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Jacques CHANUT

Président de la Fédération Française du Bâtiment.

Revenir aux fondamentaux

Il est urgent de redonner toute sa légitimité au syndicalisme patronal pour offrir aux entrepreneurs les moyens de répondre au défi de l'emploi et de la croissance.

Promouvoir l'entreprise en martelant qu'elle seule crée richesse et emploi apparaît un peu court : c'est parler des effets et non des causes, des résultats et non des motivations, car personne n'a jamais choisi d'entreprendre à cette seule fin !

Si entreprendre est toujours une aventure collective qui consiste à rassembler autour de soi une équipe d'hommes et de femmes partageant un même métier (et un zeste d'enthousiasme !) pour produire des biens ou des services, entreprendre dans le bâtiment présente des singularités qui restent fortes.

En effet, ce secteur possède plusieurs spécificités. Tout d'abord, sa capacité d'intégration de populations venues d'ailleurs et pour lesquelles l'ascenseur social n'a jamais cessé de fonctionner. La place, ensuite, qu'y occupe l'apprentissage par l'alternance dans la transmission du savoir et du geste. Enfin, le creuset du chantier, toujours forain et jamais identique, où se conjuguent les compétences des différents corps de métier pour le mener à bien et satisfaire le client.

Mais entreprendre dans le bâtiment, ce n'est pas seulement réaliser des ouvrages, les transformer ou les réhabiliter : c'est aussi, et surtout, participer à l'histoire d'un territoire, qu'il soit urbain ou rural, et y laisser une empreinte. C'est souvent aussi prolonger une histoire, celle d'une entreprise qui porte votre nom - avec les responsabilités que cela implique - vouée à se transmettre et donc à durer.

Ces spécificités sont autant de valeurs partagées qui, avec l'indépendance, la responsabilité et le goût assumé du risque, rassemblent les entrepreneurs du bâtiment et les ont naturellement amenés à se regrouper en corporations ou fédérations professionnelles. Leur représentativité aujourd'hui, avec un taux de syndicalisation attesté des employeurs de plus de 50 %, devrait inviter à la réflexion les adeptes de la prétendue désyndicalisation dont souffrirait notre pays !

Le bâtiment, ce n’est pas seulement réaliser des ouvrages, les transformer ou les réhabiliter : c’est aussi, et surtout, participer à l’histoire d’un territoire, qu’il soit urbain ou rural.

Des valeurs partagées

Sous le signe de ces valeurs entrepreneuriales et de la solidarité, la profession a mobilisé des moyens humains et financiers considérables, donnant naissance à une large palette d'organismes à vocation mutualiste. Caisses de retraite et de prévoyance, caisses de congés payés, de chômage intempéries, services de médecine du travail, mutuelles d'assurance, centres de formation d'apprentis et fonds d'assurance formation, organismes de prévention des risques et de qualification professionnelle, fonds de garantie des salaires : autant d'outils financés par tous et qui bénéficient à tous.

Or, aujourd'hui, ce modèle de gouvernance - certes perfectible, mais qui a fait ses preuves - est mis à mal, quand il n'est pas miné de l'intérieur. Quelles sont ces menaces ?

Préserver le modèle de gouvernance

En premier lieu, la tolérance excessive des pouvoirs publics vis-à-vis du travail illégal et de son avatar, le travail détaché frauduleux. Au-delà de la concurrence déloyale qu'elle génère au détriment des entreprises en règle, cette pratique endémique a pour effet pervers de siphonner les comptes des organismes mutualisateurs conçus par la profession pour le bénéfice des salariés et de mettre leur existence même en péril.

En second lieu, le mirage - auquel beaucoup succombent - d'une pseudo-« modernité économique » parant de toutes les vertus le travail indépendant, habillé pour l'occasion des couleurs « glamour » d'un nouveau modèle économique en marche. Alors que, dans les faits, l'exemple de l'autoentrepreneuriat montre que la création de richesses est faible, le passage au statut d'employeur, marginal et son apport à la collectivité par l'impôt, particulièrement aléatoire, en raison de la part du travail non déclaré.

En troisième lieu, l'absence d'indépendance financière d'un certain nombre d'organisations patronales, dopées aux « contributions » d'organismes paritaires et aux subsides publics, mais dont les adhérents supportent des cotisations astucieusement présentées comme destinées à « promouvoir le dialogue social ». Alors qu'il s'agit plus prosaïquement de financer des appareils syndicaux, qu'ils soient de salariés ou d'employeurs !

Enfin, et non sans lien avec ce qui précède, la persistance de ce que j'ai appelé un « paritarisme de connivence », tel qu'il a été à nouveau mis en lumière avec l'accord sur l'assurance-chômage au travers d'une augmentation de cotisation prétendument temporaire, alors que ce régime affichait fin 2016 une dette de 30 milliards d'euros. Un accord contre lequel la FFB et d'autres organisations professionnelles se sont élevées avec véhémence.

Identifier avec lucidité ces menaces, c'est déjà répondre à la question « que faire ? ».

Des actions urgentes

Pour ma part, je considère qu'il est urgent de redonner toute sa légitimité au syndicalisme patronal si nous voulons répondre au défi de l'emploi et de la croissance. C'est possible, si nous sommes capables de :

  • défendre le salariat plutôt que son contournement par des statuts illusoires, en misant tout sur les TPE-PME prêtes à embaucher. Ce qui veut dire avoir le courage de réformer intelligemment le code du travail pour l'adapter aux enjeux de la modernité
  • préserver les principes de mutualisation dans la formation et les organismes sociaux. Ils permettent d'optimiser l'efficacité des actions, en particulier au niveau des branches, et d'assurer au final des gains pour toutes les entreprises. Cela nécessite entre autres une lutte sans merci contre la fraude au détachement qui mine cette solidarité
  • revenir aux fondamentaux du paritarisme en responsabilisant les acteurs, en supprimant les prélèvements obligatoires dédiés et en optimisant la gestion des mandats
  • exiger l'indépendance des syndicats patronaux, dont le fonctionnement doit reposer sur les seules cotisations de leurs adhérents. À eux de gagner des parts de marché, comme le font toutes les entreprises, en portant leurs priorités d'action sur les besoins et attentes de leurs mandants
  • quitter le champ du « prêt à penser » pour ouvrir une ambitieuse stratégie de veille et de maîtrise de l'information, afin d'assurer la sécurité et la compétitivité des entreprises.

Il faut avoir le courage de réformer intelligemment le code du travail pour l’adapter aux enjeux de la modernité.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2017-6/revenir-aux-fondamentaux.html?item_id=3604
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