Jean-Philippe ANTONI

Professeur de géographie au laboratoire ThéMA (CNRS et université Bourgogne Europe).

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Les campagnes sont-elles les villes de demain ?

Aux représentations caricaturales de la ville et de la campagne succèdent l’idée et les réalités d’un urbain généralisé. Les modes de vie uniformisés, où que l’on soit, laissent tout de même aux espaces ruraux des marges d’innovation et de renouveau. Sans idyllisme, le recours au rural, à ses aménités et à ses paysages typiques autorise d’autres perspectives, notamment en ce qui concerne la préservation environnementale.

En 1668, Jean de La Fontaine publiait sa célèbre fable Le Rat de ville et le Rat des champs, construite sur l’allégorie d’un monde urbain raffiné mais empreint d’inquiétudes, opposé à la rusticité sereine mais fruste des campagnes. Cette dichotomie, probablement née avec les premières villes, a longtemps structuré les sociétés européennes en hiérarchisant les fonctions et en distinguant deux manières très différentes d’être au monde ; malgré des évolutions majeures, comme le travail des métaux ou l’exploitation de l’énergie minière, elle est restée plus ou moins stable pendant des siècles.

Si Virgile a tôt chanté les vertus d’une vie rurale saine et équilibrée, c’est en effet dans les villes que se sont concentrés la puissance, l’innovation et le progrès social. En organisant les proximités géographiques et les interactions sociales, la ville a généré des bénéfices immédiatement réinvestis dans des fonctions spécifiquement urbaines : un artisanat spécialisé, une organisation militaire structurée, une offre culturelle et artistique plus élaborée, une proactivité possiblement révolutionnaire. Ainsi, la ville ne s’est pas seulement distinguée du village ou du bourg rural par sa taille ou sa densité de population, mais bien par l’accumulation et la diversification de fonctions innovantes, qui s’accompagnent de nouvelles élites sociales et qui traduisent un véritable changement de nature. Dans une lecture plus politique que celle de La Fontaine, Karl Marx n’a pas hésité à l’interpréter comme une forme subtile mais réelle de domination de classe.

Une dualité historique qui s’efface

Nous venons d’évoquer une époque où les villes ne regroupaient pourtant guère plus de 10 % de la population, dans un monde où la ruralité dominait encore très largement, tant par son étendue que par le nombre de ses habitants. Sous l’Ancien Régime, « faire ville » relevait moins d’une question de taille que d’un privilège politique et d’un paysage reconnaissable entre tous : l’hôtel de ville, le beffroi et les remparts qui en dessinaient les contours symboliques. Pourtant, certaines de ces villes ne rassemblaient même pas 500 habitants, alors que de grandes localités du Midi ou de la région parisienne, fortes de 4 000 à 5 000 âmes, ne détenaient que le titre de bourg. Au XIXe siècle encore, il suffisait de 2 000 habitants pour qu’une commune soit qualifiée d’urbaine. C’est plus d’un siècle seulement après l’explosion urbaine liée à la révolution industrielle que cette dualité entre ville et campagne fera l’objet d’un sérieux questionnement. Alors qu’au milieu des années 1950, le dictionnaire Quillet persiste à définir le campagnard comme une « personne dont les manières sont rustiques, grossières », les géographes annoncent dès les années 1970 que le dualisme du rat des villes ou des champs commence à s’effacer, et Robert Chapuis démontre courageusement, quelques années plus tard, que les ruraux français n’ont en réalité rien d’une population d’« attardés » ou de « sous-développés 1 ».

Dans ce court intervalle de temps, la population urbaine devait pourtant atteindre 75 %, effaçant petit à petit la campagne du monde médiatique, politique et économique, reléguant en creux la ruralité à un espace immobile, vide de toute expression dynamique. La ville connaissait l’effet inverse, étalant toujours plus loin son emprise, jusqu’à déborder de ses limites pour devenir agglomération, aire urbaine, puis métropole : autant de formes nouvelles, périurbaines et souvent très éloignées des centres, qui redessinent parfois jusqu’à l’effacement le paysage traditionnel des villes. Dans la géographie inédite de la fin du XXe siècle, l’« urbain » n’est plus une ville mais une juxtaposition de pôles, de couronnes périphériques et de communes polarisées. Et le « rural » n’est plus véritablement la campagne : ses territoires, parfois peu denses, plus rarement très peu denses, sont désormais quasiment tous « sous influence » d’un pôle urbain. Ils représentent aujourd’hui 88 % des communes françaises et 33 % de la population (près de 22 millions d’habitants), ce qui fait de la France le deuxième pays le plus rural d’Europe après la Pologne.

Mais, avec 93 % de Français résidant dans un territoire placé sous l’influence directe d’une ville, dont près des deux tiers dans des « aires d’attraction » comptant au moins 200 000 habitants, cette ruralité n’est plus la caricature que renvoie la fable de La Fontaine. À l’exception de rares zones véritablement isolées, qui ne regroupent plus qu’une portion marginale de la population, le mode de vie « urbain » s’est imposé partout de manière quasi hégémonique.

La grande majorité du monde rural se situe dans des espaces qui restent certes peu denses, mais qui sont localisés à proximité plus ou moins immédiate des emplois et des pôles urbains, avec lesquels ils partagent un mode de vie qui s’est largement uniformisé. On peut facilement s’en convaincre par quelques exemples :

  • D’après la Cour des comptes, près de deux tiers des territoires intercommunaux sont quasi intégralement couverts par le réseau de téléphonie mobile 4G depuis 2021 (par au moins un opérateur) contre un quart seulement en 2017. Hormis dans des zones très reculées et presque désertes, notamment en haute montagne, il n’y a plus de « zones blanches » en France. Le monde rural et le monde urbain ont désormais la capacité de communiquer de la même manière.
  • Pour lutter contre la « fracture numérique », les plans gouvernementaux successifs ont ouvert Internet à tous les Français, ou presque, dans les zones urbaines (où chaque opérateur déploie son propre réseau dans une logique de concurrence) comme dans les zones rurales (où les opérateurs réagissent aux appels à manifestation d’intérêt). En moins de quinze ans, la couverture en fibre optique a atteint plus de 90 % des territoires de France (contre 69 % en moyenne dans l’UE fin 2024). Le monde rural et le monde urbain ont désormais la capacité de s’informer de la même manière.
  • Selon l’IFOP, le commerce en ligne d’Amazon (pour ne prendre que l’exemple le plus massif) est utile dans le quotidien des urbains comme des ruraux, en particulier dans les petites communes et dans les zones rurales, où près d’un tiers des habitants déclarent ne plus pouvoir se passer de produits introuvables dans les quelques commerces à proximité de chez eux. La livraison agit ici comme un levier de désenclavement qui réduit les « fractures territoriales » par un accès égal à l’offre 2. Le monde rural et le monde urbain ont désormais la capacité de consommer de la même manière.
  • Enfin, à la tête de Netflix, Ted Sarandos estime que les plateformes de vidéo à la demande (VAD) ont « sauvé Hollywood » en proposant des « programmes que chacun peut consommer comme il le souhaite », à n’importe quelle heure, mais surtout n’importe où. La VAD permet en effet aux habitants éloignés des cinémas – un modèle urbain, puis périurbain, que certains pensent aujourd’hui révolu – d’accéder à un contenu cinématographique quasi illimité. Le monde rural et le monde urbain ont désormais la capacité de se divertir de la même manière.

L’urbain ayant techniquement englobé l’essentiel du territoire, la distinction classique entre le monde des villes et celui des champs s’estompe au fur et à mesure que son obsolescence est programmée. Si personne n’a encore eu le courage académique de reconnaître que le modèle historique villes-campagnes est déjà dépassé, nous n’en sommes probablement plus très loin. Dans ce contexte, l’une des grandes interrogations pour les années à venir concerne l’évolution de l’habitat et des préférences résidentielles. Plusieurs scénarios sont possibles : (1) la poursuite improbable d’un étalement urbain néfaste en matière d’artificialisation des sols et de dépendance à l'automobile ; (2) la densification proximale des villes selon un modèle compact censé convenir aux exigences du développement durable ; ou bien (3) le renouveau d’une ruralité résiliente face aux enjeux climatiques, énergétiques et sociaux qui s’annoncent. Longtemps laissé de côté par les stratégies urbaines de prospective et d’aménagement du territoire, ce troisième scénario est presque devenu crédible après l’épisode de la Covid. Il pourrait bien prolonger le célèbre trait d’esprit d’Alphonse Allais 3, et faire des campagnes les villes de demain.

Résilience néorurale ?

Les dynamiques territoriales liées à la crise de la Covid (2020-2022) sont désormais bien connues. Malgré l’annonce d’une possible « revanche des campagnes », caractérisée par un exode urbain et une revitalisation généralisée des espaces ruraux, les mouvements sont restés relativement limités et hétérogènes. Certains citadins se sont effectivement installés dans des villes moyennes ou petites, mais le choix de la ruralité est resté rare. Néanmoins, un large débat s’est ouvert sur les avantages de la campagne face aux fortes densités urbaines 4. En premier lieu, la contrainte des confinements sanitaires a renforcé l’importance accordée à la qualité de vie résidentielle, dans des logements plus spacieux, dotés de jardins, à proximité immédiate de la nature. Parallèlement, la généralisation du télétravail, rendue possible par une couverture numérique satisfaisante, a permis de relativiser la contrainte de proximité à certains lieux d’emploi : l’essor d’espaces dédiés, associés à une simple gare ou à un espace de covoiturage, a légitimé le fait de profiter de son chez-soi sans interdire complètement la possibilité de déplacements ponctuels plus lointains.

Si cet argumentaire a largement résonné durant la crise sanitaire, cette dernière n’a probablement fait qu’accentuer une tendance néorurale commencée dans les années 1990, qui se prolonge aujourd’hui dans un contexte de changement climatique et de transition énergétique. Longtemps ignorés des trajectoires de la modernité urbaine, plusieurs éléments témoignent à nouveau de la valeur qualitative du monde rural.

La qualité des paysages naturels, la présence d’îlots de fraîcheur et l’architecture traditionnelle de l’« ancien rénovable », à des prix nettement plus abordables que ceux de l’immobilier urbain, constituent autant d’atouts face à l’intensification d’épisodes caniculaires devenus insupportables en ville.

Avec des contraintes patrimoniales et techniques souvent réduites par rapport aux villes, la valorisation du bois-énergie, la méthanisation, la petite hydroélectricité, les panneaux solaires ou les éoliennes domestiques s’intègrent progressivement au paysage rural en renforçant l’autonomie énergétique des campagnes.

Loin de la grande distribution alimentaire et de sa complexité logistique, la vente maraîchère directe et l’élevage artisanal privilégient la qualité, dans une logique d’économie circulaire créatrice d’emplois locaux, à laquelle l’essor récent des véhicules électriques apporte une solution de livraison conviviale et décarbonée.

Ainsi, alors que la dépendance des métropoles en ressources élémentaires ne cesse de croître, le monde rural semble aujourd’hui à même de répondre de manière autonome aux objectifs environnementaux de demain, avec une capacité d’innovation qui découle directement de ses paysages et de ses aménités propres, dont certaines semblent tout aussi judicieuses à mettre en valeur que celles des villes, sinon plus.

Pour autant, dresser un portrait idyllique des campagnes d’aujourd’hui serait malhonnête. Le monde médiatique relaie épisodiquement le malaise et les fragilités qui marquent parfois profondément le monde rural. Malgré une qualité de vie remarquable combinée aux apports récents du numérique, il y persiste parfois un sentiment d’abandon institutionnel, d’isolement social ou de manque de proximité, notamment pour l’accès aux services essentiels. Le déficit de services publics constitue d’ailleurs l’un des principaux freins à l’installation en zone rurale, bien avant l’insuffisance de l’offre d’emploi ou la rareté des transports. L’accès aux soins en est le signe le plus visible : la pénurie de médecins oblige à parcourir de trop longues distances ou à patienter trop longtemps, poussant certains à renoncer aux soins. Parallèlement, la généralisation du numérique impose en elle-même des difficultés d’usage qui renforcent les inégalités face aux démarches administratives, à l’information ou à l’accès aux droits, notamment pour les plus âgés, mais également des contraintes d’investissement informatique et d’abonnement qui concernent aussi les plus jeunes. Ces difficultés qui stigmatisent la ruralité sont aujourd’hui bien identifiées. Mais n’est-il pas malhonnête ici aussi de ne les associer qu’au seul monde rural ? Si ces obstacles touchent particulièrement les campagnes, ils existent à peu près de la même manière en ville, en particulier dans les banlieues et les périphéries urbaines.

En définitive, on peut se demander si la véritable menace qui pèse sur les campagnes ne réside pas davantage dans la transformation trop rapide du secteur agricole. Entre 2020 et 2023, la France a perdu 40 000 exploitations, principalement des petites fermes tenues par des agriculteurs retraités. Ce recul s’inscrit lui aussi dans une forme d’« urbanisation » des pratiques agricoles : la surtransposition des normes, la multiplication des démarches administratives, l’augmentation des exigences bancaires nécessaires au machinisme comme la complexification des filières agronomiques sont autant de contraintes longtemps inconnues des campagnes qui réserveront peut-être demain leur exploitation aux seuls grands groupes industriels. Pourtant, souvent de manière inconsciente, mais toujours « gratuitement », ce sont bien les paysans traditionnels qui, pendant des siècles, ont façonné les paysages ruraux en les dotant des atouts dont nous héritons aujourd’hui. Même si un relais semble s’installer aujourd’hui à travers des initiatives comme celles des parcs naturels régionaux, ou grâce aux loisirs verts qu’ils encouragent peut-être trop rapidement, eux aussi, rien ne garantit que ces paysages résisteront aux nouvelles exigences agronomiques et touristiques. Si l’on considère la géographie comme un résultat construit qui s’inscrit dans l’espace, le modèle économique qui permettra de maintenir nos paysages ruraux pour notre plus grand bénéfice reste à définir.

Dans ce contexte en évolution rapide, il est difficile d’anticiper l’avenir des campagnes. Deviendront-elles les « villes » de demain ? Ou un terrain de relégation généralisé pour la France périphérique 5, celle des nouveaux rats des champs ? Ce qui est certain, c’est que dans la littérature comme au cinéma, la science-fiction avait fait rêver la génération des boomers avec des villes du futur qui enchevêtraient les scénarios d’utopies et de dystopies urbaines. Les générations qui arrivent en sont à peu près au même point, à ceci près que les campagnes du futur sont elles aussi entrées dans la course.

Générée par intelligence artificielle, cette image illustre une forme moderne de résilience rurale, où les aménités propres aux campagnes profitent au confort résidentiel, au cadre de vie et à l’autonomie énergétique.

  1. Outre la thèse pionnière de Gaston Roupnel en 1922, qui montre l’emprise de la ville sur les campagnes dijonnaises, on lira par exemple Ville et campagne. La fin d’un dualisme, publié par Alain Berger et Jacques Rouzier en 1977, et bien sûr Les Ruraux français de Robert Chapuis, paru en 1986.
  2. Avec un temps d’avance sur son développement en France, le réseau « Rural Super Rural » d’Amazon doit encore être étendu, fin 2025, à des dizaines de millions de clients dans plus de 4 000 petites villes et zones rurales des États-Unis.
  3. Pour mémoire, rappelons ce trait d’esprit, tellement célèbre que plus personne ne se souvient ni où ni quand il a été prononcé : « Les villes devraient être construites à la campagne, l’air y est tellement plus pur. »
  4. Parmi les défenseurs actuels d’une ruralité conviviale opposée à l’expansion tentaculaire des villes, on peut par exemple citer : Guillaume Faburel, Indécence urbaine. Pour un nouveau pacte avec le vivant, Paris, Flammarion, « Climats », 2023 ; Jean-Claude Michéa, Extension du domaine du capital, Paris, Albin Michel, 2023 ; Christophe Guilluy, Métropolia et Périphéria. Un voyage extraordinaire, Paris, Flammarion, 2025.
  5. Selon le concept soutenu par Chistrophe Guilluy depuis la parution de son ouvrage éponyme (La France périphérique, Flammarion) en 2014.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-3/les-campagnes-sont-elles-les-villes-de-demain.html?item_id=7993
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