© Bertrand Pichène

Yves DAUGE

Ancien sénateur et maire de Chinon, président de l'Association des centres culturels de rencontre et de l'Association des biens français du patrimoine mondial, président d'honneur de Sites et cités remarquables.

Regarder comme un bien précieux tout ce qui a été construit

Ancien délégué interministériel à la Ville, aujourd’hui élu local, Yves Dauge plaide pour une urbanisation « culturelle » de la cité et la réutilisation du patrimoine industriel après une vraie démarche de réflexion et programmation.

Quelle est, pour vous, la problématique du patrimoine industriel ?

Pendant longtemps, on ne s’est pas occupé du patrimoine industriel. Il n’était pas repéré en tant que patrimoine. C’est une problématique générale qui a conduit à s’intéresser à l’industriel qui n’est pas forcément exceptionnel. On ne se pose pas vraiment la question de sa qualité mais quand c’est classé, on protège… Pour ce qui n’est pas classé, on a trop souvent tendance à démolir sans se poser le problème de la réutilisation, éventuellement avec l’adjonction d’une création architecturale contemporaine.

Quels sont les rôles respectifs de l’Etat et des élus locaux ?

L’Etat fixe des règles de sécurité et d’environnement. Nous, nous sommes des acteurs locaux de la transformation des lieux. La loi peut nous empêcher de faire quelque chose de contraire à l’intérêt général, mais elle ne peut être le seul instrument de la transformation des villes. Cette transformation doit se faire en fonction d’un projet politique discuté avec les habitants, accepté par l’opinion publique.

Faut-il construire ou détruire ?

On a construit beaucoup de villes voici trente ou quarante ans à partir de rien. On a urbanisé sans faire de la ville. Mais maintenant, que pouvons-nous faire ? Avant tout, donner à une urbanisation une dimension relationnelle, d’échange. S’interroger avant de détruire un bâtiment. Personnellement, je plaide plutôt pour la création dans la continuité : il faut partir de ce qui existe et remettre en cause la séparation des fonctions transport, habitat et emploi. Ces fonctions doivent être maintenues dans la ville et reliées entre elles : il faut faire revenir l’emploi tertiaire et le tramway dans la ville et nourrir ainsi une urbanisation qui ne sépare plus mais relie. Il faut redensifier la ville, la « resserrer », la « retramer », réoccuper les espaces vides. Dans de nombreux quartiers, on trouve des bâtiments industriels ou militaires souvent bien placés et de bonne qualité. Ils peuvent concourir à cette urbanisation qui crée du lien.

Il faut regarder comme un bien précieux tout ce qui a été construit et pourrait être réutilisé pour accueillir des activités, un équipement public, des logements… Qui ne regrette pas aujourd’hui la démolition des Halles de Paris ? A l’inverse, il y a des exemples formidables de réaffectation : l’usine de Noisiel pour le siège de Nestlé, l’usine Lu à Nantes, le Pavillon de l’Arsenal à Paris… Les Anglais, les Espagnols, les Italiens ont fait beaucoup de réutilisations de patrimoine industriel car ils disposent, comme nous, d’un patrimoine considérable. L’Europe des villes historiques fourmille d’exemples intéressants.

Avant de démolir, il faut beaucoup investir intellectuellement. Il ne faut détruire que si c’est inéluctable. Aujourd’hui, on manque de matière grise et on va souvent trop vite à la décision. Je milite donc pour un fort investissement de programmation et de conception. Il faut « mettre de l’intelligence » dans le montage d’une opération, sans pour autant faire de l’acharnement thérapeutique.

Cela a un prix non négligeable…

Les Régions, les Départements et l’Etat doivent dire aux décideurs : nous vous aiderons à réfléchir à vos projets. Aujourd’hui, on n’investit pas assez dans ces métiers de la programmation et du cadre de vie. Or on prend beaucoup de risques en allant trop vite à la décision ! Pour faire un bon projet, il faut compter au moins trois ou quatre ans, car il faut aussi discuter longuement avec les citoyens et les partenaires. Le débat public, cela coûte cher, mais c’est indispensable.

Le temps du mandat municipal est limité…

Un bon projet, c’est un bon facteur de réélection ! Le temps de sa réalisation constitue une sécurité, pour le citoyen comme pour l’élu. Moi-même à Chinon, je ne pensais pas qu’un petit projet prendrait autant de temps. Mais les maires qui travaillent bien sont réélus et ceux qui veulent « court-circuiter » ce temps perdent la considération de leurs administrés.

La vraie modernité, ce n’est pas la forme d’un bâtiment, ses matériaux ou son image contemporaine. Elle naît de l’intelligence, de la réflexion, d’un projet en adéquation avec ce que les gens attendent. La vraie modernité, c’est d’être au contact des gens en comprenant ce qu’ils veulent. Et pour cela, je le répète, il faut beaucoup de temps, mais au bout d’un moment le politique doit prendre sa décision.

Vous prenez donc des risques ?

De temps en temps, je prends le risque de faire travailler des architectes qui ne sont pas dans la mode néo-classique pour faire avancer un peu de modernité…

Pouvez-vous bénéficier d’aides européennes ?

Oui, bien sûr. L’Union européenne peut intervenir grâce à ses fonds structurels, le Feder, le Fonds social urbain, et pour le financement d’études. Les élus doivent se renseigner sur ces possibilités et apprendre à monter les dossiers.

Il y a plus de moyens qu’on ne l’imagine. Les collectivités doivent là aussi investir en ingéniérie administrative et financière. C’est souvent dans la coopération qu’on y parviendra.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2002-5/regarder-comme-un-bien-precieux-tout-ce-qui-a-ete-construit.html?item_id=2420
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