Erell THÉVENON-POULLENNEC

Directrice des études de l'Institut de l'entreprise.

Image, images

L'image de l'entrepreneur est très différente de celle de l'entreprise ; la bienveillance dont bénéficie en général l'entrepreneur n'est pas de mise dans le jugement souvent radical porté « contre » l'entreprise.

Le dictionnaire Larousse donne de l'entrepreneur la définition suivante : « 1. Chef d'entreprise. 2. Chef d'entreprise spécialisé dans la construction, les travaux publics, les travaux d'habitation. » En voici l'image. Il est jeune ou pas, homme ou femme, qualifié le plus souvent. Il emploie un, dix, cent salariés. S'il gagne parfois très bien sa vie, sa rémunération est la plupart du temps modeste bien qu'il ne compte pas ses heures de travail. Il œuvre dans tous les secteurs d'activité. C'est donc, entre autres, l'entrepreneur général en bâtiment. Le patron d'une des 3,7 millions de TPE ou PME que compte le pays 1. Il fait partie de notre quotidien, ne fait pas de bruit. On en oublierait presque que c'est un entrepreneur.

Mais la notion d'entrepreneur évoque d'autres situations. Voici un autre portrait à la mode : il est jeune, dynamique. Faux dilettante - il travaille en jean, en coworking -, c'est un individu brillant. Il joue et construit avec le numérique, qui fait partie de son ADN. Il n'a pas vraiment de lieu de travail, encore moins d'horaires. Il est enthousiaste et confiant dans son avenir. Il boude les institutions, la grande entreprise, la carrière à la papa-maman. Il veut que son job ait du sens parce qu'il a envie de changer le monde. Cette image de l'entrepreneur-startupper vient naturellement à l'esprit en ce début de XXIe siècle. Elle a la cote, mais masque une réalité plus complexe. D'une part, le startupper est souvent un homme, diplômé et bien né : entreprendre dans ces conditions est réservé aux happy few. D'autre part, les entrepreneurs qui réussissent ne sont pas forcément des « Y » ou des millennials2 : des quadras et quinquas sont à l'origine de brillantes réussites 3.

Autre portrait d'un genre nouveau : jeune, d'origine modeste ou de quartier difficile, il a quitté l'école de bonne heure. Il s'est offert un costume et une berline noire qu'il entretient avec soin. Cette image d'Épinal d'entrepreneur est le « chauffeur Uber », l'arbre qui cache la forêt des autres situations. Cet entrepreneur est hors système et a trouvé, via les plates-formes de marché numériques, une activité à défaut d'un emploi. Bien que peu ou pas diplômé 4, il aspire à l'autonomie et voit dans cette forme d'entrepreneuriat un moteur d'émancipation, une possibilité d'échapper à son destin. Cette image d'entrepreneur « par nécessité » est celle de « la France de la débrouille » 5, la France de ceux qui n'attendent pas grand-chose du marché du travail, des entreprises, des institutions, mais qui aspirent néanmoins à maîtriser leur destin, leur parcours, leur employabilité. Cet entrepreneur est une des figures de l'autoentrepreneur. On en compte aujourd'hui plus de 1 million 6. Salariés, chômeurs, retraités, étudiants... ils se lancent dans l'aventure entrepreneuriale, avec l'espoir de développer le projet qui leur tient à cœur, entre besoin d'air et besoin de revenus complémentaires ou principaux.

Poursuivons notre examen. Il porte un projet, définit les étapes qu'il devra franchir pour atteindre son objectif, entraîne ses équipes. Il bénéfice d'une grande autonomie bien qu'il soit salarié. Voici l'« intrapreneur », entrepreneur dans son entreprise. L'« intraprenariat » est un état d'esprit plutôt qu'un statut, que les organisations privées comme publiques s'efforcent de promouvoir pour développer une culture et une dynamique de l'innovation en leur sein.

L'image plurielle de l'entrepreneur

Entre mythes et fantasmes, qu'est-ce qu'un entrepreneur ? Celui qui est mû par la volonté de construire, de développer, de porter un projet à la double dimension professionnelle et personnelle (les deux sont difficilement dissociables), individuelle et/ou collective. Il prend des risques financiers et personnels, parfois importants. Il crée, gère, développe. Il se bat pour trouver des clients et gagner des marchés il se bat (n'en déplaise à certains contrôleurs de l'administration) pour respecter la réglementation. Il crée des emplois, au minimum le sien. Il est libre et contraint en même temps. L'appât du gain est rarement sa seule motivation et nombreux sont ceux qui « galèrent », avec plus ou moins de bonheur. L'image de l'entrepreneur est donc large et plurielle. Elle suscite des sentiments positifs : enthousiasme, admiration, bienveillance, respect, envie... et nous invite à imaginer que notre société serait plus entreprenante qu'on ne l'imagine ou que l'on veut bien l'admettre. Les Français seraient entreprenants, et ce au-delà des frontières de classes et de générations.

La mauvaise image de l'entreprise

Ce constat ne manque pas de surprendre ! Car cette bienveillance vis-à-vis de l'entrepreneur tranche brutalement avec les mythes et fantasmes attachés à l'entreprise. L'image du grand patron-entrepreneur, particulièrement mauvaise, cristallise ce paradoxe. Ceux qui ont bâti un empire qui fait honneur au pays et emploient des milliers de personnes dans le monde entier sont régulièrement voués aux gémonies. Car l'image de ces entrepreneurs se confond avec celle de l'entreprise qui, sauf lorsqu'elle est « petite », est honnie. L'entreprise suscite rejet, incompréhension, détestation...

L’image de ces entrepreneurs se confond avec celle de l’entreprise qui, sauf lorsqu’elle est « petite », est honnie. L’entreprise suscite rejet, incompréhension, détestation…

Plusieurs raisons peuvent expliquer ce désamour : le poids des traditions, celui de l'État, le décalage entre l'enseignement scolaire et les réalités économiques et professionnelles... 7. Au-delà de ces explications, ce contraste entre les images respectivement détestable et satisfaisante de l'entreprise et de l'entrepreneur reflète la double fracture qui traverse notre société, et qu'illustre la carte de France des résultats de l'élection présidentielle 8.

La première fracture, horizontale - dont l'on perçoit le reflet dans les différents portraits d'entrepreneurs -, se creuse entre, d'un côté, ceux qui surfent sur la vague des mutations économiques et sociales avec aisance et, de l'autre, ceux qui tentent de prendre cette vague et surnagent. Les premiers, les plus favorisés, maîtrisent les nouvelles technologies, innovent et imaginent de nouveaux business models, produits ou services. Leurs échecs seront autant d'atouts pour construire la suite de leur parcours. Les seconds y aspirent mais n'ont en réalité pas le capital pour y parvenir. Ils s'appuient sur ces nouvelles formes et organisations du travail et du marché pour tenter d'en tirer parti. Ils espèrent maîtriser ces nouveaux modèles. Ils n'en sont en réalité que des rouages, voire des victimes.

L'autre fracture, verticale cette fois, isole ceux qui se tournent résolument vers l'avenir, dont l'horizon est le monde, de ceux qui en ont peur. Les premiers, entrepreneurs, entreprises ou individus, absorbent les nouvelles technologies, transforment et se transforment. Les seconds se crispent, appellent à la construction, vaine, de digues en tout genre.

Ces images de l’entrepreneur reflètent une société déchirée entre craintes et espoirs, fragmentée et en voie de polarisation.

Ces images de l'entrepreneur reflètent une société déchirée entre craintes et espoirs, fragmentée et en voie de polarisation. Or, l'entreprise, qu'elle soit petite, moyenne ou grande, est un lieu privilégié pour embrasser les transformations du monde : c'est dans et avec elle que se joueront les prochains actes.

Les citoyens doivent comprendre que l'entreprise est aussi au service de l'intérêt général 9. Encore faut-il qu'elle le prouve, notamment en donnant à voir ce qu'elle tente et ce qu'elle réussit dans les domaines économique, technologique mais aussi social et sociétal. L'enjeu est majeur. Faisons le pari que la convergence des images de l'entrepreneur et de l'entreprise nous renverra le reflet d'une société qui aura enfin décidé de se prendre en main.

  1. « Les entreprises en France », Insee, 2016.
  2. Il n'existe pas de définition exacte et partagée par tous : les millennials - aussi appelés génération Y - sont les personnes nées entre 1980 et 2000 environ.
  3. Citons par exemple Éric Carreel (Withings), Jean-Baptiste Rudelle (Criteo) ou Ludovic Le Moan (Sigfox).
  4. 61 % des chauffeurs travaillant avec Uber ont au moins le bac. A. Landier, D. Szomoru, D. Thesmar, « Travailler sur une plateforme Internet ; une analyse des chauffeurs utilisant Uber en France », étude réalisée pour la société Uber, mars 2016.
  5. David Ménascé, « La France du Bon Coin », Institut de l'entreprise, septembre 2015.
  6. Fin juin 2015, le réseau des Urssaf comptabilisait 1 075 000 autoentrepreneurs inscrits (Acoss Stat n° 227, janvier 2016).
  7. David Simonnet, « L'entreprise, une défiance française », in Jean-Marc Daniel et Frédéric Monlouis-Félicité (dir.), Sociétal 2017, Eyrolles.
  8. Cet article a été écrit au lendemain du premier tour de l'élection présidentielle française de 2017.
  9. Discours d'Antoine Frérot, président de l'Institut de l'entreprise, prononcé le 25 janvier 2017 à la maison de la Chimie lors de l'assemblée générale de l'Institut de l'entreprise.
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