Gérard BOULANGER

Conseiller du président de l'Institut technique de la Fédération Française du Bâtiment.

L'esprit d'entreprise selon Werner Sombart

Pour cet auteur atypique, les phénomènes économiques ne sont pas « neutres » : ils subissent l'influence de facteurs invisibles, au premier rang desquels figure la prédominance, à une époque donnée, d'un certain nombre de traits de caractère propres à ceux qui ont choisi de se livrer à une activité économique.

Pour qui cherche à identifier les qualités susceptibles de définir un authentique entrepreneur, les travaux de Werner Sombart (1863-1941), qui fut un des plus illustres représentants de la science économique en Allemagne, méritent d'être tirés d'un injuste oubli (voir encadré ci-dessous).

Sans négliger, en bon disciple de Marx, l'incidence des conditions historiques, du milieu social et des rapports de production sur la vie économique, Werner Sombart met ce qu'il appelle la « psychologie historique » au coeur de sa réflexion. C'est précisément cette conviction que les mentalités, les mobiles spirituels et les idéaux sont décisifs - « Ce qui imprime à une époque, et aussi à une période économique, son cachet particulier, c'est son esprit », écrit-il - qui donne à sa pensée une richesse humaine bien éloignée des points de vue parfois unilatéraux d'une certaine sociologie.

« J'ai fait de l'homme vivant et agissant le centre de mes recherches », affirme-t-il ainsi en préambule de son ouvrage Le bourgeois, dans lequel il analyse la genèse du capitalisme moderne. Significativement sous-titré « contribution à l'histoire morale et intellectuelle de l'homme moderne », ce maître livre est sans doute celui où Werner Sombart est allé le plus loin dans cette démarche introspective.

Conquérant, organisateur et négociant

Au chapitre intitulé « De l'esprit d'entreprise », après avoir posé comme axiome : « J'appelle entreprise, au sens large du mot, toute réalisation d'un plan à longue échéance, dont l'exécution exige la collaboration durable de plusieurs personnes animées d'une seule et même volonté », il examine quelles sont les qualités psychiques nécessaires à l'entrepreneur. Pour Werner Sombart, « s'il veut être sûr du succès, [l'entrepreneur] doit toujours être à la fois un conquérant, un organisateur et un négociant ».

L'aptitude à concevoir un plan et donc une certaine richesse d'imagination la résolution de réaliser ce plan poussée jusqu'à l'idée fixe la persévérance et la volonté de surmonter tous les obstacles mais aussi la force d'oser et de tout risquer, qui suppose une énergie morale hors du commun, telles sont les vertus du « conquérant ».

La capacité de subordonner la volonté d'autres hommes à la sienne pour coordonner leurs efforts de façon efficace, avec comme préalable la capacité de les juger en fonction de leurs aptitudes; le talent de les faire travailler à sa place, en les affectant à un poste où ils donneront le meilleur d'eux-mêmes et en faisant de l'entreprise « un tout à la fois souple et indivisible, parfaitement articulé », voilà ce que signifie être un « organisateur ».

La capacité de discuter et de convaincre en argumentant et en réfutant, le goût pour la procédure et l'art de savoir négocier - « on peut dire sans réserves ni restrictions que c'est la négociation qui constitue l'âme du commerce moderne », relève-t-il -, le sang-froid et le discernement nécessaires pour faire face à des situations en perpétuelle évolution, mais aussi l'esprit de décision qui permet de prendre sans délai les dispositions nécessaires : tel est, enfin, ce que Werner Sombart entend par « négociant ».

Vivacité d'esprit, perspicacité et intelligence

Revenant, dans un chapitre intitulé « Tempérament d'entrepreneur », sur les qualités morales nécessaires à ce dernier pour s'acquitter de ses fonctions, Werner Sombart en cite trois : la vivacité d'esprit, la perspicacité et l'intelligence.

Conception rapide, jugement net, souplesse intellectuelle, capacité d'aller à l'essentiel et de saisir l'opportunité favorable, esprit de décision et excellente mémoire caractérisent la « vivacité d'esprit» pour notre auteur.

Connaissance du monde et des hommes, de leurs faiblesses et de leurs forces, jugement sûr, « coup d'oeil » permettant d'apprécier avec objectivité une situation dans ses détails et ses complications : voilà ce qu'entend Werner Sombart par « perspicacité ».

Richesse imaginative en idées et en projets, abondance d'énergie vitale qui donne lieu à une véritable « joie d'agir », présence en lui « d'un ressort toujours en état de tension, d'une force qui le pousse sans cesse en avant et lui fait apparaître comme un véritable supplice le repos au coin du feu », tel est le sens qu'en l'espèce il donne au mot
« intelligence ».

Clôturant ce chapitre, l'auteur achève ce portrait par deux observations pleines de sens. Tout d'abord, s'il pointe que l'hypertrophie de la volonté chez l'entrepreneur a souvent pour corollaire « une vie affective et sentimentale plutôt rabougrie et d'une intensité manifestement inférieure à la normale », il souligne tout aussitôt que « c'est cela, et cela seul, qui le rend capable d'accomplir de grandes choses ».

Ensuite, en termes de comparaison, il relève que l'entrepreneur ressemble à bien des égards au chef d'armée et à l'homme d'État, qui sont eux aussi des organisateurs et des négociateurs, ajoutant que « l'on retrouve aussi beaucoup de ses traits chez le joueur d'échecs et le médecin. L'art du diagnostic permet non seulement de guérir des malades, mais encore de réussir en Bourse ».

Werner Sombart relèveque l’entrepreneur ressemble à bien des égards au chef d’arméet à l’homme d’État, qui sont eux aussi des organisateurs et des négociateurs.

Quiconque a fréquenté de près le monde haut en couleur des entrepreneurs en conviendra : ce portrait tracé il y a tout juste un siècle par Werner Sombart n'a rien perdu de sa pertinence !

Les prédispositions qu'il décrit, bien qu'elles soient inégalement sollicitées en fonction de l'activité exercée, du degré de développement de l'entreprise, de la conjoncture économique mais aussi de l'équation personnelle de son dirigeant, se révèlent aussi nécessaires aujourd'hui qu'elles l'étaient hier.

Sans doute faut-il voir dans cette permanence la vérification de ce qui fut l'intuition majeure de Werner Sombart : ce ne sont pas les rapports de production qui sont les sujets de l'Histoire, ce sont les hommes.

UN PROFIL HORS-NORME

À la fois économiste, historien et sociologue, Werner Sombart (1863-1941) enseigna aux universités de Breslau puis de Berlin. Disciple de Marx dans sa jeunesse, ce qui lui valut très tôt la réputation de « professeur rouge » et une longue mise à l'écart dans les milieux universitaires comme « sujet dangereux », il a été l'un des fondateurs des cercles d'études sociales dans les universités allemandes. Actif participant, avec Max Weber, au débat sur le rôle des facteurs religieux dans la genèse du capitalisme, il lui revient d'avoir souligné l'importance de la
« psychologie historique » dans l'analyse de la modernité.

Parmi ses travaux de renommée internationale et demeurés des classiques, on peut citer : Socialisme et mouvement social au XIXe siècle (1896), L'apogée du capitalisme (1902), Les Juifs et la vie économique (1911), Le bourgeois (1913), Luxe et capitalisme (1913), Le socialisme allemand (1934).

Afin de lever toute équivoque, il est utile de rappeler que son dernier livre, Le socialisme allemand, fit à sa sortie l'objet aux États-Unis d'une recension très élogieuse dans le Wall Street Journal et fut considéré en France comme « le couronnement de l'oeuvre de Werner Sombart » par le quotidien Le Matin, alors qu'en Allemagne il se fit écharper par l'ensemble de la presse national-socialiste 1. L'attaque la plus violente émanait du quotidien du parti nazi (NSDAP), le Völkischer Beobachter, qui accusait l'auteur d'une ambition « plus que grotesque » et considérait l'ouvrage « comme l'exemple même du genre de livres que nous n'avons pas voulu écrire ».

  1. Voir la préface d'Alain de Benoist à la réédition de l'ouvrage Le socialisme allemand aux éditions Pardès, 1990.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2017-6/l-esprit-d-entreprise-selon-werner-sombart.html?item_id=3589
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