Robert ROCHEFORT

Diplômé de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique (ENSAE), Robert Rochefort est directeur général du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc). Il enseigne dans plusieurs universités et grandes écoles et est chroniqueur sur Europe I.

Dans le temps libre, il y a beaucoup de temps contraint

Robert Rochefort met en avant l’imbrication croissante entre temps de travail et temps libre et l’inexorable progression de l’activité de loisirs « télévision ».

Les Français ont-ils réellement plus de temps libre qu’il y a vingt ou trente ans ?

Robert Rochefort. Il est difficile de répondre à cette question. Globalement, ils ont plutôt plus de temps libre que voici vingt ou trente ans d’un point de vue individuel.

Mais ce n’est pas vrai d’un point de vue familial car la montée du travail des femmes s’est accompagnée d’une emprise du temps de travail domestique plus importante que la baisse de leur temps de travail professionnel.

Il est en outre délicat de donner une définition simple du temps libre. Sachant que le temps de transport est stable sur longue période, peut-on considérer que le temps libre, c’est le temps hors travail et hors transport ?

Mais faire des achats de produits de première nécessité en faisant du lèche-vitrine, est-ce une activité de temps libre ? Qu’en est-il de l’organisation des sorties des enfants le week-end ?

Dans le temps libre, il y a en effet beaucoup de « temps contraint ». A commencer par du temps de récupération car le temps de travail, même quand il baisse, devient plus accaparant, plus stressant, et les gens utilisent une partie de leur temps libre pour se reposer.

Enfin, le travail chez soi est en train de réapparaître du fait des trente-cinq heures, des nouvelles organisations du temps salarié et de nouvelles technologies comme internet ou le téléphone portable qui suppriment les frontières entre le lieu de travail et le foyer.

L’évolution du temps libre s’est-elle accompagnée d’une transformation de la répartition des tâches entre hommes et femmes ?

Dans les années soixante, les femmes travaillaient peu à l’extérieur de leur domicile. En contrepartie, les hommes effectuaient moins de tâches ménagères qu’aujourd’hui où ils ne s’occupent toujours pas des tâches domestiques les plus traditionnelles (ménage, repassage…) mais participent plutôt à la gestion de l’univers domestique, en faisant du bricolage ou en assurant la gestion financière du foyer, par exemple.

Quelles sont les catégories socioprofessionnelles pour lesquelles le temps libre a le plus progressé ?

Les ouvriers et les catégories proches des ouvriers. Pour les cadres, l’évolution est plus difficile à mesurer. Aux termes des accords sur les trente-cinq heures, les cadres ont généralement bénéficié de jours de repos supplémentaires alors que les non-cadres connaissent de véritables changements de leurs horaires de travail. Cela modifie beaucoup les données du problème.

Les trente-cinq heures, cela change quand même les choses… ?

N’oubliez pas que seulement sept millions de personnes sont déjà passées aux trente-cinq heures, soit la moitié de la population potentiellement concernée. On ne mesure donc pas encore pleinement les conséquences de cette loi. Sans avoir de données statistiques fiables, on voit bien certaines évolutions des comportements des consommateurs : cela va des boulangers qui vendent désormais des croissants en dehors des week-ends aux TGV Méditerranée qui sont pleins dès le jeudi soir. Mais cela ne concerne qu’une minorité de la population.

A quoi les Français occupent-ils leur surcroît de temps libre ?

D’abord, ils regardent plus la télévision. C’est l’activité de loisirs la plus importante, et elle croît sous l’effet de la demande mais aussi d’une offre de chaînes toujours plus nombreuses et à la diffusion vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Ensuite, leur temps libre est éclaté entre toutes sortes d’activités :

  • Des activités payantes de loisirs : sorties culturelles, parcs de loisirs…,
  • Des pratiques sportives légères, souvent en famille, qui ont été favorisées par les investissements des collectivités locales dans ce domaine ;
  • Le bricolage et le jardinage. Si le bricolage est en général fonction du statut d’occupation, le jardinage, lui, ne l’est pas, et est en train de gagner le milieu urbain grâce aux balcons et aux terrasses

Le poids du poste logement dans la consommation se confirme donc…

Au cours des vingt-cinq dernières années, le logement est devenu le premier poste de consommation des Français, avant la voiture ou l’alimentation. Par logement, on entend effectivement le loyer ou les intérêts d’emprunt et le foncier, l’équipement du logement et le bricolage/jardinage. C’est une tendance lourde.

Si le temps libre s’accroît encore, le temps dont bénéficie le logement en bénéficiera aussi ?

Oui, probablement. Grâce au développement des trente-cinq heures et au vieillissement démographique. Les jeunes retraités ont beaucoup de temps pour leur logement tout en restant physiquement aptes…

Ces deux facteurs peuvent contribuer au développement du travail au noir...

On sait mal mesurer le travail au noir mais on peut penser qu’il devrait progresser. Il ne faut toutefois pas focaliser sur certains groupes. Une part des jeunes retraités peuvent effectivement travailler au noir, mais ils sont forcément très minoritaires et difficiles à chiffrer. D’ailleurs dans la période récente, la TVA à 5,5 % sur les travaux dans le logement existant a été un très bon facteur de diminution du travail au noir. A l’inverse, les pénuries actuelles de main-d’œuvre favorisent le travail au noir. Il ne faut donc pas avoir une approche simpliste de ce phénomène : beaucoup de paramètres entrent en compte, y compris la prise de conscience des ménages du risque de travail de moins bonne qualité, sans assurance…

La modification de l’organisation du temps se traduit-elle dans la façon dont on organise son logement ?

Oui. On a maintenant tendance à organiser un endroit chez soi pour travailler : une partie du salon, une pièce particulière, une partie d’une chambre qui est de moins en moins une chambre à coucher et devient une pièce à vivre. Là aussi, c’est une tendance lourde : on est passé d’un logement dortoir dans les années soixante à un logement de plus en plus confortable et, maintenant, à un logement pluri-fonctionnel, dédiant l’espace à une ou plusieurs fonctions.

La transformation de la salle de bains en pièce de « soins du corps » se confirme également. Cette pièce qui, depuis longtemps, est la victime de l’insuffisance d’espace, s’agrandit et accueille de la balnéothérapie ou des cyclo-trainers pour maintenir sa forme.

Enfin, on voit se développer les espaces de « home cinéma ». Cette tendance vient des Etats-Unis où, par exemple, on n’hésite pas à transformer un garage en auditorium-salle de spectacles intégrée.

La cuisine ne change pas ?

Depuis quarante ans, la cuisine a toujours reflété l’évolution de nos modes de vie.

Elle avait déjà une grande importance quand les Françaises ne travaillaient pas. Dans les années soixante-dix, sa taille a baissé et elle a accueilli les robots ménagers. Dix ans plus tard, elle est devenue un laboratoire blanc. Aujourd’hui, on observe un retour à la cuisine de grand-mère avec des équipements de haute technologie et des produits bio. Elle devient plus grande et plus ouverte.

Pensez-vous que le temps de travail puisse encore baisser en France ?

Dans la situation actuelle, toute baisse supplémentaire du temps de travail serait compensée par une course à la productivité encore plus forte et une interpénétration encore plus importante entre temps de travail et temps libre. De toutes façons, dans les quinze à vingt ans à venir, dans la compétition internationale, il sera très difficile de réduire encore le temps de travail.

Cela vaut-il pour l’ensemble de l’Union européenne ?

On n’échappera pas à une sorte de régulation du temps de travail, non pas à l’échelon de l’Europe mais bien à celui de l’ensemble des pays occidentaux. On ne pourra pas s’abriter sous des cloches nationales.

Les trente-cinq heures sont une « cloche nationale »…

Oui, mais il y en a d’autres ailleurs : des pays où l’on part très tôt du travail ou bien où l’on pratique les week-ends prolongés… Je ne suis pas sûr que nous soyons à l’abri d’un mouvement en sens inverse, particulièrement si des pénuries de main-d’œuvre perdurent. Alors, bien sûr, on ne reviendra pas sur cette loi très symbolique, mais dans la pratique réelle se posera le problème des heures supplémentaires. Les trente-cinq heures ne seront pas la règle pour l’ensemble des salariés français.

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