David SIMONNET

PDG du groupe Axyntis, enseignant à Paris-I Panthéon-Sorbonne.

Encourager l'entrepreneuriat

L'entrepreneuriat est le préalable à la croissance économique et à la baisse du niveau de chômage. C'est un enjeu économique. Il signifie création d'entreprises, développement et reprise d'entreprises existantes, et ne concerne pas la seule figure de l'entrepreneur, mais toutes les parties prenantes de l'entreprise.

Qu'est-ce qu'entreprendre ? « Une ambition personnelle et collective qui peut paraître déraisonnable aux yeux de ceux qui n'en prennent pas le risque 1. » Cette ambition est aussi une volonté d'émancipation caractéristique des nouvelles générations. Alors que les jeunes rêvaient il y a plus de dix ans d'être fonctionnaires ou salariés de grands groupes, ils veulent désormais créer leur entreprise, leur « boîte ». C'est une alternative au salariat, comme en témoigne le succès du statut d'autoentrepreneur : ce régime instauré en janvier 2009, cumulable avec une pension ou un salaire, a déjà séduit plus de 1 million de Français.

La France compte ainsi un taux de création d'entreprises moyen parmi les plus élevés au monde, quatre fois plus élevé que la moyenne des pays du G7 ! Après les « trente glorieuses », l'apparition du chômage de masse a finalement fait de la création d'entreprises un moyen de pallier la panne de l'ascenseur social. Pourtant, le passage à l'acte demeure relativement modeste. Pire, lorsqu'elle est finalement créée, une entreprise sur deux ne survit pas au bout de cinq années. La méfiance des Français à l'égard des mécanismes du capitalisme nourrit également un rapport ambigu à l'entreprise 2.

Réfléchir à la politique en faveur de l'entrepreneuriat nécessite donc une analyse préalable des freins à la réforme. Le premier d'entre eux tient à la proportion majoritaire des Français qui vivent de rentes sociales, elles-mêmes protégées par des corporatismes. La diffusion de l'entrepreneuriat aura pour effet d'inverser ce rapport de force entre rentiers et entrepreneurs et de favoriser les réformes nécessaires à l'ensemble de notre économie et de notre société. Cette intime conviction du rôle politique de l'entreprise incite à plaider pour une mobilisation des chefs d'entreprise, de toutes les entreprises, afin de promouvoir non seulement l'image de l'entreprise, mais surtout de démultiplier et valoriser ses rôles sociétaux. L'entrepreneuriat constitue en effet une des réponses les plus pertinentes aux évolutions du monde du travail et des modes de vie.

L’entrepreunariat constitue une des réponses les plus pertinentes aux évolutions du monde du travail et des modes de vie.

Favoriser l'entrepreneuriat implique également l'acceptation de la réussite et de... l'échec. Car si l'entreprise est parfois le lieu de la réussite, qu'on ne veut pas assez reconnaître en France, elle est aussi parfois le lieu de l'échec, que l'on ne pardonne que trop rarement. Fleur Pellerin, alors ministre déléguée aux PME, à l'Innovation et à l'Économie numérique, relevait déjà cette faille en 2014 : « Une année seulement au Danemark, six années en Allemagne, neuf années en France : c'est le temps qu'il faut en moyenne dans chacun de ces pays d'Europe pour se remettre d'un échec professionnel et se réinventer. C'est un constat : la société française souffre aujourd'hui de ne pas savoir suffisamment accorder de seconde chance, au risque de brider l'audace de sa jeunesse et de tous les talents dont la France est riche 3. »

Reconnaître le rôle moteur de l'entreprise

Il faut soutenir la création, le développement et la transformation des entreprises, parce qu'elles créent de la richesse qui peut ensuite être redistribuée et financer les besoins de la collectivité. Une politique de soutien à l'entrepreneuriat doit envisager toutes les entreprises, TPE, PME, ETI et grandes entreprises. Surtout, il faut s'intéresser à tous les secteurs. Le succès des start-up de la « french tech » et la fascination qu'elles suscitent chez les jeunes ne doivent pas faire oublier que la croissance vient aussi des entreprises de l'industrie, des services et de l'agriculture.

Avant d'envisager des mesures en faveur des entreprises, il faut qu'un objectif simple soit défini et serve de cap. La première des ambitions doit être de faire grandir les entreprises en diminuant leur taux de mortalité et en permettant leur croissance. Il faut que la France double en cinq ans le nombre d'entreprises de taille intermédiaire, notamment en permettant aux ETI existantes de se renforcer et aux PME de croître. Un ministère des PME et des ETI fédérerait toutes les initiatives en soutien à cet objectif. Les ETI bénéficieraient par exemple de tous les régimes favorables aux PME et d'une stabilité fiscale afin de casser le plafond de verre qui empêche la croissance des PME vers un rôle et une dimension de champion.

La première des ambitions doit être de faire grandir les entreprises en diminuant leur taux de mortalité et en permettant leur croissance.

Le taux de défaillance d'entreprises créées demeurant élevé, il faudrait envisager de moduler les charges sociales de façon croissante afin, par exemple, que le créateur ou le repreneur d'entreprise bénéficie d'exonération de ces charges au moins pendant la première année.

Il faut également accompagner le créateur ou le repreneur de façon décentralisée. C'est un des enjeux des politiques de développement économique dont les régions sont dépositaires depuis la loi sur la nouvelle organisation territoriale de la République (loi NOTRe) de 2015 4. Des grandes entreprises ou ETI peuvent jouer un rôle croissant d'incubateurs privés, à côté des incubateurs publics, tout en associant des structures de formation au management des universités ou des grandes écoles. L'accès au microcrédit pour les jeunes créateurs d'entreprise doit être encouragé, ainsi que le mentorat de porteurs de projet par des entrepreneurs expérimentés 5.

Démultiplier les opportunités de formation

L'éducation et la formation sont les autres enjeux d'une politique en faveur de l'entrepreneuriat. Pour rapprocher les citoyens et les entreprises, il faut promouvoir l'acte d'entreprendre plus largement et auprès de tous. Pour les jeunes, c'est à la fois un vecteur de réalisation et de socialisation, de renforcement de l'estime de soi et d'intégration dans la société. Or, 80 % des autoentrepreneurs ont entre 30 et 60 ans. L'attribution automatique d'un numéro Siret à chaque jeune Français pour son seizième anniversaire serait donc une mesure vertueuse, tout comme l'accès au statut d'autoentrepreneur dès l'âge de 16 ans.

Pour créer des passerelles entre deux mondes qui ont du mal à échanger, l'éducation nationale et l'entreprise, on pourrait créer une épreuve optionnelle au baccalauréat, sur le même modèle que l'épreuve de TPE (travaux personnels encadrés) et sous la forme d'un projet d'entreprise à élaborer et à présenter par les candidats, épreuve qui associerait chefs d'entreprise et enseignants dans les jurys.

Il faut faire de l’apprentissage le creuset des échanges entre les étudiants et l’entreprise.

Puis il faut faire de l'apprentissage le creuset des échanges entre les étudiants et l'entreprise. L'apprentissage peut aussi être une voie privilégiée de formation pour la création et la reprise d'entreprises. Alors que 1,7 million de jeunes de 15 à 29 ans sont sans diplôme, sans formation et sans emploi, l'apprentissage est une priorité. Un plan sur cinq ans aurait pour ambition de favoriser les formations courtes bac, bac + 2, bac + 3 auprès des élèves, notamment dans des métiers et filières indispensables au développement d'une industrie innovante. Il faudrait également améliorer les conditions de rémunération pour les apprentis tout en diminuant les charges pour les entreprises vertueuses, charges qui seraient financées par une taxation accrue des contrats précaires (CDD, intérim...) de toutes les entreprises. Ce revenu d'apprentissage permettrait également de sortir de nombreux jeunes de la précarité et de la pauvreté. Le pendant d'une entrée plus précoce et massive sur le marché du travail serait un renforcement des possibilités de formation plus longue à une autre étape de la vie professionnelle, sous la forme, par exemple, d'un crédit de formation renforcé pour ces jeunes entrés sur le marché du travail après une formation courte en apprentissage.

Il faut favoriser la mise en relation des élèves avec des tuteurs bénévoles en incitant les chefs d'établissement à constituer un réseau d'employeurs de proximité, autour du collège ou du lycée, susceptible d'offrir des débouchés professionnels aux jeunes qui y étudient. Cette expérience peut être encouragée par les collectivités qui ont la responsabilité de ces établissements, notamment les régions.

Pour les seniors, il faudrait permettre d'avoir le droit de démissionner au bout d'une période de salariat et de bénéficier de droits au chômage pour avoir plus de facilité à créer une entreprise. Pôle emploi serait ainsi un business angel !

Pour favoriser également la reprise d'entreprises il faut simplifier les processus de cession des petites entreprises. Dans cette perspective, il serait nécessaire de supprimer l'obligation d'observer, pour les entreprises de moins de 50 salariés, un délai d'information préalable des salariés avant toute cession d'un fonds de commerce de deux mois, prévue dans la loi Hamon du 31 juillet 2014.

Davantage d'entrepreneurs et d'esprit d'entreprise, ce serait en retour pour la société française moins de hiérarchie, davantage de transversalité et de collaboratif, moins de cloisonnement, davantage d'ouverture, moins de sédentarité, davantage de nomadisme et de présence digitale...

Aux préalables indispensables que sont le désir ou l'envie de créer, la politique en faveur de l'entrepreneuriat doit ajouter l'instauration d'un environnement plus favorable à l'acte d'entreprendre dès l'adolescence et tout au long de la vie des citoyens. Une somme de mesures n'y suffira pas. Il faut mobiliser les acteurs de l'entreprise dans la promotion de l'esprit d'entreprise. Cela passe par une exemplarité des dirigeants d'entreprise au sein de leurs entreprises et auprès de leurs collaborateurs et de toutes les parties prenantes, mais également par une mobilisation au sein de la société à travers des actions d'enseignement, de tutorat, de mécénat... en faveur de la création d'entreprises.

Il faut mobiliser les acteurs de l’entreprise dans la promotion de l’esprit d’entreprise.

LE PROGRAMME PRÉSIDENTIEL

Parmi les principales mesures en faveur des entreprises et des entrepreneurs dans le programme d'Emmanuel Macron, nouveau président de la République, on peut regretter l'absence d'objectifs synthétiques, par exemple sur la croissance du nombre d'entreprises de taille intermédiaire, qui demeure l'angle mort de nos politiques économiques alors qu'elle est au cœur du dynamisme allemand 6. Le programme est néanmoins novateur, car il ajoute aux mesures de soutien à la compétitivité des entreprises (baisse de l'IS...) celles destinées à favoriser l'acte d'entreprendre.

Parmi celles-ci on relève par exemple :

  • la baisse des charges qui pèsent sur les indépendants (professions libérales, commerçants, artisans, agriculteurs...) ;
  • l'extension des droits à l'assurance-chômage aux indépendants, aux entrepreneurs - afin qu'ils puissent bénéficier des mêmes droits au chômage que les salariés si leur aventure entrepreneuriale ne s'avère pas couronnée de succès - et aux salariés qui démissionnent ;
  • la suppression des charges des microentreprises (autoentrepreneurs) la première année et le doublement des plafonds pour permettre à plus d'entreprises de bénéficier de cette mesure et du régime fiscal de la microentreprise ;
  • le choix donné chaque année à tous les artisans et commerçants d'opter ou non, selon leurs besoins, pour le régime fiscal de la microentreprise ;
  • la création d'un droit à l'erreur. L'administration sera d'abord là pour conseiller avant de sanctionner, la sanction étant limitée aux manquements délibérés, répétés ou particulièrement graves ;
  • un site qui donnera accès aux PME aux obligations légales et conventionnelles à respecter, ainsi qu'à des conseils fournis par l'administration. Les réponses fournies en ligne pourront être valables auprès de cette dernière.
  • https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-160676-sortir-les-eti-de-langle-mort-des-politiques-economiques-2029139.php
  1. Article « Entreprendre », Les 100 mots de l'entreprise, PUF, « Que Sais-Je ? » 2016.
  2. « L'entreprise, une défiance française », Sociétal, Sans totem ni tabou : pour en finir avec les idées reçues, Eyrolles, 2017.
  3. http://www.huffingtonpost.fr/fleur-pellerin/echecs-rebond-creation-entreprise_b_4589576.html.
  4. Deux niveaux d'action publique sont renforcés par la loi NOTRe: la région et l'intercommunalité. Cette clarification des rôles entre collectivités locales était attendue par le monde économique. Pour autant, le tandem région-intercommunalité reste à construire. Avec le retrait des conseils départementaux de l'action économique et le strict encadrement de leurs interventions économiques, les politiques d'appui au développement économique doivent trouver de nouvelles organisations au sein de l'espace régional et à l'échelle des bassins d'emploi.
  5. Réseau Entreprendre (http://www.reseau-entreprendre.org/) est de ce point de vue exemplaire.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2017-6/encourager-l-entrepreneuriat.html?item_id=3603
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