Pierre VERLUISE

Fondateur associé de Diploweb.com.

Après 1914-1918 : une Europe redessinée par les traités

À l'issue de la Première Guerre mondiale, les frontières européennes font l'objet de profonds redécoupages, sur fond de dépeçage des empires. Les différents traités qui cherchent à régler les conséquences du conflit et à préparer à la fois une Europe et un monde plus pacifiques prennent essentiellement les vainqueurs en considération. Il s'ensuit des frontières très disputées, et une voie ouverte vers le deuxième conflit mondial.

La Grande Guerre (1914-1918) oppose deux alliances qui s'élaborent au cours du XIXe siècle. La Triple-Alliance se compose de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie - ou « empires centraux » - et de l'Italie. Cette dernière n'est pas un allié sûr car elle revendique les « terres irrédentes », soit le Trentin, l'Istrie et la Dalmatie, sous la dépendance de l'Autriche-Hongrie avant 1914. Face à la Triple-Alliance, la Triple-Entente -ou l'Entente - se forme en 1907, entre la France, la Russie et le Royaume-Uni. Les bilans démographiques et économiques de la Première Guerre mondiale sont extrêmement lourds. Pourtant, les États ne sont pas capables de construire une paix durable.

Alors que l'Empire russe s'est effondré dans la tourmente révolutionnaire de 1917, l'Europe redessinée par les différents traités de 1919 et 1920 n'a plus rien à voir avec celle de 1914. Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, remodèle en partie l'Europe. Il est complété par les traités de Saint-Germain (10 septembre 1919) et de Trianon (4 juin 1920), qui démantèlent l'Empire austro-hongrois, et le traité de Sèvres (10 août 1920), qui règle le sort de l'Empire ottoman. Ainsi, les quatre empires, russe, allemand, austro-hongrois et ottoman, disparaissent.

Comment ce conflit qui devait être « la der des der » devient-il la première des « guerres en chaîne », selon l'expression de Raymond Aron ?

Une Europe redessinée

L'Empire allemand, devenu république de Weimar le 9 novembre 1918, est amputé de 90 000 km², soit le huitième de sa superficie et le dixième de sa population. À l'ouest, la France récupère l'Alsace-Lorraine. Des territoires frontaliers sont cédés à la Belgique et au Danemark. La Sarre, placée sous tutelle de la Société des nations (SDN), pourra, selon les termes du traité de Versailles, décider au bout de quinze ans de son rattachement à la France ou à l'Allemagne. À l'est, la Prusse orientale se trouve séparée du reste de l'Allemagne pour laisser un accès à la mer à la Pologne reconstituée. C'est le fameux couloir de Dantzig.

À l'ouest, il faut aussi noter le cas de la frontière irlandaise avec l'Ulster, qui relève du découpage réalisé en 1921 lors de l'accession du pays à l'indépendance. L'Irlande du Nord, à majorité protestante, reste intégrée au Royaume-Uni. Elle est séparée par une frontière de l'État libre d'Irlande, ou Eire, à majorité catholique, reconnu par les Anglais et intégré dès 1922 à la SDN.

De nouveaux États naissent du fait de la fin de l'Empire russe et de la paix séparée de Brest-Litovsk signée par les bolcheviks avec l'Allemagne en mars 1918. Il s'agit des États baltes : Estonie, Lettonie et Lituanie.

Les traités de Saint-Germain et de Trianon confirment la disparition de l'empire d'Autriche- Hongrie. Sur ses décombres sont créées l'Autriche, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie et la Pologne, qui renaît de ses cendres après plus d'un siècle de disparition des cartes de l'Europe. L'Autriche perd notamment des territoires au profit de l'Italie (Trentin), de la Tchécoslovaquie (Sudètes) et de la Yougoslavie. La Hongrie est réduite d'un tiers de sa superficie de 1914. Elle perd des territoires en faveur de la Tchécoslovaquie, dont la Slovaquie. La Roumanie et la Yougoslavie bénéficient aussi de ce dépeçage. La Hongrie, la Roumanie et l'ensemble des Balkans sont donc redessinés à la fin de la Première Guerre mondiale. Les choix peuvent être stratégiques : éloignement de la frontière par rapport à Belgrade, volonté de ménager la Tchécoslovaquie naissante. Il y a aussi la volonté d'octroyer une récompense territoriale à un État allié, comme la Roumanie. Ce qui porte la marque de considérations traditionnelles d'équilibre. C'est donc à l'est de l'Europe que les remaniements frontaliers sont les plus nombreux. Ils mettent en forme une balkanisation de l'Europe.

Le traité de Versailles, traité des vainqueurs

Le traité de Versailles, mal vécu par les Allemands, devient le « diktat » de Versailles, c'est-à-dire une décision imposée et humiliante. En effet, ses articles 231 et 232 rendent ceux-ci « responsables » de la guerre, en conséquence de quoi ils doivent payer des « réparations ». Cette clause scandalise les Allemands qui l'interprètent comme une condamnation morale, et non comme une simple affirmation de responsabilité juridique.

Il faut dire que le traité de Versailles réunit avant tout les vainqueurs. Georges Clemenceau, pour la France, pense à prémunir son pays contre la menace que l'Allemagne peut représenter à l'avenir et à démanteler l'Empire austro-hongrois. Llyod George, pour le Royaume-Uni, entend limiter les prétentions de la France, devenue première puissance militaire européenne. Vittorio Emanuele Orlando, pour l'Italie, quitte les négociations car il n'obtient pas les terres promises. Le président des États-Unis, Woodrow Wilson, qui a exposé ses « quatorze points » pour la paix dans le monde en janvier 1918, affirme que la paix ne peut se construire sans le respect du principe des nationalités. Le quatorzième point énonce le souhait de la création d'une « association générale des nations [...] ayant pour objet d'offrir des garanties mutuelles d'indépendance politique et d'intégrité territoriale aux petits comme aux grands États ». Cela se traduit dans le traité de Versailles par la création de la SDN, dont le but est de « respecter et maintenir contre toute agression extérieure l'intégrité territoriale et l'indépendance politique présente de tous les membres de la Société ».

Le traité de Versailles est donc élaboré de façon « unilatérale » car imposé par les vainqueurs aux vaincus, notamment à l'Allemagne qui ne l'a pas intériorisé, comme le stipule le professeur Georges-Henri Soutou dans son article « La négociation du traité de Versailles : exactement ce qu'il ne faut pas faire » 1. Il ajoute que cette paix est « bancale » car tiraillée entre les principes wilsoniens et les préoccupations du « concert européen » énoncées précédemment.

Une carte de l'Europe dangereuse

Les traités - notamment celui de Versailles - illustrent l'incapacité des États à construire la paix. En effet, la nouvelle carte de l'Europe qui prétend installer la démocratie et respecter le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes reste loin de ces objectifs. La carte des nationalités explique pourquoi nombre d'entre elles s'estiment lésées. La Yougoslavie comprend des Croates, des Slovènes, des Serbes et des Dalmates. La Tchécoslovaquie abrite 3 millions d'Allemands dans les Sudètes, ce qui fournira plus tard un argument à Adolph Hitler pour envahir cette région. Le rattachement de l'Autriche à l'Allemagne est interdit.

Les conséquences de ces déceptions et humiliations sont la montée des nationalismes. Après le fascisme en Italie dès 1922, avec Benito Mussolini, Hitler et le nazisme accèdent au pouvoir en Allemagne le 30 janvier 1933.

Le traité de Sèvres, signé le 10 août 1920 entre les Alliés et la Turquie, associée aux empires centraux pendant le conflit, émiette l'ancien Empire ottoman. Il attribue à la Grèce la Thrace, les îles d'Imbros et de Ténédos, Smyrne et une partie des provinces égéennes. Après le génocide de 1915, l'Arménie se trouve détachée de la Turquie. Cependant, elle n'acquiert pas son indépendance. Son exemple illustre les faiblesses et les limites de la SDN, « un parlement sans épée ». En effet, le Congrès des États-Unis, devenu républicain, ne ratifie ni le traité de Versailles ni même la création de la SDN. Au nom de l'isolationnisme, les États-Unis refusent d'avoir à intervenir dans un potentiel conflit en Europe. Les États européens restent donc entre eux. La SDN assiste dès 1920 à la remise en cause des traités. Mustafa Kemal et le mouvement nationaliste turc, par exemple, obtiennent par la force la révision du traité de Sèvres. En 1923, le traité de Lausanne supprime toute référence à l'indépendance arménienne. Celle-ci se trouve intégrée à l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).

Les traités et la SDN sont dictés et imposés aux vaincus par les vainqueurs. Entre l'affirmation des principes wilsoniens et une inertie des pratiques de l'équilibre européen, ils souffrent d'une ambiguïté porteuse de menaces. Leur principal défaut est de ne pas prévoir un organe européen de l'après-conflit. C'est pourquoi ils portent, en partie, les germes de la Seconde Guerre mondiale.


LES FRONTIÈRES EUROPÉENNES, D’APRÈS LES TRAITÉS, EN 1923

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