Gilles NOURISSIER

Gilles Nourissier est directeur de l'Ecole d'Avignon et secrétaire général de l'Icomos (Conseil International des monuments et des sites).

Transformer, une nouvelle discipline de la continuité urbaine

Le remploi du patrimoine industriel offre un champ d’action subtil et complexe pour les décideurs, les architectes et les aménageurs.

Le patrimoine industriel est-il approché et traité autrement que le patrimoine architectural ? Répond-il aux mêmes mécanismes d’intérêt, de protection ? Quand a-t-il rang patrimonial ? Ces questions sont récentes. à part la tour Eiffel, qui fut peut-être le premier monument industriel et qui dut sa survie au rôle immédiatement emblématique qu’elle avait acquis, il a fallu attendre qu’ils ne servent plus pour que les édifices du travail d’échelle monumentale soient patrimonialisés.

Pour autant, l’assemblage des deux mots ne va pas d’évidence : patrimoine désigne ici le monument exceptionnel, le fige et le vénère, quand industrie est mode de production en devenir permanent, s’occupe de faire, de se régénérer et non pas de s’embaumer. Pour réunir ces deux opposés, il faut faire un détour par d’autres notions tels la mémoire, la disparition, l’usage enrayé ; il faut faire un transfert de valeur de la production vers l’histoire, la culture ou l’identité1.

La transformation est une pratique très vieille ; elle ressortit au bon sens de remployer l’édifié, de l’adapter à toute nouvelle fonction sans autre souci que
la conformation à l’usage. Pratique libre à laquelle l’ère de la protection du patrimoine a porté un coup d’arrêt, puisque l’objet désigné devait être conservé, parfois rétabli, mais en tout cas ne devait plus être transformable. La manière de désigner l’objet est d’ailleurs « fondée sur un mélange complexe de préceptes historicisants, didactiques, nationalistes, nostalgiques et même moraux2 ».

En un siècle et demi, notre patrimoine aura construit son empreinte à la française, depuis la première liste des grands édifices-culte incarnant le génie national, puis considérant l’écrin environnant l’objet monumental, jusqu’à s’intéresser au territoire urbain des secteurs sauvegardés. S’il explore en parallèle des approches plus thématiques vers le patrimoine rural ou le patrimoine industriel, c’est en réaction à des mondes qui disparaissent, ultime mesure pour stopper le déclin des espèces menacées.

Protection incomplète

Mais la protection ne couvre ni tous les espaces, ni tous les objets. Et le parc immobilier français des tissus anciens poursuit son continuum de renouvellement sur lui-même avec des sensibilités et des pratiques inspirées de la logique patrimoniale, quand bien même les règles de celle-ci ne s’y imposent pas. On y réhabilite. De plus en plus : un gros tiers du marché du bâtiment. On n’y substitue plus du neuf à l’ancien, on tend vers le meilleur respect de l’écriture de l’immeuble existant : ses formes, ses matériaux, sa stylistique.

Ainsi, la réhabilitation a intégré que l’âge et les racines donnaient du sens, elle est devenue une sorte de pratique consensuelle de conservation urbaine de fait, elle marche dans le cortège du patrimoine, sans prétention, mais avec de gros effectifs. Son moteur est l’habitat et elle agit par conséquent logement par logement, avec l’apparente modicité de la stricte amélioration, gonflant pourtant à la sortie une très grosse rivière qui est le véritable marché du patrimoine.

Parce que l’accélération de l’histoire est un traumatisme, parce que sa tranche de vie aura été si courte (cent ans au plus), le parc industriel a mérité son arrêt sur image ; il devient parc à histoire et réserve foncière. En effet, personne n’est prêt à sa disparition totale, parfois trop douloureuse, parfois économiquement impertinente. Et cela nous donne bien deux tendances, l’une plus culturelle, l’autre plus immobilière.

Protéger

En déshérence, le parc industriel ne devient patrimoine qu’au prix d’un processus de mémoire. Et c’est curieusement sa propre obsolescence qui le transforme en objet d’importance, en fait culturel. Le regard sur le vestige conduit à en faire un lieu de célébration culturelle, bien souvent un musée. Veine qui résulte d’une résistance à faire disparaître à jamais ce qui fut richesse, développement, emploi, bien que dans le même temps souffrance et aliénation des hommes, pollution, production au prix de sacrifices effarants pour notre sensibilité contemporaine. Comme si ce qui a été et qui n’est plus était si fort ancré dans l’histoire immédiate que sa table rase serait insupportable, une négation, une deuxième mort pour les témoins ; que l’outil ne fonctionne plus est un fait compréhensible, mais pour que le deuil soit possible, il faut pouvoir veiller le corps.

Donc donner à voir, revisiter, expliquer : la sueur est un message qui contient dignité et fierté. Qu’un retraité d’une industrie disparue, actif militant de la conservation de sa mine, déclare3 : « J’ai détesté mon métier jusqu’à l’amour » atteste bien qu’une vie, des milliers d’heures de courage sont un capital, une valeur que la seule mémoire ne peut dire ; une valeur qui, pour exister, doit s’incarner dans la ferraille et la silhouette du site.

Vu depuis un présent post-industriel, devenu patrimoine, cet immobilier monumental est un spectacle (au sens où il est mis en scène), un produit à l’usage des loisirs ou de l’éducation. S’il contient une part émotionnelle d’hommage aux hommes et à la pénibilité subie par eux, il célèbre aussi le souvenir de la modernité, son architecture, avec des outils qui furent toujours à un moment à la pointe des hardiesses et innovations technologiques4. Quatre-vingt-dix musées en France, des visites en croissance : ce produit culturel a de l’avenir.

Transfomer

C’est celle qui remploie, recycle, s’enracine sur un édifié ayant le double avantage d’être évocateur et en œuvre, autrement dit nourri d’une puissance poétique, esthétique, insolite et bénéficiant déjà d’une morphologie spacieuse, d’une structure solide et bien tramée. C’est la richesse du mariage mixte, de l’alchimie permanente de deux mondes qui dialoguent. Le remploi ouvre un vaste champ de création pour l’architecte, un terrain insoupçonné pour élaborer de nouvelles formes à partir d’anciennes. Ce qu’on a pu faire des docks de la Joliette à Marseille, par exemple, décape certaine vision de la rudesse des bâtiments industriels. Parfois cependant, les tristes séries de boîtes en brique n’ont pas plus d’intérêt que les hangars champignons bardés de tôle qui peuplent nos périphéries urbaines : l’âge n’y a rien ajouté et le bulldozer passera sans regret.

Mais il y a plus que la célébration architecturale réussie : transformer est désormais une nouvelle discipline de la continuité urbaine. Elle absorbe la friche pour la restituer à la ville comme un nouveau tissu d’usage, pour lui couturer les fonctions d’aujourd’hui : les classiques assemblages de bureaux, logements, commerces, mais aussi les locaux plus atypiques des artistes et les expérimentations de nouvelles formes de mixité culturelle. La ville englobe le tissu hétérogène des ateliers, entrepôts, pénétrantes ou vestiges ruraux qui étaient précédemment à ses portes ou confins. Désordre dans l’exercice classique de composition urbaine mais constat post-moderne d’une nouvelle écriture possible : elle assimile le chaos qui fait partie de l’espace commun, s’en nourrit comme d’une nouvelle réalité faite du hasard de l’accumulation tant physique qu’historique.

Là où il y a changement d’échelle par rapport à la réhabilitation du logement, c’est que les espaces de l’ex-ville industrielle sont de véritables territoires. La pensée de récupération n’est pas une pensée de rationalité centrée sur l’objet mais bien une conquête de nouveaux morceaux urbains entiers pour leur donner une civilité.

Site bâti, site sensible

C’est un processus d’intégration dont le résultat est de rendre habitables, fréquentables, des poches qui, sans ce souci, glisseraient vers le ghetto. Sortir du délaissé, physique et social, est peut-être un sursaut pour construire des marques d’édilité aux zones du travail périmé et de la ville non constituée. Un statut citadin. Parmi les villes-ports qui connaissent ce phénomène, Londres est probablement l’exemple le plus frappant de récupération – par les élites, il est vrai – des zones de docks.

Le changement de statut de zones récupérées a aussi des effets patrimoniaux : passer de l’abandon à l’architecture de qualité (surprenante, respectueuse, innovante…) revient à transformer des ensembles ignorés en site historique. L’île Seguin, plus qu’un terrain, est bien un site inspiré, aux forts enjeux de célébration d’une histoire de la capitale. Mieux vaut donc ne pas purger l’histoire mais emprunter son chemin, la réécrire, l’éclairer d’un nouveau sens, cohérent si possible.

Car beaucoup de décideurs et d’acteurs se succèdent. Fait-on la synthèse de leurs rôles et ambitions ? Ne faudrait-il pas simultanément solliciter l’élu, détenteur des outils d’action sur l’espace, pour son instinct visionnaire ? L’architecte, dépositaire de la complexité du site, pour ses mérites conjugués d’archéologue et de designer ? L’aménageur, pour que, abandonnant la duplication de prestations standard, il fasse appel au génie du lieu et s’appuie sur son originalité ?

L’ouvrage a du talent ; déjà le simple talent d’être parvenu jusqu’à nous et d’exister encore, le talent de pouvoir être recyclé. Même s’il est simple immobilier, « patrimoine sans papiers », il est de facto archive culturelle et l’intérêt qu’on lui porte le fait renaître à l’identité, à l’état civil. Si l’on se place d’un point de vue patrimonial, l’ensemble industriel (limitons-nous ici à celui qui est courant, ordinaire) tel que nous le percevons avant intervention est difficile à analyser. Quel objet est-il ? Il n’est plus dans son état originel, c’est un objet ancien, donc marqué : notre regard d’antiquaire est passé par là. Il n’est pas que l’objet ou mutilé ou maintes fois modifié, somme de bricolages successifs. Il est plusieurs de ces dimensions à la fois, valorisé par son âge mais déprécié par ses dégradations, vénérable par ce qu’il fut, certes banal mais utilisable à coup sûr pour un usage réinventé. Toutes dimensions subtiles, subjectives, qu’il n’est pas possible de donner à voir avec les outils ordinaires de l’architecte que sont le dessin et le descriptif. Comment en effet rendre compte matériellement de la mémoire et de ses stigmates ? Comment dire le temps, dimension évidemment lisible pour chacun, et sa façon de marquer la matière ? Comment communiquer et par quel biais expliciter tant la nature de l’objet que l’argumentaire propres à une intervention sur un édifice usagé ?

Deux dimensions sont à transmettre : l’histoire et l’objet. La première oblige à conserver de la matière originale. Elle s’exerce dans le domaine de la restauration. La deuxième pose la question de la perception de l’objet : image de l’aspect parvenu et son romantisme fixé comme une patine ou bien restitution de l’aspect originel – deux formules pour exprimer la puissance mémoriale de l’édifice.

Certains travaillent comme s’ils construisaient avec des pincettes un bateau dans une bouteille, ils dialoguent en glissant un design hyper-contemporain dans la carcasse cicatrisée du vieux combattant.

D’autres – pensons à l’installation de Nestlé à Noisiel dans l’ancienne usine Menier – succèdent à cinq époques de campagnes architecturales majeures5, l’actuelle sixième étant à la fois restauration et complément, incarnant la modernité pour un grand groupe retenant un site idéal pour implanter un véritable campus d’entreprise.

à Lille, avec l’Atelier national d’art contemporain, coiffant par un immense vélum technique les bâtiments d’un ancien complexe de loisir ouvrier (cafés, bals, patinoire)6, comme à Roubaix, dans l’ancienne piscine devenue musée de la Mixité art et industrie textile7, l’immobilier de l’ère industrielle est prétexte à s’évader de toute contemplation pour se projeter dans l’avenir, génétiquement enraciné dans l’histoire industrielle de la région entière. Après la blessure de l’agonie, la renaissance à une fière identité, digérée et valorisée comme un produit culturel et touristique.

Alors, le détruire ? Nullement : quelle grossièreté de la société justifierait que l’on effaçât un gisement de réflexion et de sensibilité? D’autant que le parc industriel est, au choix – rare privilège –, champ libre à la protection patrimoniale ou à la vitalité des formes pour les inventeurs de la ville et de l’architecture d’aujourd’hui.

  1. Forme de sensibilité récente quand on songe au sacrifice des Halles de Baltard à Paris il y a moins de quarante ans et, à l’inverse, au maintien de celle de la Villette vingt ans plus tard.
  2. Kenneth Powell, L’Architecture transformée, Seuil, 1999.
  3. Cité dans l’Express « le magazine » n° 2629, 21 novembre 2001 ; excellent dossier sur le sujet, mine d’adresses et de références bibliographiques.
  4. Hommage parfois également au visionnaire, tel le Familistère de Godin, qui explora l’autour du travail et le souci du mieux-être de la communauté productive, fibre sociale peut-être utopique mais exceptionnelle en ces temps et lieux.
  5. Création en 1820, puis 1860 et 1875 par Saulnier, pour les célèbres losanges de brique sur le bâtiment-pont à structure métallique qui enjambe la Marne, 1880 Eiffel, 1908 la « cathédrale » par Considère utilisant le procédé de béton armé de Hennebique, et enfin 1996 Reichen et Robert.
  6. Bernard Tschumi, 1998.
  7. Jean-Claude Phillipon, 2001.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2002-5/transformer-une-nouvelle-discipline-de-la-continuite-urbaine.html?item_id=2422
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