Gaspard KOENIG

Philosophe, écrivain et président du think tank Génération libre.

L'entrepreneur contre la société ?

L'entrepreneur est aujourd'hui un héros social, célébré par les politiques et adulé par la génération Y. Mais ce consensus autour de la « disruption » est aussi source de malentendus. Et si le véritable entrepreneur ne devait pas aussi être un paria, perturbant idées reçues et valeurs communes ?

De Facebook à l'incubateur du coin, les entrepreneurs veulent changer le monde, passage obligé de leur pitch de levée de fonds 1. Il s'agit de partage, pas de profit de valeurs, pas de produits de coopération, pas de négociation. À les écouter, on a parfois l'impression qu'ils ont dépassé le capitalisme pour inaugurer l'ère des communs collaboratifs chère à leur gourou Jeremy Rifkin. Ceux qui réussissent feront des TED talks 2 pour expliquer que leur succès est né de leurs échecs. Quant à ceux qui échouent... on ne les entendra plus.

On a parfois l'impression que les entrepreneurs ont remplacé les curés avec leurs prêches répétitifs pour « a better world », égrenant une litanie de concepts obligés. L'anglais s'est substitué au latin, les meet ups aux messes et l'estrade à l'autel. Mais le fonds moral reste le même, en plus manichéen. Même leur style vestimentaire est devenu, sous l'étendard du cool, un uniforme sans âme ni originalité. Je rêve désormais d'un vrai « disrupteur » : un startupper cynique en costume trois pièces.

Surtout, cette générosité de façade contraste cruellement avec la réalité du monde entrepreneurial, où les ego sont prépondérants, les investisseurs sans pitié et les contrats scrutés à la loupe. La rhétorique de l'empathie sociale masque une absence quasi totale, et fort dommageable, du débat politique. L'économie du partage fait la part belle aux mécanismes de marché les plus arides, en transformant la moindre de nos possessions en capital échangeable et en optimisant nos préférences. Et les startupers oublient vite leur amour du prochain lorsqu'il s'agit de cash in.

Pour résoudre cette contradiction, je propose d'appeler à l'aide les auteurs classiques. Car si les entrepreneurs du digital forment sans conteste un nouveau groupe sociologique, la nature de leur activité est aussi vieille que la théorie économique.

L’entrepreneur ne change le monde que dans la mesure où il répond à la demande du marché.

Si l'on veut rester orthodoxe, et fidèle aux principes de l'école autrichienne, il est tentant d'assimiler valeur sociale et recherche du profit. L'entrepreneur ne change le monde que dans la mesure où il répond à la demande du marché. C'est toute l'analyse de Ludwig von Mises dans son maître ouvrage L'action humaine 3. Si le développement économique consiste à tendre indéfiniment vers un équilibre de marché, la raison d'être de l'entrepreneur est de combler l'écart qui peut exister entre l'offre existante et la demande à venir. Son talent ne consiste pas à inventer du nouveau mais à prévoir des évolutions encore incertaines. Son succès dépend de sa capacité d'anticipation et d'ajustement. Comme l'écrit von Mises avec tout l'humour dont il est capable, « si tous les entrepreneurs anticipaient correctement l'état futur du marché, ils ne feraient aucun profit ni aucune perte ». L'entrepreneur existe uniquement parce que nous ne sommes pas omniscients. Il tire sa légitimité de nos imperfections.

Les valeurs des startupers

Quid alors de ces valeurs dont les startupers se réclament ? Il n'est pas question de les nier. Mais ce sont les valeurs qui émergent au sein de la société, et dont l'entrepreneur ne fait que refléter l'évolution. Des principes tels que l'esprit d'initiative, le pouvoir de la créativité ou la promotion de la diversité, qui caractérisent la morale postmoderne, sont apparus après des décennies de controverse intellectuelle. Ce n'est pas Apple qui « think different », c'est la population à laquelle Apple cherche à s'adresser.

Symétriquement, si l'on veut changer le monde et les valeurs qui le gouvernent, il faut se battre avec des idées devant l'opinion publique, pas avec des produits devant le consommateur. « C'est la tâche des philosophes de changer les idées et les idéaux des gens, admet von Mises. L'entrepreneur, lui, doit servir les consommateurs tels qu'ils sont aujourd'hui. » Constat à la fois enthousiasmant pour les intellectuels et cynique pour les entrepreneurs. Un entrepreneur qui voudrait vraiment changer le monde, en proposant des concepts inédits pour un marché inexistant... devrait rapidement mettre la clé sous la porte.

Il ne faut donc pas confondre la cause et l'effet. C'est parce que les notions d'intimité et d'amitié avaient évolué que Facebook a pu exister. L'entrepreneur n'est que « l'idiot utile » de l'histoire des idées. Qu'il l'assume, plutôt que de se rêver en rédempteur du genre humain.

Quelle hiérarchie ?

Une telle analyse échoue néanmoins à établir une réelle différence entre l'entrepreneur et le chef d'entreprise, entre l'innovateur et le simple homo oeconomicus. Ne faut-il pas admettre qu'il existe des personnalités hors du commun, qui jouent dans le processus économique un véritable rôle de création ? Et qui, en ce sens, dépassent les mécanismes de marché pour acquérir une dimension sociale ?

Pour le comprendre, il faut revenir à la Théorie de l'évolution économique, publiée en 1911 par Joseph Schumpeter 4 et introduisant l'idée d'une variation interne aux processus économiques : un changement spontané provoquant une rupture de l'équilibre de marché. Une telle rupture est opérée par l'introduction de nouvelles combinaisons entre les moyens productifs existants autrement dit, l'innovation, portée par un personnage qui reprend le rôle de premier plan que lui avait reconnu Jean-Baptiste Say : l'entrepreneur.

Contrairement à la doxa courante, l’entrepreneur n’est pas celui qui prend des risques.

Contrairement à la doxa courante, l'entrepreneur n'est pas celui qui prend des risques. Schumpeter l'écrit très clairement : les capitalistes sont là pour ça. Ce n'est pas Steve Jobs qui a pris un risque en lançant Apple dans son garage, mais Sequoia Capital en investissant dans une jeune compagnie inconnue. L'entrepreneur n'est pas non plus un technicien : qui se souvient de Steve Wozniak, qui est pourtant le véritable inventeur de l'Apple I ? Enfin, et c'est ce qui nous importe le plus : l'entrepreneur est, du strict point de vue utilitariste d'un calcul entre peine et gain, un être totalement irrationnel. Voilà pourquoi Steve Jobs pouvait conclure son fameux discours devant les étudiants de Stanford par : « Stay foolish. » Il faut le prendre au sens littéral. L'entrepreneur est un fou. S'il suivait son intérêt bien compris, il ferait autre chose.

Quelle est alors la motivation de l'entrepreneur ? Pour la comprendre, Schumpeter s'excuse de devoir recourir à une analyse psychologique. Quelle surprise et quel embarras, pour un économiste, de découvrir que le moteur du progrès économique est un facteur non économique ! La volonté de puissance ? Le désir d'indépendance ? La joie de créer ? L'illusion de construire son propre royaume ? Quoi qu'il en soit, la perspective financière n'intervient qu'en second lieu. Si l'on veut devenir riche tranquillement, il suffit d'intégrer une banque d'investissement. Il y a au contraire une passion nietzschéenne dans l'ascèse, le sacrifice de soi, l'énergie disproportionnée que demande l'entrepreneuriat. Il est d'ailleurs frappant de constater que, bien souvent, les entrepreneurs ne peuvent ou ne savent pas s'arrêter ils ont à peine revendu leur entreprise qu'ils en commencent une autre. Rien ne les incommoderait davantage que de jouir de leur rente.

L'entrepreneur seul contre tous

Dans ce cadre théorique, que devient le rôle social de l'entrepreneur ? Précisément... sa « capacité à s'opposer à son environnement social ». Comme le scientifique qui brise des tabous bien ancrés, l'entrepreneur choque. Comme le fils de famille qui part sur des routes de traverse, l'entrepreneur dévie. Comme l'inventeur qui rend obsolète du jour au lendemain des pans entiers de l'activité humaine, l'entrepreneur détruit. Ses innovations lui aliènent certains amis, lui créent de nombreux ennemis et - initialement - laissent indifférents les consommateurs. Car il ne répond pas à la demande du marché, comme le pensait classiquement von Mises : il crée des marchés nouveaux. Il lui faut démontrer, convaincre, réfuter. Sa vie, précise Schumpeter, est tout sauf glamour. Il faut fuir les entrepreneurs trop fêtés, trop aimés, trop connectés : ils ont abandonné leur mission. Le véritable entrepreneur est un forcené qui se bat seul contre tous.

Gardons-nous donc de nous bercer d'illusions et d'endormir nos entrepreneurs par un discours trop convenu sur les vertus sociales de la disruption ou les merveilles philanthropiques de la tech. Restons fidèles à Schumpeter. L'entrepreneur ne fait rien pour la société. Il innove contre la société, contre les idées reçues et les valeurs communes. Et c'est ainsi qu'il nous permet à tous de progresser.

  1. Démarche de levée de fonds.
  2. TED talks : conférences sur des sujets dits innovants (TED : technology, entertainment and design).
  3. Human Action. A Treatise on Economics a été publié en 1949 et traduit en français en 1985.
  4. Théorie de l'évolution économique (Theorie der Wirtschaftlichen Entwicklung), traduite en français en 1935.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2017-6/l-entrepreneur-contre-la-societe.html?item_id=3594
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