours des siècles passés pour réglementer les transactions commerciales. » Si les historiens de l’économie sont en désaccord sur les mécanismes spécifiques qui ont généré les institutions sociales, politiques et économiques constituant le fondement des marchés capitalistes, ils s’accordent à considérer que les marchés ne sont pas capables d’assurer une autoréglementation complète.

L’activité économique, quand elle dépasse l’échelle locale, dépend des institutions publiques (qui comprennent, entre autres, les lois, les tribunaux, les organismes de contrôle, d’exécution et de réglementation), mais aussi de nombreuses institutions privées. Divers dispositifs de réglementation privés (syndicats professionnels, places boursières, instances de résolution des contentieux et autres vecteurs de la coopération interentreprises) travaillent de concert avec les institutions publiques. D’une certaine façon, ces institutions représentent la professionnalisation de la méfiance, car leur fonctionnement s’appuie sur la mise en doute des transactions commerciales. Pour les fonctionnaires employés par ces institutions, toute transaction recèle la possibilité d’un comportement opportuniste.

Les limites des institutions publiques

Face à l’échec des réseaux personnels à guider les dirigeants en quête de partenaires commerciaux dignes de confiance, les institutions publiques et privées sont-elles un substitut satisfaisant ? Au cours des dernières décennies, les chercheurs en sciences sociales se sont interrogés sur la capacité des réseaux d’affaires américains à favoriser une action économique plus étendue et plus dense que ce que permettraient les seules structures institutionnelles. Les chercheurs ont certes démontré l’importance des réseaux d’affaires, qui facilitent les transactions commerciales et permettent la diffusion de certaines pratiques commerciales dans l’ensemble de la communauté des entreprises. Toutefois, la presse économique se fait l’écho d’une érosion de la confiance dans ce milieu et souligne l’importance non démentie de la professionnalisation de la méfiance, qui est l’œuvre des organismes de contrôle et d’exécution, privés et publics.

« Les États-Unis offrent de nombreuses illustrations de l’influence complexe et subtile des liens interentreprises sur les comportements en affaires. » Ainsi, récemment, certaines opérations spéculatives des entreprises ont pu fortement tirer parti de liens avec de prestigieuses sociétés à capital-risque et des banques d’investissement. Leurs actions ont été introduites plus rapidement sur le marché boursier et elles ont pu lever davantage de fonds sur les marchés de capitaux.

Les sociétés sont plus susceptibles de s’engager dans des joint-ventures ou autres alliances si elles partagent avec leur partenaire une connaissance commune. Si elles disposent de liens avec d’autres sociétés, les entreprises peuvent obtenir des informations exhaustives sur la disponibilité, la compétence et la fiabilité des partenaires envisagés. Les nouveaux liens modifient le réseau préexistant et redessinent le cadre des collaborations à venir.

Des réseaux plus ou moins efficaces

De nombreuses études montrent que la diffusion de nouvelles pratiques économiques par le biais des réseaux a connu des évolutions plus ou moins rapides grâce à ces réseaux. Le rapprochement des conseils d’administration dans les années 1970 et 1980 a ainsi eu des effets notables sur la diffusion de la « pilule empoisonnée » comme mode de défense face à une prise de contrôle. La défense à la « pilule empoisonnée » contre les OPA d’autres sociétés s’est répandue rapidement grâce aux liens entre les conseils d’administration, les sociétés adoptant cette pratique dès lors que leurs contacts, en qui ils avaient confiance, l’avaient adoptée. Les liens entre les membres des conseils d’administration ont augmenté la visibilité de cette méthode et l’ont rendue légitime.

Au contraire, l’attribution de « parachutes dorés » lors du départ de cadres haut placés s’est répandue plus lentement, et rien n’indique que les contacts entre membres de différents conseils d’administration aient fait une quelconque différence. Malgré l’existence de liens avec d’autres organismes ayant adopté cette pratique, l’élite du milieu des affaires la considérait avec un certain scepticisme, tant ces parachutes dorés reflétaient avant tout les seuls intérêts de la direction. Il y a donc des limites à la confiance que les dirigeants placent dans leurs réseaux d’affaires.

Deux exemples de confiance ébranlée

Les réseaux personnels génèrent et maintiennent sans aucun doute un certain degré de confiance dans le milieu des affaires, mais certains événements spectaculaires survenus ces dix dernières années ont montré que des comportements trop ouvertement opportunistes provoquent rapidement la colère des représentants officiels de la méfiance. Parmi les nombreux exemples qui pourraient être cités ici, j’ai relevé deux tendances : les preuves de manœuvres frauduleuses par des sociétés et les organismes censés garantir leur respect des pratiques légales, et la rupture apparente survenue au sein de l’institution centrale responsable de maintenir dans la transparence l’efficacité des marchés de capitaux américains. Dans un cas, celui des affaires « type Enron », le Congrès américain est intervenu avec une nouvelle législation modifiant le processus de certification de l’exactitude des comptes des sociétés. Dans un autre cas, celui du scandale de la rémunération du président de la Bourse de New York, le procureur général de l’État de New York a encouragé l’intervention de la Securities and Exchange Commission (équivalent de la Commission des opérations de bourse).

« Le système politique américain compte désormais 50 dispositifs expérimentaux en cours (un dans chaque État), servant de baromètre de la méfiance dans les affaires ; les normes appliquées sont diverses, exposant donc inégalement les sociétés à une potentielle action légale et réglementaire. »

Au sein de notre archétype de société capitaliste, où les carrières dans les affaires ont plus de reconnaissance sociale que celles des fonctionnaires, la professionnalisation de la méfiance progresse à vive allure. Ces mêmes réseaux d'affaires qui encouragent la confiance, si essentielle aux myriades de transactions commerciales, créent également les conditions propices à des comportements illégaux et contraires à l'éthique de la part des dirigeants. Les scandales des grands groupes et les frasques des dirigeants viennent sans cesse stimuler les fonctionnaires employés dans les organismes de contrôle, de réglementation et d'exécution, et maintiennent en permanence une relation dialectique entre les forces de la confiance et celles de la méfiance.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2005-5/la-mefiance-se-professionnalise-aux-etats-unis.html?item_id=2640
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