Eddy FOUGIER

Politologue, créateur et animateur de l’Observatoire du positif

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Le monde rural, un monde d’initiatives et d’expérimentations

À rebours de l’image d’un monde rural en déprime et en déclin, d’innombrables initiatives font vivre et même vibrionner les campagnes. Reposant sur des synergies et des énergies forcément locales, naissent et se déploient ainsi de nouvelles activités et festivités, des services et des commerces itinérants, des épiceries et des cafés, des start-up agricoles. Élus, acteurs économiques, associations sont, avec les habitants, à la manœuvre.

À coup sûr, ainsi que l’affirme Destin Commun, « la ruralité souffre aujourd’hui d’une invisibilisation et d’une vision déformée de sa réalité dans l’espace politique, médiatique et culturel 1 ». Lorsqu›il est question du monde rural dans l’espace public, ce sont, en effet, plutôt des évolutions négatives qui sont mises en exergue.

Et pourtant, la campagne est aussi un espace de créativité d’où émergent diverses initiatives et formes d’expérimentation, qui émanent de différents acteurs. Nous allons nous concentrer ici, sans souci d’exhaustivité, sur trois acteurs spécifiques : les élus, les acteurs économiques et le monde associatif.

Le volontarisme d’élus avec les habitants

Des maires de petites communes et des élus locaux ont décidé, avec leurs habitants, de lutter ensemble contre ce fatalisme de la « France du vide » et d’une zone rurale qui se désertifie, qui décline sur le plan économique et démographique et qui vieillit de façon inexorable, en attirant à nouveau des habitants et des activités.

C’est le cas, par exemple, de Verteillac 2, un petit village rural de Dordogne de près de 600 habitants. Celui-ci est en pleine croissance, avec pas moins de 13 commerces qui y ont ouvert en l’espace de quatre ans et une dizaine qui ont été repris. Cette réussite n’est pas uniquement due à l’activisme de la municipalité. Elle s’appuie aussi sur l’implication de ses habitants. Onze comités ont été ainsi créés avec des élus et des habitants, qui ont donné naissance à plus de 70 projets. Finalement, ce n’est pas moins de 150 habitants, soit près d’un quart de la population du village, qui participent à ces comités. Chaque année, une centaine d’événements sont également organisés dans ce village, impliquant un habitant sur cinq.

C’est aussi le cas de Châtel-en-Trièves 3, un village de 500 habitants dans l’Isère, né en 2017 de la fusion de deux communes, Saint-Sébastien et Cordéac, à la suite de l’annonce de la fermeture de l’école de cette dernière commune. Ce renouveau du village s’appuie sur la fusion de ces deux communes, mais aussi sur l’organisation par la municipalité d’ateliers participatifs de consultation et de coconstruction de divers projets avec les habitants. Ceux-ci ont créé un café-épicerie associatif (qui a dû fermer en 2022 et qui a été remplacé par le restaurant Au Châtel) et des jardins partagés. Il s’est ensuivi également l’installation d’un cabinet de kinésithérapeute et d’ostéopathe, d’un salon de coiffure… Et l’école élémentaire a été maintenue dans la nouvelle commune.

Ainsi que l’affirme Fanny Lacroix, maire de Châtel-en-Trièves depuis 2020, « ce que l’on a tous compris collectivement, c’est que dans une petite commune comme la nôtre, si le maire est tout seul avec sa secrétaire de mairie, il ne fait rien, il déprime. Mais s’il comprend qu’il a une communauté avec lui, des habitants prêts à se retrousser les manches pour sauver une école ou pour ouvrir un café-épicerie, ça change la vie 4 ». Elle défend d’ailleurs l’idée de « droit au village » en souhaitant remettre la citoyenneté au cœur de la démocratie et du processus de décision, d’autant que le maire d’une petite commune, effectivement, ne peut pas faire grand-chose sans l’engagement de ses habitants.

De telles initiatives peuvent aussi dépasser le cadre communal. C’est ce qui s’est produit dans la Biovallée, dans la Drôme, un territoire principalement rural d’un peu plus de 55 000 habitants. Tout a commencé par la dépollution de la rivière Drôme, qui traverse le territoire. Cette grande réussite a constitué un véritable déclic aux yeux des élus locaux. Ils ont pris progressivement conscience du fait qu’il n’y avait pas nécessairement de fatalité dans la désertification de ce territoire. Ils ont alors décidé de miser sur le développement de l’agriculture biologique avec la mise en place d’une véritable filière autour du bio. C’est dans ce contexte qu’est né le projet Biovallée en tant que tel, qui entend, depuis maintenant plus d’une vingtaine d’années, faire de ce territoire une référence nationale et européenne en matière de développement durable. La Biovallée est tout d’abord une marque déposée en 2002 par trois communautés de communes, un projet officiellement validé par le conseil régional de Rhône-Alpes en 2009, et une association 5, créée en mai 2012 pour promouvoir, gérer et développer le territoire et mettre en réseau les acteurs de la transition, ainsi qu’une charte.

Les acteurs économiques : des agriculteurs aux commerces itinérants

Même s’ils ne représentent que 2 % de la population rurale et 6 % de ses actifs 6, les agriculteurs n’en restent pas moins les principales forces vives des espaces ruraux. Leur image apparaît néanmoins souvent assez caricaturale dans l’espace public. Or, les agriculteurs d’aujourd’hui sont aussi des « ageekulteurs », adeptes des nouvelles technologies et des différentes innovations, ce que l’on appelle l’agriculture de précision : drones, satellites au service de l’agriculture, robots de traite ou de désherbage, capteurs, big data agricole, IA…

Ce sont aussi souvent des agritwittos et, pour certains, des agriyoutubeurs. Nombre d’entre eux ont su saisir l’opportunité offerte par les technologies numériques pour chercher à communiquer en direction du grand public, notamment pour montrer la réalité de l’agriculture actuelle, mais aussi pour répondre aux critiques et aux controverses. Les plus actifs sur Twitter puis sur X se sont ainsi rassemblés dans l’association #FranceAgriTwittos. On compte aussi une vingtaine d’agriyoutubeurs qui sont parvenus à casser un certain nombre de codes de la communication traditionnelle du secteur agricole, en reprenant à leur compte ceux des influenceurs sur YouTube. Ces chaînes peuvent même avoir un impact par-delà les mondes agricoles. En 2018, l’agriyoutubeur David Forge a été ainsi reçu par le président de la République à l’Élysée après l’avoir interpellé dans une vidéo diffusée sur sa chaîne YouTube.

Mais ces initiatives en direction du grand public ne se limitent pas aux outils numériques. Les agriculteurs ouvrent régulièrement leurs exploitations aux visiteurs. Ils développent la vente à la ferme et l’agritourisme. Ils créent des magasins de producteurs. Ils interviennent dans les écoles. Depuis quelques années, ils organisent dans de nombreux villages des parades de tracteurs décorés lors des fêtes de Noël. Ils participent à de nombreuses festivités, notamment lors des Journées nationales de l’agriculture, organisées désormais chaque année. On peut aussi trouver leur production dans des casiers automatiques agricoles. Ils peuvent même réaliser un tour de France en tracteur – comme l’agriyoutubeur Thierry Bailliet et CoFarming, une association de start-up agricoles –, ou créer une application (Dans les bottes), qui est une sorte d’Airbnb agricole permettant de faire des réservations pour visiter des fermes ou exercer des activités immersives, comme traire des vaches ou fabriquer des fromages.

Les filières agricoles s’efforcent également d’entendre les critiques et de s’ouvrir au dialogue avec des opposants. L’Association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes (INTERBEV) a ainsi mis en place, en 2017, un « pacte pour un engagement sociétal » en s’appuyant sur une concertation avec un certain nombre de parties prenantes, y compris des ONG de protection de l’environnement et du bien-être animal et des associations de consommateurs. Plus récemment, en décembre 2025, l’Union des groupements de producteurs de viande de Bretagne (UGPVB) a organisé une table ronde en invitant le porte-parole de l’association Eaux et rivières de Bretagne, l’un des principaux opposants à l’élevage intensif en Bretagne.

Enfin, les organisations syndicales essaient de trouver des réponses aux difficultés que peuvent rencontrer certains agriculteurs, notamment en matière de santé mentale. La formation « Bien dans ses bottes 7 », promue par la FDSEA de l’Yonne, vise ainsi à apprendre aux agriculteurs à mieux se connaître, à prendre du recul et à bien gérer leur stress.

Au-delà des agriculteurs, il est aussi évident que les petits commerces jouent un rôle absolument essentiel dans les villages ruraux en ce qui concerne les services rendus aux populations, l’activité économique, l’emploi et le lien social. On assiste aussi au grand retour des épiceries mobiles dans de nombreux espaces ruraux. Ces initiatives permettent également à des personnes isolées d’avoir des contacts sociaux. Julie Lequime sillonne ainsi les routes des petits villages landais près de Mont-de-Marsan avec son camion-épicerie. Florence Folleat 8, une ancienne responsable du tribunal judiciaire de Chalon-sur-Saône, a, elle aussi, créé une épicerie mobile en se rendant dans les communes de l’Ouest chalonnais, en Saône-et-Loire, où il n’y a pas de commerces de proximité.

Mais ces commerces itinérants ne sont pas seulement alimentaires. Il y a également des coiffeuses itinérantes, comme Isabelle Bouthier Arpin, dans le sud de l’Ardèche, Pauline Capuano 9 dans la campagne iséroise, ou Céline Texereau 10 dans la Vienne. Cela peut aller jusqu’aux salons de massage et de bien-être itinérants. Aurélie Dossat 11 propose ainsi des séances de shiatsu bien-être et de massages dans sa caravane en se déplaçant de village en village dans le Lot, tout comme Maud Oisel 12 dans les Côtes-d’Armor ou Alexandra Van Laere 13 dans l’Oise.

Le monde associatif pour accompagner les initiatives citoyennes

Enfin, différentes initiatives sont portées par des associations, notamment pour accompagner les créateurs de commerce et d’autres services dans des villages ruraux.

Bouge ton coq accompagne ainsi « les collectivités, les bénévoles et les partenaires locaux pour faire émerger des projets utiles, simples et durables » en matière d’« alimentation, de santé, de lien social, de culture ou de solidarité intergénérationnelle 14 ». L’association a accompagné la création d’épiceries participatives dans plus de 230 villages et a été à l’origine des centres de santé Médecins Solidaires pour faciliter l’accès aux soins dans certains déserts médicaux.

Bouge ton coq est notamment impliqué avec l’Association des maires ruraux de France et Upcoop dans le collectif Génération Villages, qui « accompagne toutes les initiatives qui visent à développer le commerce de proximité dans les villages ruraux 15 ».

Le Mouvement des épis 16 s’inscrit également dans ce mouvement. Il s’agit d’un réseau d’épiceries participatives. Il se présente sous la forme d’une plateforme mutualisée permettant à celles et ceux qui veulent créer et développer des groupements d’achats citoyens de gérer les factures, la comptabilité, de trouver des fournisseurs…

L’initiative 1 000 cafés 17, comme son nom l’indique, propose un accompagnement à celles et ceux qui veulent créer des cafés multiservices afin de rompre l’isolement dans les communes rurales.

Enfin, InSite aspire aussi à soutenir les initiatives locales en s’appuyant sur des jeunes qui s’engagent dans un « volontariat rural et solidaire 18 ».

Il existe aussi, bien évidemment, des centaines d’associations et de collectifs citoyens qui aspirent à dynamiser le monde rural, mais aussi à une certaine forme d’autonomie. L’un des exemples les plus emblématiques en la matière est sans aucun doute Bégawatts, qui a conduit, malgré de nombreux obstacles, à la création, en 2014, du parc éolien de Béganne, une petite commune rurale du Morbihan de 1 400 habitants. C’est le « premier parc éolien 100 % citoyen de France 19 ». Les quatre « éoliennes citoyennes » de Béganne produisent l’énergie qui permet de couvrir les besoins annuels en électricité de plusieurs milliers d’habitants.

Enfin, de façon plus informelle, comment ne pas parler de cette « bande de femmes » qui « tiennent la campagne », pour reprendre les expressions de Sophie Orange et de Fanny Renard dans leur livre 20, en contribuant au dynamisme des villages, au marché du travail en zone rurale et à la solidarité intergénérationnelle. Ce sont ces femmes, généralement peu diplômées et appartenant aux catégories populaires, qui s’occupent de la petite enfance (assistantes maternelles, agentes territoriales spécialisées des écoles maternelles), de l’enfance (auxiliaires de vie scolaire, enseignantes) et du grand âge (aides à domicile, aides-soignantes). Elles jouent aussi un rôle crucial dans l’animation des associations et des organisations locales : bibliothèques municipales, clubs sportifs, associations de parents d’élèves… Elles exercent, tout autant que les coiffeuses et les esthéticiennes, des professions qui restent dans ces territoires.

Ainsi que l’affirme Corentin Emery, le cofondateur de Bouge ton coq, « sur le terrain, on voit chaque jour des habitants s’organiser, inventer, s’engager pour faire vivre leur village 21 ». Et, plus largement, ils cherchent aussi, pour nombre d’entre eux, à repenser le vivre-ensemble, le fonctionnement de la démocratie ou la transition écologique, en s’appuyant sur une synergie entre élus, acteurs économiques, monde associatif et citoyens. La ruralité, par beaucoup d’aspects, apparaît donc aussi comme une forme d’expérimentation de ce que l’on peine à envisager ou à faire évoluer à un échelon national. En somme, des solutions rurales à un désordre national…

  1. Destin Commun, « Paroles de campagne : une enquête inédite démonte les clichés sur la ruralité et alerte sur le ressentiment de sa population invisibilisée », https://www.destincommun.fr.
  2. Pascal Faiseaux et Colyne Rongere, « “En quatre ans, 13 commerces ont ouvert” : ce village a un petit truc en plus qui donne envie de vivre à la campagne », France 3 Nouvelle-Aquitaine, 17 décembre 2024 ; Aude Salvetat, « Comment la commune de Verteillac est devenue attractive ? », Dordogne Libre, 26 septembre 2025.
  3. Laurent Blanchard, « Châtel-en-Trièves, cette commune rurale nouvelle, née de la fusion de deux villages, modèle de citoyenneté active », La Provence, 17 août 2025 ; « Châtel-en-Trièves, une commune rurale qui carbure à la citoyenneté », Apriles, janvier 2025, https://odas.apriles.net/.
  4. « Châtel-en-Trièves, une commune qui carbure à la citoyenneté », Apriles, op. cit.
  5. https://biovallee.net/.
  6. Source : Destin Commun, op. cit.
  7. https://www.fdsea89.fr/etre-accompagne/formation/bien-dans-ses-bottes/.
  8. Renaud Lambolez, « De village en village, l’épicerie mobile de Flo va à la rencontre des habitants », Le Journal de Saône-et-Loire, 8 février 2023, https://www.lejsl.com.
  9. « Je voulais apporter ma contribution pour remédier au manque de services dans les zones… », Comm’une Opportunité, 24 juillet 2019, https://www.commune-opportunite.fr.
  10. Thibault Bertrand, « La Femme à barbe : salon de coiffure itinérant », Les Échos Entrepreneurs, 24 mai 2011, https://entrepreneurs.lesechos.fr/creation-entreprise/idees-success-stories/la-femme-a-barbe-salon-de-coiffure-itinerant-2021582.
  11. La Route du Bien Être, https://www.laroutedubienetre.com/.
  12. Alexandre Martel, « Des massages traditionnels dans une caravane », Ouest-France, 3 avril 2019, https://www.ouest-france.fr.
  13. Halima, « Oise : Alexandra, masseuse professionnelle, sillonne les routes en camping-car », France 3 Hauts-de-France, 30 juillet 2019, https://france3-regions.franceinfo.fr.
  14. https://bougetoncoq.fr/.
  15. https://generation-villages.fr/.
  16. https://mouvementdesepis.org/.
  17. https://www.1000cafes.org/.
  18. https://www.insite-france.org/.
  19. « Bégawatts, société d’exploitation du parc éolien de Béganne », EnR citoyennes, https://www.enr-citoyennes.fr.
  20. Sophie Orange et Fanny Renard, Des femmes qui tiennent la campagne, Paris, La Dispute, 2022.
  21. Destin Commun, op. cit.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-3/le-monde-rural-un-monde-d-initiatives-et-d-experimentations.html?item_id=7998
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