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Alfred GROSSER

Professeur émérite des universités, Sciences Po.

Partage

Le couple franco-allemand moins influent ?

Il fut un temps où le « couple franco-allemand » dominait, ou du moins stimulait l'Europe. En dehors même des modifications intervenues dans la situation intérieure et extérieure de chacun des deux pays, une action commune, une influence spécifique commune sont rendues plus difficiles par les transformations de l'Europe communautaire.

Au départ, on était six. Aujourd'hui, les seuls États issus de l'ancienne Yougoslavie représentent ou vont représenter un nombre équivalent. Et la paix si solidement établie à l'Ouest, en particulier entre la France et l'Allemagne, n'a assurément pas régné au centre du continent et règne encore moins aujourd'hui dans une Ukraine dont on ne sait pas si elle doit, si elle peut appartenir à l'Union européenne. Il vaut tout de même la peine, aujourd'hui encore, alors que bien des tempêtes s'annoncent pour l'Union en 2015, de s'interroger sur les origines et le fonctionnement du couple. Même s'il est facile de relever d'emblée un changement essentiel : pendant longtemps, l'Allemagne a été le grand souci de la France maintenant, la France fait grandement souci pour l'Allemagne. Un tel constat ne doit cependant pas, par-delà des différences importantes, cacher les similitudes de situations et de préoccupations.

Un partenariat devenu cordial

L'année 2014 a connu d'innombrables évocations de la guerre de 1914-1918. Elles ont montré la profondeur du changement intervenu dans les relations franco-allemandes. Même le 11 novembre, le thème central, en France, n'a pas été la victoire, mais les souffrances communes dans les tranchées, sur les champs de bataille, à l'arrière où veuves et orphelins connaissaient des souffrances analogues. Il est vrai que des célébrations antérieures avaient déjà marqué les esprits. Le général de Gaulle et le chancelier Adenauer à la cathédrale de Reims, l'émouvante poignée de mains de Helmut Kohl et de François Mitterrand à l'ossuaire de Douaumont, la présence commune à l'Arc de triomphe, un 11 novembre, d'Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy : 2014 a pu apparaître comme une confirmation de la transformation de l'inimitié en cordial partenariat.

On en oubliait que le couple du second après-guerre n'avait pas comme origine, comme source, l'évocation changée de 1914-1918. Comme l'a rappelé la chancelière en juin 2014 par une visite à Dachau, c'est en ce lieu — Buchenwald se trouvant dans l'ancienne RDA — qu'il eût fallu évoquer la naissance du couple : dans ce camp, Français et Allemands antihitlériens avaient été enfermés ensemble, avaient souffert ensemble. Comme l'a affirmé en octobre 1946 le préambule de la Constitution (texte encore valable aujourd'hui), la victoire a été remportée non sur des peuples, des nations ou des États, mais sur « les régimes qui ont tenté d'asservir et de dégrader la personne humaine ». Les premiers contacts, les premiers échanges ont eu lieu entre résistants. Puis a commencé à se développer une sorte de société civile franco-allemande qui forme, aujourd'hui plus encore qu'hier, le soubassement humain de la relation entre les deux pays, même lorsque, au niveau gouvernemental et, plus largement, politique, les rapports sont tendus.

L'acte politique fondateur fut accompli par un homme d'État français, rapidement associé, dans le champ public visible, à un homme d'État allemand. Leur « couple » conduit à s'interroger sur tous les « couples » au sommet. On leur a souvent attribué l'état des relations entre les deux pays.

Robert Schuman et Konrad Adenauer

Robert Schuman et Konrad Adenauer ont oeuvré ensemble. Plus tard, lorsque le général de Gaulle, président de la République, est rentré, en septembre 1962, d'un triomphal voyage en République fédérale d'Allemagne, le chancelier a envoyé une lettre manuscrite à Schuman pour lui dire que, pendant toute la visite du Général, il avait pensé à lui avec reconnaissance, puisqu'il avait, le 9 mai 1950, posé la pierre angulaire de l'amitié franco-allemande et de l'Europe communautaire. Mais il aurait pu ajouter que son adhésion au plan Schuman n'avait pas seulement été causée par le désir d'Europe, mais aussi, comme l'a rappelé en février 2014 le président Joachim Gauck, par la satisfaction de voir le jeune État ouest-allemand, encore privé de toute souveraineté extérieure, avancer vers la Gleichberechtigung, l'« égalité des droits ». De la même façon, les bras ouverts du général de Gaulle pour le chancelier Adenauer lors de la signature du traité de l'Elysée, le 23 janvier 1963, témoignaient certes d'un désir d'amitié franco-allemande, mais exprimaient plus secrètement l'espoir de voir la République fédérale s'aligner sur la France pour affronter les États-Unis.

La fin du « moteur franco-allemand »

De Gaulle et Erhard n'avaient rien à se dire. Georges Pompidou a accepté de soutenir l'Ostpolitik de Willy Brandt, tout en critiquant la dimension morale que le chancelier voulait donner à sa politique. Un vrai couple créateur, fondé sur une amitié réelle qui dure encore aujourd'hui, a été formé par Valéry Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt. Il a cependant été dépassé par le couple Kohl-Mitterrand, soutenu de Bruxelles par Jacques Delors, jusqu'ici le dernier président pleinement efficace de la Commission européenne. Rien, sauf leur goût commun pour l'Histoire, ne semblait prédestiner les deux hommes à devenir amis. Malgré les difficultés nées de la chute du mur de Berlin, leur communauté d'action s'est maintenue une fois remplies les deux conditions posées par François Mitterrand : la reconnaissance définitive de la frontière polonaise et l'ancrage irrévocable de l'Allemagne réunifiée dans la Communauté européenne. Jusqu'alors, l'Europe avançait effectivement grâce au « moteur franco-allemand ». Ce moteur s'est arrêté avec le couple Chirac-Schröder, faute de l'essence qu'auraient constitué des propositions nouvelles. Le couple « Merkozy » a vu le président français s'attribuer les mérites de propositions de la chancelière qu'il avait eu du mal à accepter. Et, pour la chancelière, le président Hollande est un partenaire qui ne traduit pas non plus en actes les engagements qu'il ne cesse de prendre.

Depuis la naissance de l'Allemagne réunifiée, le statut des deux États s'est modifié. Le traité 2 + 4 du 12 septembre 1990 a mis fin aux « droits et responsabilités » des quatre vainqueurs à l'égard de l'Allemagne dans son ensemble et des deux États allemands. L'un des trois volets de la supériorité statutaire de la France n'existait plus. On avait été jusqu'alors l'un des quatre « grands » à Berlin, donc grand. Restent le siège permanent au Conseil de sécurité et la possession de l'arme atomique. L'affirmation française que l'Allemagne devrait aussi accéder au siège permanent est hypocrite : on soutient parce qu'on sait la réalisation impossible. Et toute discussion sur la défense européenne doit tenir compte du caractère strictement national d'une force de frappe française devenue vraiment crédible depuis le lancement des sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE). Mais ces avantages ne compensent pas les faiblesses du statut réel de la France dues à sa situation économique. Malheureusement, ces faiblesses n'empêchent pas le maintien en France de la croyance, fortement affirmée vers le dehors, en un rang spécifique de la nation. Il en résulte une certaine morgue, nullement réservée aux hommes politiques et aux diplomates. L'autosurestimation n'est jamais un moyen pour s'imposer.

L'Allemagne, elle, continue, même agrandie par la réunification, à se vouloir modeste, jusqu'à un excès qui sera analysé plus bas. Du dehors, cette modestie lui est à la fois déniée et reprochée. Quand la chancelière hésite devant une décision à prendre, on l'accusera d'une indécision incompatible avec son statut de première puissance économique et vraie puissance politique en Europe. Quand elle décide, c'est qu'elle exerce un pouvoir qui n'est vraiment pas dû à l'Allemagne, notamment à cause de son passé.

Un écart économique grandissant

La différence croissante du développement économique des deux pays doit être regardée à partir d'une double réalité sociale ancrée dans le passé.

Le 15 novembre 1918, en Allemagne, un accord est signé entre le grand syndicat unitaire ADGB et le président du patronat. En échange de la journée de huit heures et d'autres avantages, le syndicat accepte de ne pas remettre en cause la structure sociale globale. La révolution est terminée avant même d'avoir vraiment commencé. Certes, le langage du Parti social-démocrate demeure anticapitaliste, mais dès le congrès de Heidelberg, en 1925, la modération est de règle et, en 1959, le congrès de Bad Godesberg définit l'acceptation du marché à dimension sociale. Dans les entreprises et au niveau des grandes industries, la cogestion est admise et pratiquée. D'un côté, on ouvre les livres de comptes, on discute de l'investissement et des perspectives économiques, de l'autre, on accepte de participer à la gestion sans remettre en cause le système. En France, la cogestion figure bien dans le Préambule de 1946, mais le patronat se refuse à la mettre en pratique, ce qui ne déplaît pas à la CGT, ainsi autorisée à ne pas entrer dans la « coopération de classe ».

Une seconde différence provient non de Colbert mais de la réalité de 1945 et des années d'après-guerre. En Allemagne, les notions de liberté économique et de liberté politique ont tendance à se confondre. La dictature hitlérienne a instrumentalisé l'économie. De 1945 à 1948, les vainqueurs occidentaux ont dominé l'économie, tandis qu'à l'est l'Union soviétique puis les gouvernants de la RDA ont impitoyablement soumis l'économie au politique. Le libéralisme économique est né en même temps que les libertés politiques. En France, c'est l'État qui a conduit le remarquable développement de la France au lendemain de la Libération. Le plan Monnet a permis, grâce en partie à l'argent du plan Marshall, un redressement économique trop souvent considéré comme naturel. La société a été transformée par la Sécurité sociale - mise en place par le ministre communiste du Travail Ambroise Croizat. L'omniprésence de l'État est sans cesse critiquée de tous côtés, mais l'appel à l'État, fondé sur la croyance que l'État peut tout, est omniprésent, qu'il s'agisse d'agriculture, de recherche ou de culture. Dans la comparaison des budgets nationaux, on oublie le plus souvent des deux côtés de prendre en compte l'ensemble des dépenses sociales étatiques, alors qu'une bonne partie d'entre elles sont de l'ordre privé en Allemagne.

Des pistes de coopération

Les différences n'empêchent pas l'apparition de problèmes si semblables qu'ils devraient être étudiés en commun. Le résultat pourrait alors être présenté aux autres Européens. Il en est ainsi pour l'énergie atomique et les énergies renouvelables. C'est la chancelière, donc le sommet de l'État, qui a pris la soudaine décision d'arrêter peu à peu les centrales nucléaires. Une décision si difficile à mettre en pratique, notamment du fait de l'absence de solutions pour l'enfouissement des déchets et du coût du démantèlement, qu'en Allemagne comme en France l'hésitation a fait place à l'incertitude.

Il est aussi des questions pour lesquelles il n'existe pas de bonnes réponses, mais à propos desquelles on peut faire progresser l'Union européenne. Les grandes entreprises échappent à l'impôt. La spéculation l'emporte sur l'investissement. Mois après mois, on apprend que les grandes banques ont commis de terribles délits. Grâce aux États-Unis, les punitions financières ont commencé à exister. Et le contrôle des banques a été mis en route par l'Union, avec l'appui, variable dans son intensité, de la France et de l'Allemagne.

L'Union en tant que telle peut-elle intervenir au dehors ? Il ne faut pas oublier sa nature bizarre. Elle est déjà plus qu'une fédération. Ses institutions ont plus de compétences centralisées que la Suisse ou même que les États-Unis. Mais elle n'est même pas une confédération. Il lui faudrait une politique extérieure commune qu'elle n'a pas, même si la vice-présidente italienne, Federica Mogherini, est plus active que ne l'était Catherine Ashton. Pour la défense, les traités renvoient à un double futur : il y aura plus tard une politique de défense commune qui pourra aboutir ultérieurement à une défense commune !

La France et l'Allemagne n'ont pas la même attitude. Soumise à la seule volonté présidentielle, l'armée française a été « projetée » en bien des endroits, notamment en Afrique, non seulement pour poursuivre la politique de la « Françafrique », mais aussi pour défendre des populations menacées par des barbares. En Allemagne, il faut une autorisation parlementaire annuelle pour intervenir militairement, notamment, jusqu'en 2015 en Afghanistan. Il faut surtout surmonter la très forte réticence de la population face à toute action guerrière. Le pacifisme règne plus qu'ailleurs, après l'écrasement du militarisme en 1945. Mais dès la réunification, le ministre de la Défense, Volker Rühe, affirmait que l'objectif de la Bundeswehr était la défense des libertés en Allemagne, mais aussi l'aide à la défense de libertés menacées ailleurs. C'est ce thème qu'ont repris conjointement, à la fin de 2014, le président de la République, le ministre des Affaires étrangères et la ministre de la Défense. Encore ne sont-ils pas parvenus à organiser des interventions conjointes avec les forces françaises.

Il n'est pas excessif d'affirmer que les deux États agissent ensemble pour empêcher l'Union européenne de sanctionner Israël, ne serait-ce que pour la destruction des installations non guerrières effectuées avec l'argent européen. Mais l'Allemagne est soumise, plus que la France, à un véritable chantage israélien. « Si tu me critiques, je te réponds "Auschwitz". » D'où la livraison d'un quatrième sous-marin tous usages de fabrication allemande, et aussi l'absence de protestation lorsqu'un bateau chargé de médicaments et d'aliments pour Gaza, dans le cadre d'une opération à laquelle participaient des Israéliens propalestiniens, est détourné et voit sa cargaison confisquée. Devant la Knesset, Horst Köhler, président de la République fédérale, avait proclamé, en février 2005, que le passé avait imposé à l'Allemagne le devoir d'intervenir partout dans le monde où la dignité humaine était bafouée. Pour lui, les Palestiniens n'étaient pas concernés. L'urgence humanitaire est cependant autre. Comment accueillir les réfugiés du Moyen-Orient et d'Afrique ? Quel asile accorder ? Comment maîtriser les flux ? S'il y avait autant de réfugiés qu'au Liban par rapport à la population, la France et l'Allemagne devraient en accueillir chacune plus de vingt millions. La France a une politique nettement plus restrictive que l'Allemagne. L'argument français « avec leur situation démographique, les Allemands ont besoin de main-d'oeuvre jeune » n'est pas très pertinent. L'Allemagne de 2015 est plus ouverte, son gouvernement met plus de moyens à la disposition des Länder pour que l'accueil soit décent. Et en même temps, elle connaît plus de rejets massifs, plus de manifestations chargées d'islamophobie et de xénophobie que la France, où Marine Le Pen a davantage de succès électoraux grâce à un langage voilant la pensée réelle. Au Parlement européen, c'est le Front national qui fournit le plus grand contingent de députés français (24 des 74 sièges). La dispersion de la représentation française et aussi un fort absentéisme font que l'Allemagne n'a pas besoin de la France pour exercer une influence déterminante à Strasbourg et Bruxelles, grâce à la présence de nationaux allemands à la tête de commissions et dans l'appareil parlementaire. Même si le Parlement a gagné en possibilités d'action, l'Union demeure celle voulue par de Gaulle (« l'Europe des États ») et non celle de Robert Schuman. Les vraies décisions se prennent au Conseil et au Comité des représentants permanents (Coreper), qui demeure le site du pouvoir européen. Le couple franco-allemand ne semble plus y exercer une influence dominante ni même particulière.

Une nouvelle vision

Cependant les attentats de janvier ont entraîné un changement non du rapport de puissance entre les deux pays, mais de la vision allemande de la France. Plus de trois millions et demi de manifestants en France, puis l'émouvante démonstration de quasi-unanimité à l'Assemblée nationale ont fait cesser le Frankreich bashing, la critique méprisante d'une France foncièrement conservatrice et incapable de tenir ses engagements de réformes.

À Berlin, le président de la République, la chancelière et les présidents d'associations musulmanes ont mené, bras-dessus, bras-dessous, la manifestation de la solidarité devant l'ambassade de France, sur fond de porte de Brandebourg illuminée en bleu-blanc-rouge. La presse a unanimement suivi, même la Bild Zeitung, avec ses millions de lecteurs avides seulement de sensations négatives. Notre pays est apparu comme profondément respectable dans sa proclamation de solidarité républicaine.

Cela dit, la notion de république est difficilement traduisible en allemand. Die Republik est plutôt une notion juridique. Un parti d'extrême droite foncièrement opposé aux valeurs républicaines françaises a pu s'appeler sans difficultés Die Republikaner. On n'a pas, en France, un mouvement comme Pegida (Patriotes européens contre l'islamisation de l'Occident). Un peu partout en Allemagne, ses manifestants rencontrent un nombre fort supérieur de contre-manifestants. Ceux-ci peuvent faire observer que les horreurs de 1914-1918 et surtout les abominations hitlériennes ont fait partie de cet Occident. L'exception est Dresde, où, pourtant, le nombre de musulmans est fort réduit. La situation rappelle celle des riches villages viticoles alsaciens, sans chômeurs ni étrangers, dont les citoyens votent pour le Front national. Il est vrai que Marine Le Pen s'exprime de façon beaucoup plus modérée que Pegida - ce qui lui donne des chances électorales beaucoup plus fortes. En Allemagne, il se trouve qu'Alternative pour l'Allemagne (AfD), jusqu'alors simplement en lutte contre l'Europe, se laisse de plus en plus tenter par les paroles souvent carrément racistes de Pegida.

De toute façon, le poids du couple franco-allemand au sein de cette Europe dépend largement de la force du nationalisme renaissant dans les deux pays. Et cette force dépendra de la façon dont France et Allemagne, conjointement, avec moins d'obstination allemande et plus de courage politique français, seront capables d'agir en Europe et sur l'Europe en voie d'unification.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2015-3/le-couple-franco-allemand-moins-influent.html?item_id=3459
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