Jean-Marc ZANINETTI

Professeur de géographie à l’université d’Orléans

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La France rurale : de quoi parle-t-on ?

Statisticiens et géographes ont produit de nombreuses approches et définitions de l’urbain et du rural. Une méthodologie uniformisée à l’échelle européenne, appuyée sur un quadrillage de l’ensemble des territoires, permet de souligner une ruralité française plus prononcée qu’en moyenne. Aujourd’hui, en France, le monde rural couvre 88 % du territoire national et rassemble un habitant sur trois.

Distinguer un territoire rural d’un territoire urbain relève apparemment de l’évidence. Toutefois, la question se complique lorsqu’il est question de quantifier le phénomène et de répartir le territoire entre espace rural et espace urbain, car les définitions ne sont pas intuitives.

Comment les instituts statistiques définissent-ils les territoires ruraux ?

En France, le territoire rural a longtemps été défini comme simple complément de l’urbain. Jusqu’en novembre 2020, on considérait comme rurale une commune qui n’appartient pas à une unité urbaine. Cela impliquait qu’elle ne comptait pas plus de 2 000 résidents dans sa ville principale et que la majorité de sa population ne vivait pas en continuité avec une zone urbaine adjacente. La définition de la commune urbaine reposait sur la continuité de l’habitat aggloméré au chef-lieu avec un espacement inférieur ou égal à 200 mètres sur le terrain. Toute commune qui ne remplissait pas ces critères de mesure, assurée par l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) avant le recensement, était réputée rurale.

Cette définition a été abandonnée dans le cadre de la concertation européenne visant à créer une définition harmonisée au niveau continental, commune à l’ensemble des pays membres. Sous la direction de l’Office statistique de l’Union européenne, Eurostat, un groupe de travail a élaboré une méthodologie grâce à une collaboration internationale étendue. Ce processus inclut l’Union européenne, la FAO, ONU-Habitat, l’OCDE et la Banque mondiale. Ce travail a été amorcé dès 2009 et a abouti après douze années d’études et de concertation. Une méthodologie commune a finalement été adoptée, avec pour objectif l’harmonisation des définitions au niveau international.

Selon cette approche nouvelle, la densité de population est le critère principal. Cependant, la définition retenue par l’Union européenne prend aussi en compte l’importance au sein de la commune de zones concentrant un grand nombre d’habitants sur une faible surface. La méthode est décrite dans un manuel publié par Eurostat en mars 2021 1.

La classification est établie sur la base d’un carroyage de 1 kilomètre carré (un quadrillage à cette échelle). La population est estimée à partir des données géolocalisées provenant des fichiers démographiques sur les logements et les individus (Fidéli) établis par l’INSEE. Ces bases de données proviennent principalement des fichiers fiscaux liés à la taxe d’habitation.

Selon la méthode européenne, la première étape consiste à définir des agrégats de carreaux urbains. Dans un premier temps, on constitue des clusters urbains denses, ensembles de carreaux denses (plus de 1 500 habitants par kilomètre carré) contigus. Les clusters urbains de niveau 1 regroupent au moins 50 000 habitants, tandis que les clusters urbains de niveau 2 comptent entre 5 000 et 50 000 habitants. Des clusters périurbains semi-denses en forme d’auréole entourent ces centres. Ces clusters sont composés de grappes de plus de 300 habitants par kilomètre carré, et au moins 5 000 personnes vivent dans le cluster à moins de 2 kilomètres d’un cluster urbain dense. Si ces agrégats de densité intermédiaire sont plus éloignés des zones urbaines les plus denses, ils ne sont pas considérés comme périurbains, mais appartiennent tout de même à cette même classe territoriale.

Le reste du territoire est réputé rural. On y distingue trois niveaux de densité :

  • Un cluster rural est un ensemble de carreaux contigus avec une densité d’au moins 300 habitants par kilomètre carré et une population totale comprise entre 500 et 4 999 habitants.
  • Les carreaux ruraux de faible densité sont des carreaux ruraux avec une densité d’au moins 50 habitants par kilomètre carré et qui ne font pas partie d’un cluster rural.
  • Les carreaux ruraux de très faible densité sont des carreaux ruraux avec une densité inférieure à 50 habitants au kilomètre carré.

Cette méthode est assez technique, mais elle a permis de construire une nomenclature européenne harmonisée.

La France, plus rurale que la moyenne européenne

Au niveau européen, les résultats de cette classification ont été publiés par Eurostat 2. Les résultats ne sont disponibles que pour la France métropolitaine.

Grille européenne de densité (2021)

Le territoire français métropolitain est plus uniformément habité (avec plus de 70 % de carreaux habités) que la moyenne européenne (avec seulement un peu plus de 40 % de carreaux habités). Cette moyenne européenne est tirée vers le bas par les pays nordiques, comme la Suède et la Finlande, dont une grande partie du territoire est inhabitée. En revanche, sur la partie habitée du territoire, les territoires de forte densité (1 000 habitants par kilomètre carré ou plus) sont plus rares en France (3,3 % des carreaux) qu’en moyenne européenne (4,9 %), tandis que les territoires moins densément peuplés que la moyenne (moins de 100 hab./km²) sont plus étendus : 78,3 % des carreaux habités en France métropolitaine contre une moyenne européenne de 73,4 %.

La France est plus densément peuplée que l’Espagne, la Suède, la Finlande, les pays Baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie), la Grèce, la Croatie, la Bulgarie, la Roumanie et l’Irlande. En revanche, elle est plus rurale que la Pologne, la République tchèque, Chypre, le Danemark, l’Italie, l’Allemagne, le Luxembourg, la Belgique et les Pays-Bas. Les autres pays membres (Slovénie, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Portugal) sont dans des situations moyennes comparables à celle de la France.

La classification INSEE des communes françaises

Les Français s’identifient fortement à leur commune de résidence, dans un pays qui compte, au 1er janvier 2023, 34 945 communes, dont 34 816 en métropole.

L’INSEE a élaboré une méthodologie permettant de classifier les communes en fonction des sept classes territoriales de la méthodologie Eurostat 3.

À partir des différents agrégats de carreaux définis précédemment, on classe chaque commune dans sept catégories en considérant la part des habitants de la commune qui vivent dans chaque type de carreaux.

Les communes denses, ou densément peuplées, sont les communes dont au moins 50 % de la population habite dans un cluster urbain dense de niveau 1. Cette définition reste inchangée par rapport à la grille de densité sur trois niveaux. Ces communes denses correspondent aux cities européennes, terme qu’on traduit par « grands centres urbains » dans la grille détaillée.

Parmi les autres communes, si plus de 50 % de la population d’une commune vit dans un cluster urbain (dense ou semi-dense), la commune est « de densité intermédiaire » dans la grille à trois niveaux. Parmi ces communes de densité intermédiaire, la grille détaillée distingue trois sous-catégories :

  • Les communes classées comme centres urbains intermédiaires ont une plus grande part de leur population dans les clusters urbains denses de niveau 2 que dans les clusters urbains semi-denses (elles sont denses) et elles ont une plus grande part de leur population dans les clusters denses et semi-denses que dans les carreaux périurbains. En résumé, ce sont des villes.
  • Les ceintures urbaines ont une plus grande part de leur population dans les carreaux périurbains que dans les clusters denses et semi-denses.
  • Les petites villes ont une plus grande part de leur population dans les clusters urbains semi-denses que dans les clusters urbains denses (elles sont semi-denses) et elles ont une plus grande part de leur population dans les clusters urbains denses et semi-denses que dans les carreaux périurbains. Ce sont aussi des villes.

Parmi les communes rurales dans la grille de densité à trois niveaux, on distingue :

  • Les bourgs ruraux, dont la plus grande part de la population des carreaux ruraux habite dans un cluster rural.
  • Les communes rurales à habitat dispersé, dont la plus grande part de la population des carreaux ruraux habite dans des carreaux ruraux de faible densité.
  • Les communes rurales à habitat très dispersé, dont la plus grande part de la population des carreaux ruraux habite dans des carreaux ruraux de très faible densité.

Cette méthode a nécessité une légère correction pour 19 communes isolées en milieu rural qui présentaient le profil d’une « ceinture urbaine ». Celles-ci ont ainsi été reclassées en « petites villes ».

De forts contrastes territoriaux

Le résultat de cette classification permet de produire une carte globale pour la France.

La France selon la grille communale de densité

Les communes à dominante rurale ressortent en nuances de vert. Tandis que les communes urbanisées et leurs couronnes périurbaines ressortent dans différentes nuances de couleur chaude, orangé et rouge. Selon cette méthodologie, l’agglomération parisienne ressort dans toute son étendue comme la plus vaste de France. Ensuite, on relève l’urbanisation généralisée du littoral méditerranéen continental, la forte urbanisation de l’Alsace et du Nord, les espaces urbanisés qui s’étirent en suivant les vallées fluviales et les littoraux, et quelques très vastes agglomérations plus isolées telle que, par exemple, Bordeaux, dont l’urbanisation s’étire vers le bassin d’Arcachon et la côte landaise. Quatre des cinq régions d’outre-mer ressortent comme très fortement urbanisées. Seule la Guyane conserve une dominante rurale.

En métropole, la ruralité de la Corse est très affirmée. C’est aussi le cas des Alpes du Sud et d’une grande diagonale s’étendant des Ardennes au nord jusqu’aux Pyrénées au sud, qui prend le territoire en écharpe en passant par le Massif central, où l’on trouve les territoires les moins densément peuplés de France, tels que la Lozère. Le Jura, les Vosges et le Grand Ouest sont aussi assez ruraux, mais les densités de population y sont généralement plus fortes, avec des exceptions telles que l’intérieur de la péninsule bretonne ou les collines de Basse-Normandie.

Cette typologie fait ressortir les contrastes de densité. Les communes rurales s’étendent sur 88 % du territoire (30 772 communes), mais ne regroupent que 33 % de la population (21,9 millions). Parmi ces 33 %, 15 % vivent dans les bourgs ruraux (15 % des communes), 15 % dans les communes à habitat dispersé (53 % des communes françaises) et 2,5 % dans les communes à habitat très dispersé (21 % des communes).

À l’inverse, les grands centres urbains rassemblent 25,5 millions d’habitants (38 % de la population totale) sur 774 communes (2 % du territoire). Les autres classes de l’espace à dominante urbaine comptent 19,6 millions d’habitants sur 10 % du territoire.

À proportion de sa population, La Réunion est la région la plus urbanisée de France, devant l’Île-de-France. Viennent ensuite la Guadeloupe, Provence-Alpes-Côte d’Azur, la Martinique, Mayotte, les Hauts-de-France, la Guyane et Auvergne-Rhône-Alpes.

Les communes rurales ne regroupent la majorité de la population que dans trois régions, Bourgogne-Franche-Comté, Bretagne et Nouvelle-Aquitaine. Viennent ensuite, les Pays de la Loire, la Normandie, le Centre-Val de Loire et la Corse. L’Occitanie et le Grand Est se situent en position intermédiaire entre les deux groupes de régions.

Les ruraux comptent

En conclusion, avec sa nouvelle définition, la France rurale a retrouvé de l’ampleur et un poids significatif dans sa population, avec son réseau dense de bourgs et ses petites villes. Toutefois, il ressort de ces statistiques que le peuplement du territoire français est très contrasté, avec des régions très urbanisées et d’autres à dominantes rurales. Le monde rural, qui ne doit plus être confondu avec le monde agricole, recouvre 88 % du territoire et abrite un Français sur trois.

Pour nos concitoyens, l’enjeu de l’accès aux services, notamment de santé, est posé de manière aiguë. L’autonomie et la dignité des ruraux dépendent de l’automobile. Les politiques publiques ont le devoir impérieux de prendre en compte ces besoins et leur spécificité.

Il est grand temps que ceux qui nous gouvernent cessent de regarder le territoire avec condescendance, retranchés derrière le rempart du périphérique parisien, comme si les campagnes n’avaient aucune sorte d’importance, excepté, peut-être, comme réserve naturelle ou réserve foncière, et de traiter leurs habitants comme des « gueux » qui ne sont rien.

  1. https://op.europa.eu/publication-detail/-/publication/484c6825-8540-11eb-af5d-01aa75ed71a1.
  2. « Population and housing census 2021 – population grids », Statistics Explained, Eurostat. https://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php?oldid=596753.
  3. « La grille communale de densité à 7 niveaux », Documents de travail, INSEE, no 2022-18, 2023. https://www.insee.fr/fr/statistiques/6686472.
  4. Source : INSEE, recensement de la population 2018 (France hors Mayotte) et recensement 2017 (Mayotte), dans les limites communales en vigueur au 1er janvier 2021 4.
  5. « Une croissance démographique marquée dans les espaces peu denses », INSEE Focus, no 177, 2019, https://www.insee.fr/fr/statistiques/4267787.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-3/la-france-rurale-de-quoi-parle-t-on.html?item_id=7991
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