© Axel Tardieu

Jérôme PIERRAT

Journaliste

Un trafic de drogue à grande échelle

Aujourd'hui, parler d'économies parallèles dans les quartiers sensibles, c'est s'intéresser au trafic de stupéfiants, de loin la principale d'entre elles. Et en trente ans, son visage a bien changé.

Le petit business artisanal de la fin des années 1980 s'est transformé en un capitalisme sauvage dont les « grands patrons » se sont hissés au plus haut niveau de la pyramide criminelle et commerciale. Désormais, leurs visages, ceux du nouveau crime organisé à la française, trônent en bonne place dans les fichiers spécialisés de la police judiciaire.

Les « stups » représenteraient, d'après les autorités, un marché de 2 milliards d'euros, dont la moitié pour le seul cannabis. Deux cent cinquante tonnes de résine de cannabis, au minimum, partiraient en fumée chaque année. Et les dividendes du trafic finiraient entièrement dans les poches du nouveau milieu des cités. Le milliard restant se partagerait entre les kilos de cocaïne et d'héroïne dont des jeunes de cités tiennent une bonne part du marché, aux côtés des derniers truands du milieu traditionnel et des mafias étrangères.

Le business de l'économie souterraine

Les ex-petits voyous des HLM ont dorénavant pris les commandes des filières, du producteur au consommateur, transformant la petite épicerie de quartier en machine à cash, développant avec un sens aigu des affaires et à grands renforts de coups de calibres et de rafales de kalachnikovs la fameuse « économie souterraine ». Un vrai business où l'on parle réduction des coûts et augmentation des marges, où la concurrence est rude, les OPA réellement sauvages, les trahisons et les arnaques nombreuses, et dont les litiges ne se règlent pas devant un tribunal de commerce.

Ce sont des équipes structurées, capables d'acheter et surtout d'acheminer des tonnes de résine marocaine et d'assurer la livraison à domicile jusqu'aux semi-grossistes. Ces derniers redistribuent à leur tour aux centaines de réseaux dont les membres hantent les cages d'escalier, les halls et les recoins d'immeubles, sous la coupe de « patrons », ces caïds de cité qui font l'actualité, parfois allongés sous un drap blanc.

Pour comprendre cette mutation, il faut revenir au milieu des années 1980. Le milieu traditionnel est alors en pleine recomposition. Le proxénétisme se meurt et le braquage ne paie plus, sauf en dizaines d'années de prison.

Mais une nouvelle opportunité s'offre aux truands : la consommation de cannabis se généralise, créant un nouveau marché. Ils vont bientôt se ruer dessus et fournir les quartiers où les premiers réseaux apparaissent, jusque-là approvisionnés par des familles qui rapportent quelques kilos du Maroc.

Les voyous traditionnels ne sont pas les seuls à se lancer dans le hasch. Les « grands » des cités, la première génération délinquante, rejoignent rapidement la partie. Au fil des années, la consommation d'héroïne, dont ils faisaient jusque-là le trafic, baisse. Les overdoses et le sida déciment les consommateurs, sans compter l'arrivée des produits de substitution, comme la méthadone et le Subutex, qui cassent le marché.

Des équipes mixtes composées de trafiquants traditionnels et de jeunes des quartiers sensibles se mettent alors en place. Les deux mondes se sont logiquement rencontrés dans les prisons. Dans l'ombre de ces grands frères, la deuxième génération montre déjà son nez. Plus ambitieuse, elle va trafiquer version go fast. Le principe ? Remonter des centaines de kilos de stups dans des convois de grosses cylindrées capables de semer les forces de police, en fonçant de nuit à plus de 250 kilomètres-heure sur les autoroutes qui relient l'Espagne aux cités des trafiquants.

Un trafic « à portée de main »

C'est dans les cités de l'Est lyonnais, du côté de Vaulx-en-Velin, Bron, Chassieu, que la technique serait née. Au début des années 1990, la mode est au casse à la voiture-bélier. Les jeunes pousses des HLM font des raids en Suisse, d'où ils rapportent de grosses cylindrées, allemandes de préférence, qu'ils projettent, avec dextérité, dans les vitrines avant de s'arracher pied au plancher à la barbe des policiers. Une génération de pilotes voit le jour, qui se fait la main lors des rodéos et des courses-poursuites avec les policiers dans les quartiers. En 1994-1995, une embellie s'offre à eux : les accords de Schengen abolissent les frontières, et les téléphones portables se démocratisent. Des pilotes, des grosses cylindrées, deux supermarchés de la drogue en Europe que sont l'Espagne et les Pays-Bas, l'idée n'est pas longue à germer : il « suffit » de charger le coffre et la banquette arrière, de suivre une « voiture ouvreuse » reliée par portable et de prendre la route du retour avec pour ligne d'horizon les millions d'euros à venir. Le trafic de stups, réservé jusque-là aux équipes chevronnées, seules capables de mettre en place la logistique nécessaire pour passer les frontières avec force bateaux, camions, voitures aménagées, est à portée de main.

Les petits voyous qui se contentaient d'être le dernier maillon commercial de la chaîne, celui qui s'occupe de la revente au détail des barrettes au pied de la barre ou, au mieux, qui jonglaient avec les savonnettes de 250 grammes découpées dans les caves, peuvent changer de statut. Les ambitieux biberonnés à Scarface vont enfin pouvoir donner leur pleine mesure criminelle, éliminer les intermédiaires en montant un circuit commercial court et jouer à leur tour les grossistes. Ils sont alors en prise directe, du fournisseur au consommateur. Et la géopolitique va leur donner un coup de pouce...

Dans la foulée de l'ouverture des frontières et de l'arrivée du portable, les armes de guerre ont débarqué des Balkans. Jusque-là, elles étaient réservées au grand banditisme ou au terrorisme indépendantiste version corse ou basque. Les conflits qui ont ensanglanté l'ex-Yougoslavie les ont mises à portée des mains des dealers de banlieue. À partir de 1996, les kalachnikovs et autres armes automatiques ont commencé à circuler dans les quartiers, permettant aux trafiquants d'asseoir leur réputation et de défendre leurs intérêts. Et de pouvoir enfin jouer dans la cour des grands. Au fil des années, le milieu traditionnel s'efface et leur laisse la place. Les équipes s'aguerrissent, s'enrichissent, se durcissent, se multiplient et mûrissent.

De véritables PME

Aujourd'hui, les convois se font plus discrets, roulent moins vite, et les voitures aménagées ou les camionnettes ont pris le relais pour alimenter les réseaux. Ces derniers sont devenus de véritables PME qui emploient une armée de petites mains, des smicards du trafic qui ont à peine 20 ans pour les plus vieux : les guetteurs de différentes catégories, que les policiers appellent les « chouffes », ceux qui orientent le client vers le point de vente, les vendeurs, mais aussi des ravitailleurs, qui apportent régulièrement en scooter le produit à ces derniers pour éviter qu'ils gardent sur eux trop de marchandise et récupèrent l'argent, des coupeurs, qui taillent les barrettes dans les plaquettes de 100 grammes, des « nourrices », qui stockent le produit, l'argent et les armes, d'autres qui accueillent les « employés » pour les cacher en cas de descente de police... Le tout sept jours sur sept, trois cent soixante-cinq jours par an, jours fériés et week-ends compris. Ce qui ne laisse plus beaucoup de place à l'optimisme.

Dans les quartiers sensibles, le cercle vicieux n'en finit plus : la misère sociale et économique a ouvert la porte au trafic qui désormais les gangrène, empêchant par sa mainmise sur des territoires entiers leur développement, sans pour autant les enrichir car l'argent du trafic est peu ou pas réinvesti dans les quartiers. L'armée des petites mains n'en gagne pas assez : les salaires ne dépassent guère la centaine d'euros par jour et le petit personnel connaît une rotation importante. Bref, il travaille pour subvenir aux dépenses quotidiennes et, au mieux, financer une sortie. Quant aux échelons supérieurs, là où les salaires se chiffrent en quelques milliers d'euros, l'argent sert aux locations de voitures de luxe, à l'achat d'écrans plats, aux sorties en boîte, aux fringues ou aux vacances sous les tropiques, en résumé il est « brûlé » et n'est que très rarement investi dans un vrai projet économique. Enfin, les vrais gagnants de ce capitalisme de rue, ceux qui concentrent les bénéfices, vu les sommes en jeu, délaissent le petit commerce de proximité, aujourd'hui trop stigmatisé et incapable de « lessiver » les centaines de milliers voire les millions d'euros en jeu. Cette manne est parfois réinvestie dans l'immobilier et de petites entreprises, à l'échelle de la ville, et moins du quartier, mais le plus souvent elle s'évade à l'étranger où elle nourrit réellement l'économie locale.

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