Thami GHORFI

Président d'ESCA École de management (Casablanca, Maroc).

Indispensables entrepreneurs africains

Entreprendre en terre africaine oblige à surmonter de nombreuses difficultés. Ceux qui y parviennent avec talent sont d'autant plus innovants et vigilants quant à l'impact sociétal de leur activité. Les exemples sont aujourd'hui nombreux d'hommes et de femmes qui donnent un nouvel élan à leur continent.

L'Afrique, terre d'entrepreneurs. L'Afrique, terre d'opportunités. Le continent africain attire et interroge depuis un peu plus d'une décennie. Le changement de paradigme d'une Afrique en faillite à une Afrique qui s'éveille a stimulé les appétits des entrepreneurs et des investisseurs. Cela a favorisé certes un changement de posture pour les multinationales, mais aussi pour de nombreux nouveaux investisseurs dans les différentes régions du continent africain. Cette dynamique a contribué très fortement à réveiller, à libérer les énergies des Africains eux-mêmes pour croire en leurs potentialités, en leurs pays, en leurs sous-régions, en l'Afrique.

Terre de tous les possibles

Aujourd'hui, l'Afrique compte quelque 1,2 milliard d'habitants avec une classe moyenne 1 en croissance. Celle-ci rassemble un nombre de consommateurs de plus en plus important, et offre donc des opportunités pour les entrepreneurs dans les différentes régions du continent. En effet, 128 millions de foyers africains auront des revenus discrétionnaires 2 en 2020 et la moitié de la population vivra dans des villes, selon un rapport de McKinsey & Company 3.

En 2040, le continent comptera près de 2 milliards d'habitants, dont plus de 1,1 milliard en âge de travailler, et une classe moyenne qui dépassera les 900 millions d'individus. Les défis du continent sont donc nombreux (alimentation, éducation, santé, etc.) et constituent autant d'opportunités pour les entrepreneurs et les investisseurs.

Dans ce cadre, l'entrepreneuriat arbore différents visages en Afrique. Il est incarné par des patrons que l'on trouve dans les classements des grandes fortunes mondiales, mais également par des microentrepreneurs très souvent classés parmi les « champions » de l'économie informelle.

Les entrepreneurs fortunés 4 sont de plus en plus nombreux et se trouvent dans les diverses régions du continent. Ils ont investi dans l'agro-industrie, les télécommunications, le ciment, l'immobilier, la banque et l'assurance ou encore les mines et les hydrocarbures. Ils s'appellent Aliko Dangote ou Mike Adenuga et sont nigérians. Ils s'appellent Nicky Oppenheimer, Christoffel Wiese ou Johann Rupert et sont sud-africains. Ils s'appellent Othman Benjelloun ou Aziz Akhannouch et sont marocains. Ils s'appellent les frères Sawiris ou Mohamed Mansour et sont égyptiens. On peut aussi citer le Swazi Nathan Kirsh ou l'Angolaise Isabel Dos Santos.

Le plus gros de l’entrepreneuriat en Afrique est un entrepreneuriat de masse et pas d’élite. On entreprend par nécessité.

Mais le plus gros de l'entrepreneuriat en Afrique est un entrepreneuriat de masse et pas d'élite. On entreprend par nécessité. Il faut souvent compenser les faiblesses des États et résoudre des problématiques sociales ou sociétales. Il faut répondre aux attentes de base. Lorsqu'on traverse les villes africaines et que l'on ressent leur dynamique, leur croissance et leur puissance humaine, on se rend compte en même temps que les besoins sont énormes et que les réponses sont locales. Elles ne peuvent être dictées par une instance internationale. Les motos-taxis font office de moyens de transport en commun, des entrepreneurs assurent la distribution d'eau et d'électricité dans certains quartiers et ainsi de suite.

Changer l'environnement

Les entrepreneurs en Afrique évoluent dans des environnements reconnus comme hostiles. Les pays africains sont généralement mal classés dans le rapport « Doing Business » de la Banque mondiale. Malgré la prise de conscience au cours de cette dernière décennie et les efforts fournis par certains pays tels que le Maroc, le Rwanda, le Sénégal ou le Kenya, pour citer quelques exemples, entreprendre en terre africaine, c'est faire face aux nombreuses hostilités. Ces dernières ont notamment trait à la bureaucratie, aux lourdeurs administratives, au manque de financement, aux insuffisances de la chaîne logistique...

Les entrepreneurs cherchent à changer leur environnement et voient les opportunités là où les difficultés résident. Momarr Mass Taal, jeune Gambien, après une première expérience entrepreneuriale à 17 ans dans le textile, se lance dans l'agroalimentaire et crée une entreprise de conditionnement de mangues et d'arachides, Tropingo Foods, pour mieux valoriser la production de son pays. Il emploie plus de 150 personnes et exporte ses produits en Europe et en Asie. Au Kenya, Barclay Okari fonde Impact Africa Industries pour répondre aux besoins des familles en couches pour bébé et en serviettes hygiéniques. Si le marché mondial est dominé par des multinationales, en Afrique, la demande est récente et en croissance. Les budgets logistique et marketing doivent être comprimés pour maîtriser les coûts et favoriser l'accès aux consommateurs. Fondée en 2010, Impact Africa Industries exporte depuis en Ouganda et au Soudan du Sud.

Les cas de ces profils d'entrepreneurs par nécessité sont nombreux. Nous pouvons aussi citer l'exemple de Fatchima Cissé, pharmacienne nigérienne qui a réagi à la misère touchant son pays et d'autres pays sahéliens et a décidé de s'engager contre la malnutrition enfantine. Elle devient en 2001 chef d'entreprise et fonde la STA 5, la Société de transformation alimentaire, en s'associant au groupe PlumpyField. La démarche de la STA est d'accompagner la population par le développement de produits de nutrition (compléments, prévention, traitement), car la malnutrition constitue le principal facteur aggravant des maladies. Jean Zombo est, lui, camerounais. Il a l'audace de créer une entreprise privée dans un secteur où l'activité est définie comme « social business » et est généralement portée par des ONG : la microfinance. Acep Cameroun, née en 2005, est spécialisée dans le financement des très petites entreprises en milieu urbain. Son projet rencontre un réel succès, puisqu'il s'était donné comme objectif de mettre sur pied un dispositif efficace et rentable pour transformer Acep Cameroun en institution financière privée, par le biais de l'ouverture de son capital. Il emploie actuellement près de 300 personnes dans les principales villes du pays, Douala, Yaoundé et Bafoussam.

Au Cameroun, nous pouvons aussi citer l'expérience de Jean-Pierre Imélé. Il se donne pour mission de faire des affaires en mettant sur pied une entreprise qui produit, transforme et exporte des fruits tropicaux issus de l'agriculture biologique vers divers marchés dans le monde, mais également de « créer des emplois et améliorer le niveau de vie des producteurs ». C'est dans cet esprit qu'il a créé Biotropical 6 en 1988, après ses études d'agronomie. L'entreprise prospère. Elle continue à investir et à saisir les opportunités qu'offrent les marchés français, allemand et italien, friands de fruits bio. Ses produits reconditionnés et exportés, frais ou transformés, surgelés ou séchés, rencontrent un vrai succès, acclamé par toute la chaîne de valeur, des nombreux producteurs aux actionnaires de Biotropical. Et pour consolider ses relations avec les agriculteurs, l'entreprise investit dans la formation technique pour l'agriculture biologique au profit des producteurs indépendants, qui se trouvent souvent dans des zones enclavées.

Les entrepreneurs africains sont en général fortement engagés sur le plan sociétal.

Les entrepreneurs africains sont en général fortement engagés sur le plan sociétal. Ils sont très sensibles à la précarité et aux réalités sociales de leur environnement. Nombreux sont ceux qui intègrent la dimension d'engagement sociétal et de responsabilité sociale en amont dans leur mission. Ils n'attendent pas de réussir pour contribuer en redistribuant et faire ainsi leur give back. Ils sont porteurs de valeurs de promotion sociale et de développement humain pour impacter davantage leurs sociétés.

L'innovation au cœur des projets

Les entrepreneurs africains font de l'innovation un élément essentiel, moteur de leurs initiatives et de leurs entreprises. Ils innovent aussi par nécessité. L'innovation est le moyen de contourner les contraintes posées par l'environnement des affaires. Le manque d'infrastructures, les coûts de facteurs de production (eau, énergie électrique, hydrocarbures, Internet...), le manque de disponibilité de chaînes logistiques efficientes obligent les entrepreneurs à trouver les solutions les plus ingénieuses pour déployer leurs projets et répondre aux attentes des consommateurs.

Ces entrepreneurs voient la bouteille à moitié pleine malgré les difficultés rencontrées sur le terrain. Les entreprises locales sont même avantagées par rapport aux entreprises multinationales sur les marchés africains, selon le rapport du BCG « Dueling with Lions: Playing the New Game of Business Success in Africa » 7. Elles ont une réelle avance sur ces marchés, puisqu'elles ont une intelligence des situations grâce à une meilleure connaissance du terrain et des attentes des consommateurs. Ces entrepreneurs arrivent à compenser le manque de fiabilité des données sur les marchés et savent identifier les circuits de distribution les mieux appropriés pour leurs produits.

Aucun secteur n'est épargné par cette capacité d'inventer des modèles adaptés aux réalités africaines. De nombreuses multinationales l'ont appris à leurs dépens dans l'agroalimentaire, la cosmétique, les détergents et, évidemment, dans les services tels que la fourniture et la maintenance des systèmes d'information.

Pour illustration, nous citerons le cas de Bakhresa Group, groupe tanzanien devenu une référence africaine dans l'agroalimentaire, ayant des stratégies adaptées pour chacune de ses marques, des boissons aux produits laitiers. C'est également le cas du groupe familial kényan Bidco Africa, qui réussit dans de nombreux secteurs allant des huiles et corps gras aux produits d'hygiène en passant par les détergents et le savon. Son concitoyen Kapa Kenya réussit autant dans l'agro-industrie et sert près d'une vingtaine de pays à partir de l'Afrique de l'Est. Nous pouvons citer l'exemple de la coopérative Copag, dans le sud du Maroc, qui donne du fil à retordre à la multinationale Danone. L'angolais Refriango fait de la qualité, de l'innovation et du sens de l'entrepreneuriat les moteurs de sa puissance et vend diverses boissons dans de nombreux pays africains.

En outre, il faut rappeler que l'Afrique a été en avance à l'échelle mondiale dans le domaine du paiement par téléphone. En 2007, l'opérateur kényan Safaricom a lancé le service de paiement par téléphone mobile M-Pesa. Cette innovation répondait au besoin de transférer de l'argent et de payer des produits ou services, dans un pays où le taux de bancarisation de la population était de l'ordre de 15 % seulement. M-Pesa a apporté une solution pour contribuer rapidement à la bancarisation de millions de citoyens tout en sécurisant les transactions. Il faut souligner que cette innovation a répondu à des attentes effectives de consommateurs en recourant à des téléphones portables simples et basiques, le développement du marché des smartphones étant beaucoup plus récent sur le continent.

Pour répondre aux besoins d'utilisation d'Internet dans des espaces enclavés au Kenya, les fondateurs de la société BRCK ont créé un boîtier fonctionnant avec des batteries et permettant une connexion à Internet en Wi-Fi. Cette invention, de la forme d'une brique, résout le problème d'accès à Internet en permettant à de nombreux pays d'Afrique de l'Est et d'Afrique australe d'offrir une solution adaptée à leurs populations. Il faut dire que 90 % des écoles et 30 % des pays d'Afrique de l'Est n'ont pas accès à Internet. Les fondateurs de BRCK étaient à l'origine de la plate-forme collaborative Ushahidi, créée au Kenya en 2007 au cours des émeutes post-électorales, pour permettre aux habitants de Nairobi d'éviter les lieux dangereux. Depuis, cette plate-forme a obtenu un franc succès et a été utilisée par des milliers de projets à l'international. Ces entrepreneurs rencontrent une réussite planétaire et voient leur brique utilisée dans divers endroits du monde, y compris aux États-Unis, dans les États du Wisconsin, de Washington et du Minnesota. Leur promesse est simple et forte : « If it works in Africa, it will work anywhere » (« si ça marche en Afrique, ça marchera partout »). Platon, dans « la République », n'avait-il pas dit « la nécessité est la mère des inventions » ? Cette dynamique contribue à la tendance de l'innovation inversée, qui consiste à prendre des idées créatives des pays du Sud ou préémergents pour les exploiter sur les marchés industrialisés et matures.

Avec la poussée démographique et les aspirations des jeunes à une meilleure vie, l’entrepreneuriat est l’une des solutions majeures pour les différents États africains.

Des entrepreneurs pour sauver l'Afrique

Avec la poussée démographique et les aspirations des jeunes à une meilleure vie, l'entrepreneuriat est l'une des solutions majeures pour les différents États africains. Le continent aura besoin de créer plus de 100 millions d'emplois dans les dix prochaines années. Il faudra donc libérer les énergies, admettre que les femmes pourront jouer un rôle primordial et sans délai. Elles sont nombreuses à donner l'exemple. Dans les cérémonies des Bâtisseurs de l'économie africaine, elles sont remarquées. Elles créent des groupes impressionnants qu'elles dirigent avec un talent d'exception. On peut citer à titre d'exemples la Namibienne Martha Namundjebo-Tilahun, dont l'United Africa Group compte 42 filiales, la Kényane Osman Amina Hersi Moghe et son Oasis Group (nominée au prix Nobel de la paix en 2015) ou la Sénégalaise Mame Khary Diène, qui a créé les Laboratoires Bioessence après une belle expérience dans des grands groupes et qui fait travailler des milliers de femmes en Casamance.

Dans la même dynamique, les États devront changer de posture et d'attitude à l'égard de l'économie informelle. Ils devraient travailler à accompagner et soutenir ces entrepreneurs de l'informel dans une logique d'inclusion. Petite entreprise bien gérée deviendra grande et créera des emplois. Le Maroc a expérimenté une politique publique dans ce sens, qui donne de très bons résultats.

En célébrant ses entrepreneurs, l'Afrique se développera plus vite. Il faut plus de 10 millions d'entrepreneurs dans les toutes prochaines années. C'est la seule issue pour être en rupture définitive avec l'économie de rente et des emplois que la fonction publique ne peut plus créer.

http://www.constructif.fr/bibliotheque/2017-6/indispensables-entrepreneurs-africains.html?item_id=3597
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