Gérard ASCHIERI

est secrétaire général de la Fédération syndicale unitaire (FSU).

L’élan des agents des services publics

Contrairement aux idées reçues, les agents de la fonction publique ne sont pas hostiles à la modernisation des services publics, bien au contraire. L’État aurait tout intérêt à en tenir compte dans ses velléités réformatrices.

A chaque conflit dans les services publics reviennent les mêmes commentaires sur l’immobilisme, la difficulté à réformer, le blocage de la fonction publique. Immobiles, budgétivores, privilégiés, irréformables, tels sont les épithètes de la caricature bien pensante des agents du secteur public. Pourtant, l’expérience que chacun peut se faire de la réalité est bien loin de ces clichés : les services publics n’ont cessé d’évoluer, de se moderniser, de répondre aux besoins nouveaux de la société. Et lorsqu’on interroge les usagers, les taux de satisfaction sont généralement élevés. C’est sans nul doute ce qui explique cet attachement aux services publics que le ministre de la Fonction publique semblait déplorer il y a quelques mois dans un colloque organisé par un club libéral. L’école, par exemple, a pu, en dix ans, de 1985 à 1995, doubler le pourcentage d’une classe d’âge accédant au baccalauréat, réduire de moitié le nombre de jeunes sortant sans qualification, le tout sans que les moyens alloués aient progressé dans des proportions analogues : il y a eu de véritables «gains de productivité».

En même temps, chacun sait combien ces évolutions laissent des zones d’insuffisance, des archaïsmes, des faiblesses. Qui n’a pesté à un guichet, obligé de suivre un véritable parcours du combattant pour obtenir tel ou tel document ? Qui trouve supportable que des dizaines de milliers de jeunes sortent encore sans qualification, que se maintiennent de véritables ghettos scolaires ? Et ce qui est remarquable c’est que les personnels sont les premiers à dénoncer ces insuffisances : à chaque fois qu’une enquête d’opinion interroge les enseignants sur leur état d’esprit, leurs motifs de satisfaction ou de colère, revient le même thème : l’échec des élèves. Leur plus grande satisfaction est de faire réussir les jeunes qui leur sont confiés et, réciproquement, l’échec scolaire est leur principale source d’insatisfaction, voire de souffrance.

Un problème de durée

Alors pourquoi tant de conflits autour d’éventuelles réformes ? Par quelle mystérieuse alchimie les velléités réformatrices rencontrent-elles aussi souvent une telle hostilité ? La réponse réside peut-être dans la façon dont sont conçues et mises en œuvre la plupart des démarches qui sont qualifiées de réformes.

Leur première caractéristique est sans doute de se présenter régulièrement comme la réforme qui va transformer le service public en ignorant la réalité des évolutions ou des réformes réussies (car il y en a aussi !) : d’une certaine façon, un ministre ou un dirigeant de service public se doit de proclamer la réforme sous peine de ne pas exister politiquement. On oublie trop souvent que le temps d’un ministre est en complet décalage avec le temps nécessaire pour construire les évolutions d’un service public. Ce qui explique la succession de pseudo-réformes aussitôt oubliées après avoir été déclarées : autant de raisons pour les personnels d’une vraie défiance a priori.

Des négociations insuffisantes

La deuxième caractéristique découle de la première : ces « réformes » sont rarement négociées au sens fort de ce terme. En général, nous avons affaire à des technocrates ou des politiques qui, loin d’intégrer les soucis, les aspirations ou les propositions des personnels dans la construction d’un projet, ne conçoivent la négociation ou la concertation que comme le moyen d’imposer, de gré ou de force, un projet préétabli dans le secret des cabinets ministériels : la négociation ne porte que sur les marges. La caricature de cette démarche est celle qui a présidé à l’élaboration de la loi Fillon. Dans un premier temps, on organise un grand débat national où l’on invite plusieurs centaines de milliers de personnes à s’exprimer ; on en tire un gros livre. Dans un second temps, on élabore un projet de loi qui ne tient à peu près aucun compte de ce qui s’y est dit : comment s’étonner que personnels, parents, jeunes s’y soient opposés avec tant de vigueur ?

Une autre grande caractéristique de la plupart des projets de réforme est qu’ils sont guidés par un postulat qui se présente comme un véritable « impératif catégorique » : il faut réduire les dépenses publiques ! Par conséquent, réduire les coûts des services publics, gagner en productivité... Un tel objectif n’a en soi rien de scandaleux, le problème est qu’il prédétermine tous les autres, ignorant ou minorant ce que sont les besoins et les attentes en matière de services publics, ce que sont le rôle et la mission spécifiques des services publics. On oublie trop que l’on ne peut mesurer l’efficacité des services publics à l’aune des logiques d’entreprises privées. Rien d’étonnant alors à ce que ce type de démarche heurte de plein fouet les personnels qui ont le sentiment qu’on veut les faire travailler plus et plus mal pour le même prix, mais aussi les usagers qui y voient la perspective de services publics aux missions rétrécies, souvent plus éloignés, moins accessibles, moins porteurs d’égalité... La question des services publics en milieu rural est exemplaire de cette problématique. La théorie du « gagnant/gagnant » que proclament certains thuriféraires de la réforme apparaît alors à chacun comme un leurre dans lequel la majorité des personnels et des usagers risquent de perdre beaucoup.

La nécessaire réforme de la formation

Et la première conséquence de ce choix a priori est une des faiblesses les plus remarquables de la plupart des prétendues réformes, leur point aveugle : la question des qualifications et de la formation des personnels. Comment prétendre faire fonctionner des services publics modernes lorsque les qualifications reconnues sont toujours celles qui étaient en vigueur dans l’après-guerre ? Comment promouvoir des évolutions quand la formation continue des personnels est le parent pauvre, généralement sacrifié en premier à chaque décision de gel des crédits ? Comment comprendre que l’on se refuse obstinément à développer la recherche sur les pratiques, que l’on ignore, par exemple, la recherche en éducation, quand on prétend réformer l’école ? Comment aussi ignorer combien est indispensable le travail d’équipe dans des services publics modernes et développer des modes de gestion caporalistes qui vont à l’encontre de ces exigences ? On voudrait démontrer que les velléités de réforme ne sont que des leurres et qu’elles visent d’autres objectifs moins avouables qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Les conditions du succès

Faire ces constats, c’est dire en creux ce que pourraient être les ingrédients d’une véritable démarche réformatrice. Sans prétendre en édicter une quelconque recette miracle, il me semble possible d’en évoquer brièvement quelques axes.

La première condition est d’en définir les objectifs au regard des besoins, en se posant la question et en débattant de ce que sont les missions et les finalités d’un service public donné, sans chercher à en réduire a priori la portée.

La seconde est de construire un projet avec les partenaires sociaux et les usagers en intégrant leurs attentes et leurs propositions dans le cœur du projet et non seulement dans ses marges.

La troisième est de traiter la question des personnels en leur donnant les moyens
– en termes de formation, de qualification, de temps de travail – de mieux accomplir leurs missions.

La grande majorité des agents des services publics sont profondément attachés à la fois à leur métier et à la notion même de services publics : il y a là un ressort non seulement ignoré mais trop souvent brisé par certaines pseudo-réformes. Et si on essayait de s’y appuyer pour donner un nouvel élan ?

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2005-5/l-elan-des-agents-des-services-publics.html?item_id=2644
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