Bernard REICHEN

Architecte et urbaniste. Il a notamment conçu le réaménagement de la chocolaterie Menier à Noisiel.

Donner une nouvelle place au patrimoine industriel

Il ne faut pas limiter l’action de préservation aux sites industriels emblématiques… ni renoncer à détruire ceux qui ne méritent pas d’être conservés.

La façon de considérer un héritage et de traiter un patrimoine constitue à chaque époque un bon reflet de l’évolution des sociétés urbaines. C’est particulièrement le cas dans les villes européennes construites selon un processus d’accumulation et de stratification, et dont l’âge est d’abord l’âge de leurs pierres. Pourtant, tous les cycles urbains ne sont pas comparables en temps et en intensité. D’une façon schématique, on pourrait opposer des cycles longs dans lesquels le bâti est adapté progressivement aux besoins, à des temps courts où s’opèrent des mutations capitales pour l’histoire des villes et au terme desquels l’espace et les modes de vie se trouvent profondément modifiés.

Obsolescence de certaines formes urbaines : un cycle inédit

Nous vivons l’un de ces cycles essentiels mais dans une situation inédite. Inédite parce que la mobilité des personnes et l’émergence dans notre vie d’une « réalité virtuelle » changent le rapport à l’espace. Le patrimoine bâti, notion statique par excellence, va croiser un mouvement de modernisation des villes dont on ne peut prévoir à long terme les conséquences. La ville est une « multiréalité » que chacun compose jour après jour dans une consommation « à la carte » de l’espace.

Dans ce contexte mouvant, l’évaluation et la transmission du patrimoine récent est un objectif prioritaire, même s’il est difficile d’avoir une position claire sur les conditions de son insertion dans un projet futur.

Bien qu’il s’agisse de jeter les bases d’une société postindustrielle, nous pouvons aussi constater que la question du patrimoine industriel n’est pas au centre du débat.

Au début d’un nouveau millénaire, ce patrimoine de l’industrie est un maillon essentiel de l’histoire contemporaine mais notre héritage est ailleurs. Il est d’abord celui des formes urbaines créées en moins de trente ans après la dernière guerre, qui composent les aires métropolitaines construites sur les théories du mouvement moderne et dont l’obsolescence est le signe le plus évident des transformations de notre société.

Nous sommes maintenant, par un raccourci de l’histoire, devant ce double héritage : celui des territoires de l’industrie, découverts il y a quelques décennies à l’occasion des premières délocalisations, et celui des « grands ensembles » ou des grandes infrastructures, imaginés après la guerre comme les symboles d’une société «industrielle évoluée» avec une foi et une ambition qui autorisaient une pensée urbaine basée sur le principe de la « table rase ».

Nous devons aussi traiter cette question dans l’urgence : des territoires entiers de l’industrie sont mis sur le marché du développement sans que nous ayons anticipé sur les principes de protection de ce type de patrimoine, en particulier pour ce qui concerne les « process » industriels comme ceux de la sidérurgie. Les grands ensembles pour leur part sont devenus un triste particularisme français qui impose maintenant une démolition importante et rapide compliquant encore la reconnaissance d’un temps de la ville, pourtant essentiel pour imaginer les développements futurs.

Notre arsenal de protection issu de la loi de 1913, qui valorise la protection de «l’objet unique», ne peut s’adapter facilement à une situation aussi complexe. Malgré l’intérêt manifeste pour le patrimoine du XXe siècle, nous ne disposons d’aucune doctrine claire pour aborder sa préservation.

Patrimoine en mouvement

Même si les principes de protection se sont déplacés vers les ensembles urbains, nous sommes dans une pensée qui consiste à classer peu et à protéger beaucoup. Cette pensée concentre ses efforts en direction de la ville ancienne et surtout de l’architecture « pondéreuse », celle de la ville de pierre. On peut opposer à cette attitude celle de l’Allemagne, qui classe beaucoup plus sur la base d’un inventaire très large mais protège moins, au sens où l’avenir du patrimoine est ensuite négocié en fonction des projets. Ce classement large favorise bien sûr la protection des patrimoines récents du xixe et du xxe siècle.

Les démolitions de la guerre comme la prise en compte par les Länder des particularismes régionaux ont sans doute une grande part dans cette attitude. Mais les résultats obtenus dans la Ruhr ou la Sarre montrent l’efficacité de ce dispositif.

À Maïderich, une ancienne aciérie du groupe Thyssen, est devenue le parc urbain de la ville de Duisburg, grâce à l’argent de la démolition qui a servi à financer l’essentiel du projet et à une vaste mobilisation associative.

À Zolverein, une mine magnifique est devenue un haut lieu de l’art et de la culture de la région d’Essen. À Vöklingen, dans la Sarre, une chaîne de hauts fourneaux a été classée au patrimoine culturel mondial de l’Unesco, selon le principe de « patrimoine en mouvement ».

Accepter l’idée de l’appropriation comme celle de la ruine

Cette notion novatrice, qui intègre dans un principe général de protection l’idée de l’appropriation ou du changement d’usage mais qui accepte aussi celle de la ruine, est essentielle dans la prise en considération d’un patrimoine qui concerne tous les aspects du monde du travail. Beaucoup d’exemples de préservation existent en France, quand des associations liées aux lieux par l’histoire des métiers ont su mobiliser des moyens et des compétences pour monter des projets. Mais ces exemples masquent mal l’ampleur des démolitions de régions entières comme la Lorraine, dans une absence de politique globale et innovante. Le haut fourneau U4 à Uckhange, inscrit à l’inventaire puis déclassé après l’intervention des industriels, en est une bonne illustration.

Ce patrimoine est pourtant une clé de compréhension de notre histoire contemporaine. Dans le passage d’un monde rural aux sociétés urbaines, c’est souvent l’usine qui a fait la ville. Le textile, la sidérurgie ou les mines, témoignent de ces féodalités autour desquelles s’est constituée la ville contemporaine. Une ville devenue peu à peu productrice de richesse et plus seulement un centre de services à l’usage du monde rural. La production industrielle s’est maintenant mondialisée et les villes se développent autour de nouvelles logiques de services ou de principes culturels mais dans ce temps finalement très bref s’est constituée la société urbaine contemporaine. Le patrimoine de l’industrie témoigne de ce récit urbain.

Protéger sans avoir à justifier

En définir la valeur historique ou la valeur d’usage est évidemment compliqué par la diversité des formes et des fonctions où le bâti et le process sont souvent intimement mêlés. Reconvertir des bâtiments, garder la mémoire d’un mode de production ou protéger les fantômes de l’industrie sidérurgique ne font pas appel aux mêmes techniques. La tentation est grande de préserver seulement quelques bâtiments emblématiques remis dans le champ de l’archéologie industrielle pour détruire en même temps et sans discernement des « paysages » entiers de l’industrie.

En fait, la protection d’un ensemble patrimonial ne devrait demander aucune justification. Mais dans un même temps, il est illusoire de vouloir coordonner la procédure de faillite d’une usine avec sa reconversion pour une autre fonction.

Toute la question est alors d’imaginer des « procédures d’attente » mises en œuvre à partir d’un inventaire raisonné qui devrait être établi avant la fermeture des sites. Trouver les moyens de conservation, ou plutôt de non-démolition du bâti industriel selon des procédures d’urgence situées hors du champ strict de la protection traditionnelle, devrait être l’action normale et automatique d’une politique régionale. Reconvertir, réutiliser ou même muséifier cet héritage est une autre question.

Valeur de localisation

Une donnée fondamentale pour mesurer l’avenir de ce patrimoine consiste d’abord à évaluer sa « valeur de localisation ». Un site majeur est celui qui a laissé en héritage un patrimoine de qualité, mais qui se situe aussi dans un lieu qui justifie «naturellement» d’un nouveau développement.

Une forte pression foncière, au même titre qu’une absence de valeur foncière, peut constituer les conditions de la démolition. Dans le premier cas, la préservation et la mise en valeur patrimoniales devraient devenir un volet obligatoire du développement auquel serait assujettie l’autorisation de mise en œuvre de nouveaux droits à construire. À l’État et aux collectivités locales de donner l’exemple sur les sites qu’ils maîtrisent, ce qui n’est malheureusement pas toujours le cas.

Dans la seconde hypothèse, les sites délaissés mettront souvent de nombreuses années avant d’être réinsérés dans un nouveau projet. C’est dans ces cas qu’il est nécessaire d’imaginer les règles d’un urbanisme de « valorisation ».

Organiser avec les anciens acteurs de l’industrie et la vie associative un cadre de conservation du bâti désaffecté comme de la conservation de la mémoire industrielle est une façon de réinsérer ce bâti dans la ville. À Maïderich, soixante-dix associations ont « occupé le terrain » de l’aciérie pour préfigurer le parc régional. Une halle a été transformée en lieu culturel, un gazomètre rempli d’eau est devenu club de plongée, une école d’escalade a été créée, assurant en parallèle une formation au « travail à la corde » pour les métiers du bâtiment, ce qui a permis de concevoir de nouvelles techniques de préservation des structures métalliques.

La valorisation, une étape « nécessaire »

Dans un même temps, un plan de dépollution et de pré-reverdissement était mis en œuvre pour ouvrir progressivement au public de nouveaux lieux et construire une pratique de l’espace par une politique événementielle adaptée. Le projet définitif, d’une grande qualité conceptuelle, s’est construit sur ces bases d’appropriation d’un site par les usagers.

Cette étape de valorisation, quand elle existe, est le plus souvent improvisée. Elle devrait constituer une étape normale, autonome, reconnue d’une politique du patrimoine, être encadrée techniquement, scientifiquement et juridiquement et être conduite sans préjuger forcément des façons dont le bâti pourrait être utilisé ultérieurement.

Cette politique est d’abord une politique de site basée sur une pratique de l’espace public. Elle ouvre aussi un champ de réflexion culturelle sortant du cadre strict de « l’usine musée » même si cette notion n’est pas exclue pour autant. Les musées de techniques, de sites, de sociétés ou d’identités ont pris leur place naturelle dans le champ de la muséographie. Ils ont déplacé le principe de la conservation, de la notion de collection, objet traditionnel du musée, vers le bâtiment lui-même, considéré à la fois comme contenant et contenu.

Ce nouvel « objet-musée » a un rôle évident à jouer dans le cadre du tourisme culturel ou des loisirs urbains. Mais, en même temps, cette politique culturelle a des limites et sa place n’est pas toujours facile à trouver en face des logiques marchandes des parcs à thèmes ou même des pôles de loisirs qui disposent de masses critiques beaucoup plus considérables.

À un moment où la société du temps libre se constitue, on assiste à un déclin des éco-musées et à une difficulté plus grande à construire de nouveaux projets. Ce n’est pas un paradoxe. C’est une loi d’un marché concurrentiel dans lequel l’offre de loisirs est multipliée en quelques années et sa conséquence est facile à comprendre : seuls des bâtiments emblématiques situés dans des sites déjà valorisés et profitant d’un effet de mise en réseau peuvent encore devenir musées.

En face de ces modes de conservation pour des buts culturels, on constate aussi que le changement d’usage est maintenant un mode d’action normal pour tous les grands sites dont les valeurs historique et d’usage sont reconnues et qui sont réinsérés naturellement dans le tissu économique. L’installation de la société Nestlé dans la chocolaterie Menier à Noisiel a montré l’exemple d’une « démarche de site » privée et volontariste. La qualité et la générosité des espaces mis en œuvre sur une grande échelle comme le rapport entre histoire et modernité font maintenant partie de l’image de marque de cette grande société.

Laboratoire urbain

Ces projets atteignent des échelles qui sont déjà des laboratoires d’une démarche urbaine intégrant la dimension patrimoniale.

La grande nouveauté se situe sans doute à ce niveau. Il y a trente ans, les délocalisations de l’industrie ont produit les friches industrielles. L’amplification de ce mouvement n’a plus maintenant le même effet. Nous sommes de fait entrés dans un nouveau cycle urbain où la croissance économique et le concept de
« renouvellement » génèrent de nou-veaux projets. Nous avons retrouvé l’envie et la capacité d’agir sur la ville à une grande échelle. C’est dans cette dynamique qu’un patrimoine souvent diffus et hétérogène peut trouver une nouvelle place. Il ne doit plus seulement être considéré de façon statique dans la vision de la conservation passive, mais être remis en situation dans le contexte d’une ville modernisée. Le cas de Bilbao est devenu dans ce sens un symbole. Tout le monde connaît le musée Guggenheim construit par Franck Gehry, emblème contemporain d’une ville, mais peu de gens se sont penchés sur la transformation complète des sites industriels qui bordent l’estuaire où une politique patrimoniale trouve sa place.

Dans un contexte mieux connu, l’évolution de la ZAC Seine Rive Gauche à Paris montre bien ce mouvement. Les Grands Moulins de Paris, la Halle aux Farines, l’usine d’air comprimé de la Sudac, les entrepôts frigorifiques ou la halle de la Sernam, dont l’avenir était incertain il y a quelques années, deviennent maintenant les signes architecturaux d’un nouveau quartier universitaire, au même titre qu’une architecture contemporaine composant avec ces silhouettes urbaines préexistantes. La multiplicité des formes et des matériaux devient l’outil d’une diversité maîtrisée par le projet urbain.

Cette foi retrouvée dans l’avenir des villes après une période de doute qui nous a fait voir la ville moderne comme une maladie de la ville est une donnée nouvelle. Le refus de l’héritage de la ville contemporaine pour une part importante de la classe politique a créé un climat particulier « antimoderne » plus fort en France que dans tout le reste de l’Europe.

Une pensée protectionniste s’est développée sur ces bases, qui considère instinctivement que l’histoire des villes s’est arrêtée à la dernière guerre. Le patrimoine de la ville ancienne est alors entré dans le champ de la pensée écologique au sens où il est considéré comme une matière première limitée en quantité et surconsommée par le développement.

Une dimension essentielle du récit urbain

Ces deux phénomènes qui cumulent le rejet de l’héritage moderne et une pensée protectionniste allant naturellement vers le patrimoine le plus historique, jugé à sa valeur d’ancienneté, ont placé le patrimoine industriel dans un « entre-deux » tout à fait délicat. Survalorisé sur le plan affectif, assimilé dans un même temps à un monde de souffrance, mal connu sur le plan architectural, il doit être systématiquement intégré maintenant à toute action de développement comme une donnée essentielle du récit urbain.

Cela doit se faire hors de tout débat accessoire sur les rapports entre conservatisme et conservation. C’est plus simplement une urgence et une nécessité qui peuvent être soutenues par le plus grand nombre comme une évidence culturelle.

Accepter les années soixante par une politique raisonnée de démolition et de patrimonialisation renouant avec le principe de continuité du récit urbain est un acte refondateur nécessaire pour penser la ville future.

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