© ANMA / Camille Gharbi

Nicolas MICHELIN

Architecte-urbaniste (Anma).

La qualité des formes urbaines « en complément »

De nouvelles coutures urbaines discrètes, qui s'appuient sur le contexte et le potentiel offert par l'existant, transforment l'image des quartiers plus sûrement que de lourdes opérations de reconstruction.

Les quartiers élaborés dans les années 1950 dans les périphéries des grandes villes de France étaient dessinés selon les idées de la charte d'Athènes. Les grands principes de cette charte, issue du mouvement moderne, consistaient principalement à séparer les fonctions (vivre, travailler, se divertir), à séparer les flux (voitures, piétons) et à offrir des cellules de vie au milieu de la nature.

Ces principes, associés au souci d'économie qui préconisait, entre autre, des constructions basées sur les « chemins de grues », ont généré les barres et les tours que l'on connaît, barres et tours qui, malgré leurs qualités, ont terni l'image de toute l'architecture de cette période d'après-guerre. D'une certaine manière, ces principes ont engendré un fait radical : la mort de la rue. Le Corbusier le revendiquait ; pour lui la rue ne correspondait pas aux modes de vie de demain. Les immeubles ne devaient plus border les rues avec les voitures, mais flotter au milieu de la nature pour une meilleure « hygiène de vie ».

Faire face à l'existant

Le renouvellement des quartiers auquel s'est attachée la politique de la ville en France a dû affronter très directement ces choix drastiques : plans-masses typiques constitués d'immeubles répétitifs sans rue, parkings en surface, entrées d'immeubles et de cages d'escalier donnant sur des espaces verts souvent de piètre qualité. Cet état de fait était parfois désolant, et souvent très problématique au regard de la vie citoyenne, car les quelques pieds d'immeuble qui devaient contenir l'activité commerciale de proximité étaient souvent fermés, au profit des grands centres commerciaux implantés à côté des cités. Il existe bien sûr quelques exceptions, par exemple les grands ensembles de l'architecte Fernand Pouillon à Boulogne ou Pantin et celui de Jacques-Henri Labourdette à Sarcelles.

Deux attitudes ont prévalu dans la rénovation des quartiers :

  1. la démolition des barres et des tours pour construire de nouvelles formes urbaines à partir d'un espace dégagé et introduire ainsi la mixité d'usage, la mixité sociale et la mixité volumétrique ;
  2. la « résidentialisation », qui désigne le découpage des barres pour créer à l'aide de nouvelles constructions basses et de murs de clôture des îlots donnant sur des rues nouvelles imaginées à partir des voies de desserte.

Démolir ou résidentialiser ?

En mélangeant ces deux attitudes, démolir et/ou résidentialiser, de nouvelles formes urbaines sont apparues. Que peut-on dire de ces formes urbaines ? Comment peut-on apprécier leur réussite par rapport à l'état d'origine des cités ?

Dans certains quartiers très dégradés et objets de violences urbaines, comme à Clichy-Montfermeil, on a beaucoup démoli pour repartir presque d'une page blanche. Dans ce cas, il n'est pas sûr que le nouveau plan-masse proposé et les nouvelles formes urbaines soient une réussite, malgré la mixité proposée. En effet, les opérations mises en place étaient issues des réflexions très sécuritaires et très résidentielles des quartiers « standard », avec de petits immeubles répétitifs et conventionnels sans âme. Le cinéaste Rabah Ameur-Zaïmeche (auteur du film Wesh Wesh, Qu'est-ce qui se passe ?, tourné à Montfermeil) dénonce même violemment cette tabula rasa et pense que l'on a massacré un patrimoine qui aurait mérité une seconde vie 1.

Dans d'autres quartiers, on a conservé, requalifié et résidentialisé beaucoup d'immeubles, barres et tours bien placés en termes d'usage et de paysage. La tour Bois-le-Prêtre, à Paris, rénovée par l'agence Lacaton et Vassal, en est un bel exemple récent. Un beau livre, coécrit d'ailleurs par Frédéric Druot, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal, recense ces ambitieuses opportunités de rénovation dans les quartiers 2.

Une approche exigeante

Outre les rénovations, on a construit des petits immeubles en complément de l'existant. On a travaillé avec ce qui était déjà là, on a inventé un plan sur mesure en respect et en addition de ce qui existait. On a introduit des petits immeubles, collectifs ou intermédiaires, qui redonnaient une échelle humaine et redessinaient des voies, des placettes et des cours ressemblant, peu ou prou, à celles du centre-ville et des faubourgs. Cette « chirurgie d'urbanité », qui procède par addition, a été propice au désenclavement des quartiers et à l'introduction d'espaces publics citadins. Les résultats sont très intéressants. Cette invention de formes urbaines en « couture » est exigeante, difficile et donc plus élaborée. Les enchaînements de volumes entre l'existant et le neuf sont très souvent surprenants, l'urbaniste et les architectes devant fait preuve d'inventivité après un travail approfondi du contexte et des perspectives urbaines.

Ainsi dans le quartier Arras-Europe, à Lille-Sud, le plan masse d'Anma est issu de la situation préexistante. Après quelques démolitions nécessaires, une opportunité de transfiguration du quartier est apparue : le tracé des voiries, le dessin des îlots et les formes urbaines inventées s'appuient complètement sur le contexte et le potentiel offert par l'existant. L'image générale du quartier ainsi redéfini est très particulière, très dessinée, comme si le nouveau quartier avait toujours été là. Cela tient à l'attention portée à la géométrie du site et aux détails de la topographie et des volumes existants. Par exemple, le dessin du parc central et des immeubles qui le bordent, mis au point par Anma et Pascal Cribier, procède de cette élaboration inventive basée sur la prise en compte du « génie du lieu ».

Cette forme d'urbanisme « en complément et en couture » mise au point dans les projets de requalification des cités est très riche d'enseignements. Les opérations réussies le sont dans une forme de discrétion de l'intervention, tout le contraire de quartiers flambant neuf et démonstratifs. Ce sont peut-être ces quartiers rénovés sur mesure et discrets qui sont les plus belles réussites de la politique de la ville.

Le quartier Arras-Europe à Lille-Sud : avant et après.

Photo aérienne en 1950

© ANMA - © NC

Perspective aérienne en 2017

© ANMA - © Charles WALLON

  1. « L'Archipel métropolitain. Territoires partagés », exposition au pavillon de l'Arsenal, octobre 2002-janvier 2003. Commissariat scientifique : Jean-Pierre Pranlas-Descours ; scénographie : Shigeru Ban et Jean de Gastines.
  2. Plus. Les grands ensembles de logements. Territoire d'exception, Gustavo Gili, 2007.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2016-11/la-qualite-des-formes-urbaines-«-en-complement-».html?item_id=3559
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