Patrick FERRÈRE

est directeur général de la FNSEA.

Un réseau à l’épreuve du temps : l’exemple agricole

Historiquement fort, le réseau constitué à l’après-guerre autour de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles a dû se remettre en question et faire évoluer ses missions.

A la fin du XIXe siècle, les agriculteurs ont commencé à s’organiser. S’organiser pour se forger leurs propres outils face à une industrialisation qui semblait totalement les laisser de côté. Ainsi, se sont progressivement constituées les coopératives pour l’approvisionnement des exploitations et la vente des produits les caisses de crédit agricole qui donneront plus tard naissance aux deux réseaux actuels que sont le Crédit Agricole et le Crédit Mutuel ; les assurances agricoles, créées sous forme mutualiste, ancêtres de la Mutualité sociale agricole (MSA) et de Groupama.

À défaut de défiance, il paraît évident que ces constructions reposent à tout le moins sur de la méfiance ou de la présomption de désintérêt. Mais il semble important de constater que ces acteurs économiques et sociaux estiment qu’ils ont des « valeurs » en commun, que c’est ensemble qu’ils doivent élaborer des solutions à leurs problèmes. Il y a une sorte de refus d’une fatalité qui aurait voulu que, devant la montée de l’industrialisation et des services, le monde agricole disparaisse très rapidement en n’occupant plus qu’une part très résiduelle dans la réalité économique et sociale. Le Royaume-Uni en est l’exemple.

Une volonté forte

Ainsi, il apparaît qu’il n’y a pas de développement puis de vie de réseaux sans une volonté initiale forte des acteurs concernés. Et, résolument volontaires sur ce point, les agriculteurs sont allés jusqu’à inventer un syndicalisme unitaire. Pourtant, que de différences entre un céréalier et un éleveur, entre un viticulteur et un producteur de lait… Transcendant ce qui les divisait, ils sont allés à l’essentiel : leurs missions communes de nourrir les hommes et d’occuper l’espace en le valorisant.

Le syndicalisme unitaire s’est organisé à l’après-guerre autour de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Cette organisation de 300 000 adhérents regroupe une fédération ou union dans 94 départements, elle-même regroupement de syndicats locaux, au niveau communal initialement, devenant petit à petit des syndicats cantonaux, et 36 associations spécialisées couvrant toutes les productions agricoles.

Le poids historique des réseaux agricoles

Jusqu’à la fin des années 1980, ce maillage économique et social du monde agricole, organisé à partir de la FNSEA, a accompagné une action professionnelle de défense et de promotion de l’agriculture. L’effet réseau fonctionnait « à plein » car il était porté par la dynamique de la « massification ». Sous ce dernier terme, il faut entendre la notion du nombre :

  • capacité de réaliser en un lieu des manifestations de masse (120 000 paysans à Paris en 1982 200 000 en 1992),
  • capacité de se mobiliser sur tout le territoire, le même jour, pour une action dirigée vers les pouvoirs publics ou les parlementaires.

L’histoire relate des épisodes où les actions du syndicalisme agricole ont entraîné des chutes de gouvernement sous la IVe République ou des changements de ministres de l’Agriculture. Il est vrai qu’on ne prête qu’aux riches ! Au demeurant, le fonctionnement des réseaux agricoles alliait :

  • le nombre, avec les paysans syndiqués à la FNSEA,
  • le pouvoir économique, avec les coopératives dont certaines sont des fleurons de l’industrie agroalimentaire,
  • le pouvoir financier, avec le Crédit Agricole et Groupama.

Le moteur de l’action n’a jamais été la défiance envers le pouvoir politique et administratif, ou envers les autres catégories socio-économiques, il réside dans une volonté infaillible de s’assumer, de se prendre en mains, de gérer son destin.

La fin de la « massification »

Depuis une dizaine d’années, la massification ne fonctionne plus de la même façon, la cogestion est remise en cause et le pouvoir de décision s’est largement déplacé. De façon triviale, on peut affirmer qu’il faut être deux pour cogérer. Hier, une unité syndicale avec la FNSEA et un pouvoir politique en France. Aujourd’hui, la FNSEA n’est plus seule : elle reste très largement majoritaire mais deux autres organisations (Confédération paysanne et Coordination rurale) sont reconnues représentatives. Cela fait trois partenaires professionnels face à un pouvoir politique bicéphale entre Paris et Bruxelles, cette dernière devenant prééminente et ne répondant pas aux mêmes règles de démocratie sociale que notre pays. Ainsi, comment faire vivre une cogestion à 3/2 ?

L’irruption de l’Europe

En parallèle du pouvoir croissant de l’Union européenne, la massification a marqué le pas. Certes, de grandes démonstrations sont possibles à Strasbourg, à Bruxelles ou ailleurs, mais quelle prise sur la Commission ? Le Parlement européen n’est pas le Parlement français et le lobbying prend d’autres formes. Enfin, les anciens « rounds » agricoles européens n’existent plus. Ils ont fait place aux rencontres de l’OMC où, à chaque fois, beaucoup d’acteurs veulent se faire entendre mais bien peu influent réellement sur le cours de négociations internationales aux règles absconses.

Cependant, en France, le réseau agricole fonctionne toujours, avec les mêmes objectifs de défense et de promotion collectives et individuelles des paysans. à l’épreuve du temps, il évolue. C’est un fait que les agriculteurs sont moins nombreux : tout en restant avec un fort ancrage de terrain, des synergies entre départements, entre régions deviennent nécessaires. L’indé-pendance forte de chaque département est mise en cause : d’abord par la prise en compte progressive du niveau régional, puis la volonté de travailler en réseau avec les nouveaux outils de communication et, naturellement, cela justifie une plus grande implication du « national » au service de tous.

Les nouvelles règles du réseau

Internet, extranet, agence de presse, presse agricole départementale et nationale, tous les moyens modernes de communication sont utilisés pour mettre à disposition de chacun les outils indispensables. Ainsi, le réseau est approvisionné et les compétences mises à disposition de tous.

Chaque mois, à Paris, se réunit immanquablement le Conseil de l’Agriculture française (CAF) qui regroupe la FNSEA, les Jeunes Agriculteurs, la Coopération, le Crédit, la Mutualité agricoles en y associant les Chambres d’Agriculture au travers de son assemblée permanente. Une volonté commune anime ce conseil : celle de positions unitaires, défendues par tous et relayées par chacun. Rien n’a vraiment changé et le lobbying reste puissant.

Les agriculteurs sont de mieux en mieux formés, informés. Comme tous, ils deviennent plus exigeants envers leurs organisations. L’apport du syndicalisme aux paysans prend une autre forme et interpelle ses dirigeants et responsables. Comment faire toucher du doigt la difficulté des négociations européennes et internationales, qui imposent des compromis pas toujours compris ? Comment faire admettre que l’on n’a rien obtenu mais évité le pire ? Le réseau est désormais utilisé prioritairement pour expliquer et informer afin de combler un fossé qui pourrait gravement se creuser entre la base et le sommet.

On se retrouve ainsi avec une situation originale. Le réseau en agriculture n’a pas pour objet de s’isoler, de se fermer aux autres catégories socioprofessionnelles ou de faire contrepoids au pouvoir politique. Il devient un outil pour éviter la montée de défiance de la base envers ses responsables dont les conditions d’intervention et le pouvoir se sont transformés.

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