Fiabilité des prévisions météorologiques : progrès et limites

Auteur
Bernard STRAUSS
 
Jean PAILLEUX
 
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Avec le développement doutils de plus en plus performants, la prévision du temps a beaucoup progressé depuis une trentaine dannées, surtout pour les échéances allant de deux à sept jours. On peut penser que les progrès vont continuer. Mais tous les phénomènes ne sont pas également prévisibles : la « prévisibilité » du temps et ses progrès dépendent beaucoup du phénomène météorologique considéré. |
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De plus en plus dactivités humaines sont dépendantes du temps, ainsi que la sécurité des biens et des personnes dans le cas de phénomènes météorologiques extrêmes. Depuis longtemps, on a donc cherché à surveiller et à prévoir le comportement de latmosphère, avec plus ou moins de réussite. La plupart des pays se sont dotés de services météorologiques chargés, entre autres activités, du développement et de la maintenance de réseaux dobservation, ainsi que de la prévision du temps. Ces activités météorologiques se sont fortement fédérées, au niveau européen surtout, mais aussi au niveau mondial, compte tenu des caractères particuliers suivants de la météorologie :
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Les outils utilisés en prévision du temps et leur évolution |
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La prévision numérique du temps consiste à appliquer à latmosphère les lois de lhydrodynamique qui pilotent son évolution par un système déquations aux dérivées partielles, système que lon résout par des méthodes numériques. Ce principe consistant à calculer létat futur de latmosphère à partir dun état présent avait été imaginé dès la fin de la Première Guerre mondiale par un météorologiste britannique, Richardson, soit trente ans avant linvention de lordinateur. La première expérience de prévision numérique du temps fut réalisée avec un modèle très simple aux Etats-Unis, en 1950, mais il fallut attendre la fin des années soixante pour que les modèles météorologiques commencent à être utilisés au quotidien pour prévoir le temps. Auparavant, les prévisionnistes sefforçaient danalyser subjectivement les phénomènes quils jugeaient pertinents pour la prévision du temps sur une région, en utilisant au mieux les observations disponibles, avant dextrapoler dans le temps ces phénomènes par des lois empiriques. Puis les modèles ont joué un rôle sans cesse croissant dans lélaboration des prévisions, au fur et à mesure quils se perfectionnaient, sur les aspects suivants :
Ce dernier aspect correspond au découpage de latmosphère en « boîtes » que lon doit nécessairement faire pour les calculs numériques associés aux équations du modèle. Laugmentation de la résolution des modèles est naturellement liée à laugmentation de la puissance des calculateurs que lon a observée depuis trente ans. Mais cette évolution rapide des ordinateurs a été déterminante aussi pour les progrès des autres aspects des modèles numériques. Actuellement, la résolution horizontale des modèles de prévision est de lordre de quelques dizaines de kilomètres (contre quelques centaines il y a vingt ou trente ans) : cette résolution donne une idée de la taille minimale des phénomènes météorologiques que lon peut espérer prévoir directement par ces modèles. A Météo-France, la prévision opérationnelle se base sur plusieurs modèles : dabord le modèle européen du CEPMMT (voir page précédente) qui, depuis Reading en Grande-Bretagne, fournit des prévisions numériques jusquà dix jours déchéance. Pour affiner les prévisions jusquà quatre jours déchéance, on utilise aussi les modèles nationaux Arpège et Aladin. Ce sont des versions légèrement différentes du précédent, spécialement adaptées pour un « effet de zoom » sur nos zones dintérêt : Arpège est équipé dune version à maille variable permettant davoir beaucoup plus de résolution sur la France que sur le reste du globe ; Aladin est une version couvrant un domaine limité seulement, judicieusement choisi autour de la France, qui permet actuellement datteindre des résolutions de lordre de 10 kilomètres. La chaîne de prévision météorologique continue ensuite avec lexamen et linterprétation des résultats des modèles par des ingénieurs prévisionnistes. Il sagit, dune part, de traduire les résultats numériques sous une forme utilisable et, dautre part, de soumettre ces résultats à un examen critique afin de discriminer linformation fiable de linformation incertaine et, le cas échéant, de détecter des signaux précurseurs dévénements dangereux. Compte tenu des multiples facteurs dont dépend la qualité des modèles, cet examen critique peut être très différent dun jour à lautre, de sorte quune des principales difficultés pour les prévisionnistes est de repérer, au milieu de lénorme quantité de données produites par les modèles, quelles sont celles qui sont importantes ou significatives. Les prévisionnistes disposent pour cela dun système de traitement et de visualisation de données, appelé Synergie, développé spécialement pour cette fonction. La dernière étape de la chaîne de prévision est la mise en forme des résultats de façon adaptée aux besoins des utilisateurs. En loccurrence la diversité est extrême, depuis ce que lon désigne sous le terme générique de « grand public », jusquà lutilisateur professionnel qui requiert une présentation spécifique. |
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La fiabilité des prévisions et leur évolution |
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Notons enfin que, dans létat actuel de la science, les outils principaux de la prévision pour les deux ou trois heures qui viennent, dite « prévision immédiate », ne sont pas les modèles numériques mais les informations fournies par les satellites et les radars hydrologiques. Le système Synergie de visualisation et dédition des informations fournit aussi les fonctionnalités nécessaires à lutilisation de ces données : superposition de champs, zoom, animation, alerte lors du dépassement de seuils météorologiques critiques, etc. Si les modèles décrits précédemment sont utilisés jusquà une échéance maximale de dix jours, cest parce quau-delà, on estime quils napportent pas dinformation significative, du moins sous cette forme déterministe : calcul dun état atmosphérique prévu à partir dun état présent. Pour cette même raison, en France, les bulletins de prévision destinés au grand public (et décrivant le temps région par région) sont élaborés jusquà une échéance maximale de sept jours. Cette limite à la prévisibilité du temps est fondamentalement due au caractère chaotique de latmosphère : une petite modification de létat atmosphérique à un instant donné peut parfois se transformer en une grosse modification quelques jours plus tard. Et donc une petite erreur sur la connaissance de certains paramètres atmosphériques à un moment donné peut parfois entraîner une forte erreur de prévision. Les vérifications des prévisions de modèles opérationnels font lobjet de scores objectifs qui permettent de suivre lévolution de leur qualité. La figure ci-contre montre lévolution dun tel score pour le modèle du CEPMMT depuis son fonctionnement opérationnel. Le diagramme indique quau cours des vingt dernières années, la prévision à cinq jours déchéance sest hissée au niveau de ce quétait la prévision à trois jours déchéance, et la prévision à sept jours déchéance sest hissée au niveau de ce quétait la prévision à cinq jours déchéance. Un résumé elliptique permet de dire que « en vingt ans, on a gagné deux jours sur léchéance de la prévision, en moyenne ». Le même diagramme indique aussi que les prévisions dans lhémisphère sud, naturellement moins bonnes que dans lhémisphère nord du fait de sa densité inférieure en données conventionnelles, ont progressé plus vite, et ont même tendance à rattraper lhémisphère nord pour ce score particulier. Ceci est manifestement dû aux développements des systèmes dobservation par satellite, et à lutilisation de plus en plus grande et de plus en plus soignée de ces observations dans les modèles. Ce score illustre la qualité de la prévision des phénomènes qui pilotent le temps dans les latitudes extra-tropicales : perturbations et fronts associés, centres dépressionnaires et anticycloniques. Il nest pas représentatif de tout phénomène météorologique. En effet, le caractère « prévisible ou pas » dun phénomène dépend beaucoup de son échelle spatio-temporelle. Ainsi, dans une situation orageuse, le développement dun orage, sa violence, sa trajectoire exacte restent très peu prévisibles, car le phénomène se déroule à léchelle de lheure et de quelques kilomètres sur lhorizontale, même si le caractère « fortement orageux » du temps sur une région peut être anticipé plusieurs jours à lavance. Inversement, si lon sintéresse aux anomalies de température et de précipitation sur une période de plusieurs jours et à léchelle dun continent, les modèles météorologiques associés à des traitements statistiques appropriés permettent de prévoir des indications utiles au-delà des quelques jours de la prévision conventionnelle. On commence même à faire ce type de prévision à léchelle de la saison.
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| Progrès futurs | |||||||||||
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La qualité des prévisions finales résultant de linterprétation des prévisions numériques est également systématiquement mesurée. Dans un certain nombre de cas, lintervention du prévisionniste est déterminante, parfois dans des circonstances mettant en jeu la sécurité des personnes et des biens. Un exemple récent, exceptionnel par son intensité et sa gravité, est celui des pluies catastrophiques qui ont fait vingt-quatre victimes dans le Gard les 8 et 9 septembre 2002. Sur cet épisode, les prévisions déduites directement des modèles numériques étaient sous-estimées dun facteur de lordre de 3, et seule lexpertise des prévisionnistes a permis de lancer une alerte au niveau requis. Les progrès de ces vingt dernières années devraient se poursuivre, en particulier du fait des développements prévus dans lobservation et la modélisation. Pour lobservation par satellite, des sondeurs de température et dhumidité à plus haute résolution devraient être disponibles : sondeur américain Airs dès 2003, sondeur européen Iasi vers 2006. Une mission exploratoire de lAgence spatiale européenne, programmée pour 2007, devrait aussi fournir des données de vent sur tout le globe et toute lépaisseur de latmosphère au moyen dun instrument embarqué mesurant le vent (lidar). De nombreux autres satellites peuvent apporter une information complémentaire sur latmosphère, information encore inexploitée, par exemple le système de positionnement GPS permettra très indirectement de restituer une information sur la température et lhumidité de latmosphère. Pour que ces nouvelles données améliorent effectivement les prévisions, un gros travail de recherche et de développement est nécessaire sur les algorithmes servant à introduire ces données dans les modèles. Ceci est vrai également pour les observations de radar. Outre la prise en compte des données nouvelles, les progrès de la modélisation vont porter sur la résolution spatio-temporelle, en essayant de profiter de laccroissement de la puissance des calculateurs. A Météo-France, le projet Arome vient dêtre lancé : il vise un système de prévision à échelle de deux ou trois kilomètres sur la France, pour la fin de la décennie. Il sera forcément couplé avec un autre modèle météorologique de plus grande échelle. Son objectif est daméliorer sensiblement les détails de la prévision locale du temps, mais aussi daider les prévisions de phénomènes extérieurs à latmosphère, par couplage avec des modèles hydrologiques, par exemple. Cest dailleurs une tendance générale de la modélisation atmosphérique dinclure de plus en plus de processus, et dêtre de plus en plus couplée à dautres milieux connexes : océan, sol, végétation Du point de vue de lusager des prévisions météorologiques, le progrès se manifeste dans trois directions différentes : lamélioration de la qualité de la prévision elle-même, lamélioration des moyens de mise à disposition de linformation, et la diversification ou lenrichissement de linformation fournie. Il sagit de trois directions de progrès, complémentaires mais distinctes. Paradoxalement, ce nest pas lamélioration de la qualité de la prévision que lusager de la météorologie ressent en premier. En effet, cette amélioration ne se manifeste pas de façon spectaculaire, mais au contraire régulièrement au fil des ans. En revanche, les progrès de la mise à disposition procèdent par montées de niveau, au fur et à mesure des avancées technologiques. Comme tous les fournisseurs dinformation, les services météorologiques enrichissent leur gamme de produits, avec notamment des sites internet de plus en plus pratiques et attrayants, avec aussi lenvoi dalertes ou autres informations ciblées par SMS, etc. Une des retombées les plus significatives de ces progrès est lamélioration de lefficacité des procédures liées à la sécurité des personnes et des biens. La vigilance météorologique mise en uvre en France en octobre 2001 en est un exemple. Linformation pertinente est, dune part, transmise avec un délai de quelques minutes à tous les services concernés et, dautre part, disponible en accès libre sur internet, ce qui marque une avancée considérable par rapport aux anciennes procédures. En ce qui concerne la diversification des informations fournies, lévolution la plus marquante consiste en ladjonction dinformations sur la fiabilité attendue de la prévision. Jusquà récemment, on ne savait formuler la prévision météorologique que de façon déterministe, sans indication de marge derreur ou dintervalle de confiance. Des méthodes objectives, dites de prévision densemble, permettent maintenant destimer la probabilité attachée à la prévision dun événement donné. Pour lutilisateur, il sagit dune information très importante pour optimiser la prise de décision : ainsi les mesures à prendre pour se protéger contre tel ou tel événement météorologique ne seront pas les mêmes selon que lévénement est très probable ou simplement possible. |
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