Bernard FERNANDEZ

Professeur de sociologie des organisations, leadership et management interculturel à l'université Paris-Dauphine, directeur du EDBA (executive doctorate in business administration) Paris-Dauphine - université Tsinghua, Pékin (Chine), consultant en Chine.

L'entrepreneuriat chinois, un destin inédit

Inscrit dans une perspective historique récente, l'esprit entrepreneurial est devenu un enjeu capital pour la Chine en termes de croissance et d'internationalisation.

Avant de devenir, fin 2014, la première puissance économique mondiale en parité de pouvoir d'achat, avec un esprit entrepreneurial fort, la Chine avait connu la route de la soie et les commerces florissants des XVIIe et XVIIIe siècles. Et pourtant, au XIXe siècle, la même Chine passe à côté de la révolution industrielle, prêche le modèle confucéen vénérant le culte des ancêtres et n'a que mépris pour les affaires. Quant à l'ère communiste de Mao Tsé-Toung (1949-1976), l'entreprise privée y est bannie. Mais quels paradoxes, quels ressorts ont pu faire renaître l'ADN de l'entrepreneuriat chinois ? Un nom : Deng Xiaoping (1904-1997), surnommé le « Petit Timonier », qui, pour de nombreux entrepreneurs chinois actuels, incarne toujours les qualités requises pour l'entrepreneuriat : être visionnaire, pragmatique, expérimentateur et savoir s'adapter en permanence 1.

Des métamorphoses

La première métamorphose chinoise repose sur les trois piliers de la politique de « réforme et d'ouverture », impulsée en 1978 par Deng Xiaoping. Il s'agissait en premier lieu de lancer les « quatre modernisations » 2 essentielles pour sortir la Chine de son immobilisme : agriculture, industrie, technologie et défense. Le deuxième pilier s'ancre dans une transformation des infrastructures urbaines et rurales avec l'aide exceptionnelle des paysans chinois besogneux, appelés « flottants ». Et le troisième pilier porte sur l'urbanisation, avec le passage d'une société agricole à une société urbaine.

Ainsi, en 1979, les entrepreneurs sont autorisés à être représentants du peuple à l'Assemblée nationale populaire (ANP). Dans les faits, le premier entrepreneur élu représentant du peuple, M. Bai Shiming, ne le sera qu'en 1983. En 1982, l'article 11 de la Constitution chinoise de 1949 est modifié pour protéger l'entrepreneur. Concrètement, c'est en 1984 que l'entreprise privée chinoise connaît un véritable essor, parallèlement au développement des zones d'économie spéciale où les entrepreneurs chinois créent des joint-ventures avec les entreprises étrangères. Les getihu, entrepreneurs individuels, vendeurs de rue, sans éducation, s'enrichissent également, souvent en marge de la légalité. En 1988, le secteur privé est reconnu par l'article 1 de l'amendement à la Constitution. En 1993, « l'économie socialiste de marché » est entérinée par l'article 15 l'article 11 confirme en 1999 l'importance des secteurs non publics de l'économie. En 2004, la propriété privée est protégée par l'article 13 modifié. Mais les banques chinoises financent uniquement les entreprises publiques, le secteur privé n'étant qu'un complément du secteur public. Ce statut de « complément » pénalisera les entrepreneurs, privés des moyens nécessaires à leur développement jusqu'en 2014.

La deuxième métamorphose repose sur la démonstration du « pragmatisme socialiste chinois », alliance d'une économie planifiée et d'une libéralisation progressive du marché. Cette association deviendra un terreau très fertile pour l'entrepreneuriat chinois, dissonance cognitive ou aporie pour les pro-maoïstes et les Occidentaux ! Celle-ci se cristallisera aussi dans le principe « un pays, deux systèmes » prôné par le président chinois Jiang Zemin lors de la rétrocession de Hongkong, en juillet 1997. Ce principe participera à la prise de conscience par les entrepreneurs chinois qu'il ne faut pas négliger le management interculturel dans les fusions et acquisitions, à savoir : « une entreprise, deux cultures ». Décidément, l'entrepreneur chinois apprend vite !

La troisième métamorphose voit le jour en décembre 2001, quand la Chine intègre l'Organisation mondiale du commerce, ce qui sécurisera les investisseurs étrangers et la diaspora chinoise diplômée, apportant un souffle vivifiant pour les PME et les entreprises d'État. En 2003, malgré les peurs générées par l'épidémie de grippe aviaire, un air nouveau souffle avec la politique du going abroad dictée par les autorités chinoises, qui encouragent les entreprises locales à devenir internationales. L'entrepreneur chinois se met à rêver ! Douze ans après, en 2015, les investissements directs étrangers chinois dépassent ceux entrant en Chine 3. Dans le même esprit, en 2014, Xi Jinping, président actuel, lance le projet gigantesque One Belt, One Road, traversant 60 pays, s'inspirant de la route de la soie, nouvelle pépinière pour les entrepreneurs chinois en quête de marchés nationaux et globaux.

Au-delà de ces importantes transformations, les années 2008, avec les Jeux olympiques à Pékin, et 2010, avec l'exposition universelle à Shanghai, ont façonné dans l'esprit chinois un sentiment de fierté, de confiance retrouvée et de désir d'ailleurs. Aujourd'hui, on recense environ 10 millions de PME chinoises contre 2,5 millions en 2000, entreprises familiales pour la plupart, représentant 60 % du PIB chinois et 75 % des emplois urbains.

Aujourd’hui, on recense environ 10 millions de PME chinoises contre 2,5 millions en 2000, entreprises familiales pour la plupart, représentant 60 % du PIB chinois et 75 % des emplois urbains.

La quatrième métamorphose s'inscrit dans une croissance chinoise qui, après les « trente glorieuses » (1978-2010), s'essouffle à 7 %. En 2015, l'État décide d'encourager l'entrepreneuriat et les start-up, perçus comme le nouveau moteur de la croissance économique. Le projet des « quatre masses » 4 évoqué le 5 mars 2016 par le Premier ministre Li Keqiang, lors de la 4e session de la 12e Assemblée populaire nationale en est la concrétisation. L'entrepreneuriat de masse stimulera l'innovation et la consommation de masse. Les « quatre masses », pure invention chinoise, offrent des opportunités de rêver aux nouvelles générations.

Une nouvelle ère s'annonce pour l'entrepreneuriat chinois ! À Pékin, Zhongguancun, un des 260 parcs technologiques en Chine, appelé aussi la « Silicon Valley chinoise », situé près des prestigieuses universités chinoises (Beida, Tsinghua et Renmin), incarne l'idée d'une plate-forme où se côtoient promoteurs immobiliers, financeurs, incubateurs, start-up, think tanks et les grands acteurs de l'Internet (étrangers et chinois) et de la haute technologie. Une effervescence entrepreneuriale chinoise se déploie avec une ferveur singulière ! M. Mou, responsable du parc technologique de Pékin me disait en avril 2017 : « Nous sommes ici pour faire décoller les start-up et se connecter avec le monde. »

En 2016, pour la première fois Pékin devient la ville qui accueille le plus de milliardaires au monde 5. Parmi les 124 femmes chief executive officers (CEO) 6 les plus importantes au monde, 93 sont chinoises. Nombreux sont les entrepreneurs chinois de moins de 30 ans qui réussissent dans l'e-commerce, le tourisme, le big data et les services. La liste est longue, mais citons l'exemple de Ma Yun (Jack Ma), CEO d'Alibaba, le géant du e-commerce en Chine, qui prend le contrôle de Paytm E-Commerce en Inde, achète un journal à Hongkong ou lève des milliards de dollars aux États-Unis. Le 26 janvier 2015, avec huit entrepreneurs chinois, à Hangzhou, capitale du Zhejiang, un des berceaux de l'entrepreneuriat chinois, il crée Hupan College, business school privée, favorisant les principes confucéens (exemplarité, harmonie, respect, loyauté, adaptation constante et ténacité), prônant la culture chinoise avec l'idée vitale que cette école est un vivier, non pas pour former les entrepreneurs, mais les « découvrir », selon le message de Ma Yun. L'entrepreneur chinois a décidément retrouvé son ADN sur le sol chinois !

Trois profils types

On pourrait recenser une multitude de portraits d'entrepreneurs chinois. Pour simplifier, voici les trois principaux profils. Le premier appartient à la « génération perdue » issue de la Révolution culturelle chinoise (1966-1976). Il a quitté sa danwei, entreprise d'État. Il est parti de rien, n'a connu ni l'école ni l'université. Il a été soutenu et aidé par la famille, les amis et la guanxi7. C'est donc un self-made-man, besogneux et visionnaire, avec une capacité d'adaptation constante. Pour lui, l'intérêt national prime sur l'intérêt individuel. Il connaît très bien les rouages des institutions d'État. Il est souvent membre du Parti communiste chinois.

Le deuxième est issu de la période de la politique de l'enfant unique (après 1980). Il est diplômé, voyage beaucoup en Chine, il peut parler anglais, avoir fait des études à l'étranger ou en Chine (MBA, EMBA, diplôme d'ingénieur). Il veut réussir et aspire à être « global ».

Le troisième, c'est la jeune génération Y. Il est diplômé, pleinement ancré dans l'ère de l'Internet, du e-commerce, du paiement virtuel, des loisirs et du plaisir. Il est hédoniste. S'il le peut, il partira faire des études à l'étranger. Il ne comprend pas toujours la « génération perdue », celle de ses parents ! Il ne connaît pas les rouages de l'administration chinoise. Il est l'entrepreneur chinois de demain. Ces trois portraits ont en commun un désir d'apprendre, le sens de la guanxi, la capacité d'adaptation et de flexibilité et un nationalisme élevé. Preuve que l'entrepreneuriat chinois est au coeur des métamorphoses de la Chine, le gouvernement compte sur lui pour être un ressort de la croissance, source de stabilité interne. Il est également à l'image du retour de la Chine impériale sur la scène internationale : ambitieux et innovant.

  1. Le principe d'expérimentation est symbolisé dans la célèbre formule de Deng Xiaoping : « Traverser le gué en tâtonnant de pierre en pierre. » Quant à celui du pragmatisme, entre communisme et capitalisme, Deng Xiaoping dira : « Peu importe que le chat soit blanc ou noir, l'important est qu'il attrape les souris. »
  2. Shi Lu et Bernard Ganne, « Des outils agricoles à la voiture électrique. Étude du développement d'un cluster industriel chinois : le cas de Yongkang au Zhejiang (1980-2010) », Perspectives Chinoises, n° 1-2016.
  3. En 2015, les IDE chinois s'élevaient à 145 milliards de dollars, contre 135,6 pour ceux entrant en Chine.
  4. Ce projet privilégie « un encouragement global de l'entrepreneuriat de masse, la promotion active de la participation de masse, l'application multidimensionnelle du soutien de masse, le développement continu du financement de masse, pour rassembler les forces vives de la nation chinoise en vue de les engager dans l'innovation, renforcer et développer l'emploi, aider les entrepreneurs et développer le financement ».
  5. Hurun Global Rich List 2016.
  6. PDG.
  7. Réseau social très organisé qui structure les rapports individuels dans le groupe, fondé sur des relations fraternelles et amicales entretenues par la solidarité, la réciprocité et l'échange de faveurs.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2017-6/l-entrepreneuriat-chinois-un-destin-inedit.html?item_id=3598
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