Brice COUTURIER

Journaliste, France Culture.

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Gens de n'importe où et peuples de quelque part

Le journaliste anglais David Goodhart souligne le clivage entre ceux qu'il appelle « les gens de n'importe où » et « le peuple de quelque part ». Les premiers bénéficient de la mondialisation et valorisent une diversité dont ils ne conçoivent que les conséquences positives. Les seconds pâtissent des évolutions économiques et des difficultés d'intégration des dernières vagues migratoires. La coexistence d'une élite culturelle déconnectée et de peuples révoltés explique nombre de tensions contemporaines.

Dans son livre The road to somewhere 1, le britannique David Goodhart développe l'idée qu'une fracture nouvelle s'est récemment produite, dans la plupart des pays occidentaux, entre deux catégories de population qu'il appelle « people of somewhere » et « people of anywhere » ; d'où il tire des néologismes, les somewheres et les anywheres. En présentant son livre dans une chronique sur France Culture, j'ai spontanément traduit par « le peuple de quelque part » et « les gens de n'importe où », tant me semblait évident que le mot anglais people, polysémique, pouvait être ainsi traduit de ces deux manières différentes. Il peut désigner des personnes assignées à une identité inscrite dans un lieu précis, ou bien des individus disposant, comme écrit Goodhart, « d'identités portatives » et dépourvues de réel ancrage géographique : un peuple, dans le premier cas, des gens dans l'autre. Surinterprétation ? Sans doute. Mais si ma version a depuis été reprise par la plupart des journalistes français qui ont parlé de cet essai, c'est que les thèses défendues par Goodhart suggèrent elles-mêmes une telle traduction.

De nouvelles frontières physiques et sociales

Ainsi, écrit-il, les premiers s'établissent en général à peu de distance du lieu de résidence de leurs parents ; alors que les seconds résident dans un premier temps non loin de la ville universitaire où ils ont achevé leurs études, avant de choisir un point de chute en fonction des foisonnantes opportunités qu'offre le monde, ouvert, à leurs diplômes et à leurs talents. Première différence, en effet : le peuple de quelque part subit une sédentarisation contrainte, quand les gens de n'importe où, profitant de la mondialisation, ont tendance à considérer la planète entière comme un excitant terrain de jeu. Cette dichotomie recoupe en partie l'opposition, à laquelle nous a habitués le géographe Christophe Guilluy 2 , entre les optimistes habitants des grandes métropoles, bien connectées aux flux de la mondialisation, et « la France périphérique » des petites villes et des plus lointaines banlieues, éloignée des villes-centres, abandonnée au fil du temps par l'emploi dans le secteur privé et qui voit à présent les services publics eux-mêmes se rétracter.

Le peuple de quelque part, parce qu'il a été déstabilisé par la double libéralisation, économique et culturelle, amorcée durant les années 1980 et intensifiée à la suite de la chute du soviétisme durant les deux décennies suivantes, éprouve un double sentiment d'insécurité : insécurité socio-économique et insécurité culturelle. Il attribue la précipitation du phénomène de mondialisation à un choix délibéré des élites qui, jusqu'à une période récente, ne se recrutaient que parmi les gens de n'importe où. Le peuple de quelque part privilégie la sécurité, la solidarité et la familiarité. Il rend les élites responsables de la crise financière de 2008, qui a provoqué la stagnation, voire la baisse de ses revenus. Il accuse la mondialisation d'avoir causé les deux maux qu'il subit : les délocalisations, qui ont fait partir les usines, sous l'effet de la concurrence des pays à bas coût de main-d'oeuvre ; et l'amplification récente des flux migratoires qui le place en concurrence, sur place, avec des étrangers également peu exigeants en matière de salaires. Il redoute, en outre, la remise en cause de ses modes de vie traditionnels ; voire le risque de devenir minoritaire sur son propre terrain.

Les gens de n'importe où sont spontanément méritocratiques. Ils légitiment leur prépondérance dans les diverses allées du pouvoir (politique, économique, universitaire, médiatique) par leurs diplômes. Ils privilégient l'autonomie individuelle, la compétence, la réussite, l'adaptation, l'innovation. Ils placent la liberté avant la sécurité, la responsabilité individuelle avant la solidarité. Sous leur influence, la plupart des partis de gauche en Occident ont délaissé les problématiques sociales au profit d'une politique sociétale des droits et des identités culturelles, ainsi que des thèmes environnementalistes. Cette catégorie pose trois grands problèmes. D'abord, la méritocratie est en train de devenir héréditaire et de se muer en caste, sous l'effet du renchérissement du coût des études supérieures dans de très nombreux pays. Ensuite, cette classe, qui prétend valoriser la diversité, est devenue dans les faits extraordinairement homogène sur le plan idéologique et culturel. Enfin, ces élites sont accusées d'être hors-sol et d'avoir trahi les peuples qu'elles étaient censées diriger en s'isolant dans un entre-soi confortable.

Phénomènes populistes et fractures politiques

La coexistence entre ces deux catégories ne posait guère de problème, tant qu'elles s'ignoraient paisiblement ; et surtout que les gens de n'importe où semblaient portés par le sens de l'Histoire. Toute la modernité n'a-t-elle pas connu la mobilisation des habitants des campagnes au profit des cités industrielles ? On pouvait rêver, il y a peu, d'une mobilité géographique au sein de l'espace de l'Union européenne qui eut été équivalente à celle qui poussait les Américains à changer d'État en fonction des opportunités de travail.

Tout a changé lorsque cette fracture géographique a commencé à se traduire sur le plan politique par une montée en puissance de nouvelles forces populistes. Le Brexit, Trump, le gouvernement 5 étoiles-Ligue, les Gilets jaunes... La perte d'autorité des médias dits légitimes au profit des réseaux sociaux a accompagné ce phénomène populiste, en minant l'autorité de la parole experte et des pouvoirs fondés sur une telle expertise. La vision des gens de n'importe où, la seule que relayaient les médias légitimes, a cessé d'être absolument hégémonique.

On a alors enfin commencé à s'inquiéter d'un phénomène dont on parlait depuis une quinzaine d'années sans en avoir mesuré les conséquences : la fracturation des classes moyennes, socle social sur lequel reposent nos démocraties depuis le XIXe siècle. Lors des dernières élections, on a vu se reformer des votes de classe, opposant moins visiblement riches et pauvres que diplômés et non-diplômés, ou encore habitants des grandes métropoles et des périphéries. C'est particulièrement clair dans le cas du Brexit et du vote pour Trump.

L'électorat populiste se recrute, pour l'essentiel, dans le peuple de quelque part. Cette tendance politique favorise la démocratie illibérale ; le pouvoir de la majorité d'appliquer sa politique sans tenir compte des règles institutionnelles ou du cadre normatif international. Les gens de n'importe où privilégient, au contraire, les politiques libérales - les droits des minorités, le respect de l'équilibre des pouvoirs ; au point, parfois, de chercher à tourner les exigences de la démocratie, par méfiance envers les toquades de l'opinion. Les populistes, qu'ils soient de droite ou de gauche, sont souverainistes, voire nationalistes ; ils exigent des politiques commerciales protectionnistes parce qu'ils s'estiment lésés par la mondialisation et les délocalisations. Les libéraux essaient de sauver ce qui peut l'être de l'ordre libéral multinational et des institutions internationales qui le sous-tendent, malmenées par Donald Trump. Ils sont favorables au libre-échange dont ils bénéficient.

Depuis des décennies, se succédaient au pouvoir des partis de centre-droit et de centre-gauche, d'accord sur l'essentiel. À présent, les conflits de valeurs sont devenus trop fondamentaux pour que les partis - ou les syndicats - traditionnels puissent encore les traduire et les encadrer. Cela fragilise nos sociétés. Car cette nouvelle polarisation est aggravée et exploitée par des campagnes de désinformation venues de l'étranger.

La diversité problématique

Goodhart a été, en outre, l'un des premiers à mettre en garde, dès 2004, dans son magazine Prospect, contre un fait largement passé sous silence : le degré de consentement aux prélèvements obligatoires est fonction du degré d'homogénéité sociale et culturelle des sociétés. Plus les sociétés se diversifient, plus il devient difficile d'exiger des impôts et des cotisations sociales importants. On ne peut à la fois favoriser la diversité et prôner l'égalité.

Or, la politique des identités et le multiculturalisme, adoptés progressivement par les partis de gauche occidentaux à la recherche de nouveaux gisements électoraux, en exacerbant les altérités, a exercé un effet centrifuge sur les sociétés. Les individus ont été distribués dans des niches de doléance, tandis que les communautés qui s'estiment victimisées entraient en concurrence entre elles pour l'obtention de droits spécifiques.

Le sens du bien commun, de l'intérêt général s'estompe au profit de requêtes particulières. Ce qui ne fait que renforcer, chez le peuple de quelque part, le sentiment que les anciens États-nations implosent.



  1. David Goodhart, The road to somewhere. The populist revolt and the future of politics, Hurst Publishers, 2017. Goodhart, ancien journaliste au Financial Times, a lancé en 1995 le magazine Prospect. D'une ligne de centre-gauche, plutôt proeuropéenne mais ouverte à des contributions d'horizons variés, la publication a pris place parmi les plus influentes revues outre-Manche. Aujourd'hui investi dans des think tanks de cette orientation, Gooddhart s'intéresse aux questions d'immigration et d'identité.

  2. Christophe Guilluy, La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014. Voir également sa contribution à cette livraison de Constructif, p. 57.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2019-3/gens-de-n-importe-ou-et-peuples-de-quelque-part.html?item_id=3689
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