Exode urbain et renaissance rurale
La presse a fortement insisté sur un exode urbain au moment de la crise sanitaire de la Covid-19. Le phénomène a ensuite été relativisé. Il reste cependant intéressant de se pencher sur cette renaissance rurale. En effet, selon des données plus récentes, le mouvement se poursuit aujourd’hui, certes pas partout, mais à un niveau plus élevé qu’avant la crise sanitaire. Les élus ruraux ont bien compris l’intérêt de ces arrivées pour revitaliser leurs territoires… tandis que l’État reste à la traîne.
Selon l’INSEE, la renaissance rurale est toujours au rendez-vous, puisque le ratio des entrées sur les sorties des secteurs situés hors des aires d’attraction des villes (AAV), traduisant les flux de population entre les villes et les campagnes, est resté stable entre 2018 et 2019, autour de 1,25, soit 1,25 entrée pour 1 sortie, tandis qu’il a grimpé pendant la crise sanitaire à 1,37 en 2020 1 et même à 1,42 en 2021, pour ne retomber qu’à 1,36 en 2022, soit presque au niveau de 2020. Cela est évidemment une très bonne nouvelle pour les territoires ruraux. Pour bénéficier des données plus récentes et définitives de l’INSEE issues des recensements, il faudra toutefois attendre un prochain millésime du recensement fondé sur les cinq enquêtes annuelles 2022-2026. Ces données ne seront connues qu’en 2026.
De l’exode urbain à rien du tout ?
Souvenez-vous : en pleine crise de la Covid-19, devant ces migrations d’ampleur des Français vers les territoires ruraux, qui pour y télétravailler, qui pour y acheter une résidence secondaire, qui pour s’y installer définitivement, les médias utilisèrent le terme d’« exode urbain ».
Reprenons ne serait-ce que quelques-unes des unes de la presse nationale de l’époque : « Coronavirus : le grand exode des citadins » (Le Figaro, 29 mars 2020), « L’exode urbain ne fait que commencer » (Le Point, 20 février 2021), « Un pied en ville, un pied en campagne : la vague des “bi-résidentiels” dans les régions françaises » (Le Monde, 4 juin 2021), « Télétravail : une autre vie est possible » (Libération, 8 octobre 2021), « La pandémie a levé un tabou : entre ville et campagne, ils mènent une double vie » (L’Express, 12 décembre 2021), etc. Tout cela était largement exagéré : si la population de nos grandes villes s’était déversée dans nos campagnes, nous l’aurions tous remarqué, pas besoin d’experts pour cela ! La réalité étant plus complexe, la Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines (POPSU), portée par un service interministériel et le Réseau rural français, chercha, en 2021-2022, grâce à des équipes de géographes, de démographes et de sociologues, à objectiver ce qui se passait. Elle publia un rapport 2 en février 2023. Celui-ci montrait bien une renaissance rurale, avec un solde migratoire positif passant de 8,8 pour 1 000 ménages sur la période mars 2017-mars 2018 à 10,4 sur la période mars 2020-mars 2021 dans les espaces ruraux de France métropolitaine.
Mais ce mouvement était « géographiquement sélectif », concernant surtout le sud-ouest d’une ligne Saint-Malo - Genève, séparant traditionnellement, et depuis longtemps en géographie, une France moins attractive et moins dynamique au nord-est d’une France qui l’est plus au sud-ouest (accessibilité, climat, économie). L’étude indiquait aussi que la métropolisation, la littoralisation et la périurbanisation, qui avaient déjà commencé dans les années 1970, se poursuivaient.
On pouvait simplement parler désormais d’une « mégapériurbanisation », s’éloignant encore plus loin des villes. Sans s’embarrasser des détails, les mêmes médias conclurent alors aussitôt qu’il n’y avait pas eu d’exode urbain : « L’“exode urbain” vers les campagnes n’a pas eu lieu » (Le Monde, 17 février 2023), « Covid-19 : après la crise sanitaire, l’exode urbain n’a finalement pas eu lieu » (TF1, 17 février 2023), « L’exode urbain vers les zones rurales n’a pas eu lieu après le Covid-19 » (Le Dauphiné libéré, 18 février 2023), « Non, le Covid-19 n’a pas provoqué d’“exode urbain” » (L’Express, 19 février 2023), « La France n’a pas connu d’exode urbain comme annoncé après la pandémie » (La Dépêche du Midi, 20 février 2023), « Mobilités : “l’exode urbain post-Covid est un mythe” » (Libération, 23 mars 2023), etc. Mais cette alliance entre des journalistes, urbains en majeure partie 3, et les auteurs de l’étude, également urbains en majeure partie, heureux de constater que la suprématie des villes n’était encore une fois pas remise en cause, pouvait aussi interroger.
Un mouvement sous-estimé
Qu’en est-il de fait ? S’il faut comprendre et tenter de vérifier ce qui s’est réellement passé pendant la Covid, il nous semble tout aussi important de rechercher ce qu’il advient aujourd’hui. L’exode rural s’est déroulé, lui, sur un siècle et demi, alors peut-être faut-il étudier ces mouvements inverses vers les campagnes aussi sur un temps plus long ? En ce sens, l’étude POPSU indique tout à fait judicieusement qu’il y a bien une renaissance rurale à l’œuvre depuis les années 1970. Mais cela continue-t-il ou cela se stabilise-t-il depuis 2022, et à quel niveau ?
Nous avons cité les chiffres de l’INSEE montrant que la renaissance rurale perdure aujourd’hui à un niveau plus élevé que juste avant la Covid. Cela est confirmé par d’autres analyses : géographie des naissances 4, évolution des droits de mutation à titre onéreux 5 ou encore par des retours d’élus, certes subjectifs mais qui, lorsqu’ils sont tous concordants, commencent à en faire une réalité objective. Surtout, ces chiffres pourraient même être amplifiés, car les études INSEE comme celle de POPSU utilisent les notions de zonage en aires d’attraction des villes (AAV), fortement contestées par certains géographes. Ainsi, Gérard-François Dumont ou Olivier Bouba-Olga considèrent que ces AAV définissent la ville de manière trop extensive, classant la population française métropolitaine à 93 % comme urbaine 6. Et de préconiser d’utiliser plutôt la nouvelle grille communale de densité de l’INSEE de 2020 7, inspirée elle-même de l’approche d’Eurostat, plus proche de la perception qu’ont les Français de l’espace rural, et qui classe, elle, le tiers de la population française comme rurale. En opérant de la sorte, l’étude POPSU et même l’INSEE concluraient à une renaissance rurale plus poussée.
Le télétravail ou comment s’affranchit-on de son lieu de travail ?
Question fondamentale, même si les médias s’en désintéressent aujourd’hui : pourquoi la renaissance rurale se poursuit-elle à un niveau plus élevé qu’en 2019 ? Tout d’abord, la campagne garde de la période Covid un capital de sympathie. Dans une France fracturée et qui ne croit plus en une mondialisation heureuse, l’espace rural, même s’il a beaucoup évolué, lui aussi, resterait un repère intangible. Mais, surtout, le télétravail s’est définitivement installé partout en France. Il a aussi progressé en zone rurale. Si 3 % des Français déclaraient télétravailler en 2017, ils étaient 19 % en 2022 et 34 % en 2024.
C’est une petite révolution. Si les quatre à cinq jours de télétravail par semaine du temps de la crise sanitaire sont – heureusement – révolus, aujourd’hui, les entreprises ne remettent pas fondamentalement en question les accords signés. Certes, certaines d’entre elles sont revenues dessus : ainsi, à la Société générale, la direction a annoncé, fin juin 2025, que l’ensemble des salariés devrait être limité à un jour de télétravail par semaine et non deux, comme le prévoit l’accord de 2021 8 ; Free a limité, en juin dernier, le télétravail à six jours par mois 9, avec interdiction de deux jours consécutifs et usage limité du vendredi à deux fois par mois. Des grèves ont suivi… Si cela est à surveiller, une enquête du cabinet Robert Walters (décembre 2024) indique, elle, que 72 % des entreprises n’ont opéré aucun changement quant au nombre de jours passés au bureau lors des douze derniers mois, tandis que 23 % ont même accordé une à deux journées de télétravail supplémentaires à leurs collaborateurs 10. N’oublions pas, par ailleurs, que certaines entreprises ont, depuis longtemps déjà, diminué leurs surfaces de bureaux et leurs coûts en énergie. Sans oublier la pression salariale : le télétravail fait désormais partie des négociations à l’embauche. Sa pratique se serait stabilisée aujourd’hui. Enfin, troisième raison possible à cette poursuite d’une renaissance rurale accentuée : la crise économique actuelle. Avec une croissance des salaires qui ne suit pas celle de l’inflation, sans oublier une remontée des taux d’intérêt, l’accès au foncier devient plus malaisé. Or, les campagnes restent toujours beaucoup moins chères.
S’il y a renaissance rurale, pourquoi l’État se retire-t-il ?
En vérité, ce sujet de l’« exode urbain » s’avère très politique. La plateforme POPSU, qui a engagé une nouvelle phase d’étude – intitulée « Hors des métropoles, de nouvelles terres d’accueil ? » –, cherchera-t-elle à montrer s’il y a ou non une poursuite de la renaissance rurale ? Cela nous semble capital, mais les intitulés des deux missions de cette nouvelle phase lancées au printemps 2024 ne le laissent pas présager, mettant en avant d’autres sujets 11.
Si l’on considère ce désir de campagne régulièrement exprimé par les Français 12, et même si le taux d’évolution annuel moyen (soldes migratoire et naturel) est négatif ici et là (notamment dans la fameuse diagonale du vide à faible densité qui court des Ardennes aux Pyrénées), constater une renaissance rurale devrait amener l’État à réviser sa politique d’aménagement du territoire.
Pique-nique musical aux Platanes, à Missillac (Loire-Atlantique)

© Typhaine Guiho. La question de la « renaissance rurale » suppose des territoires capables d’apporter des services essentiels… mais aussi de la convivialité, non sans un soutien nécessaire de l’État.
Pourquoi, en effet, ces abandons de trésoreries, de maternités ou d’hôpitaux en milieu rural ou dans les petites villes ? Pourquoi ce plan ferroviaire, annoncé en 2023, qui privilégie de fait les services express régionaux métropolitains, tentant au mieux de maintenir quelques rares petites lignes ferroviaires (seulement si les régions s’engagent) sans aller jusqu’à en recréer ? Pourquoi la loi d’orientation des mobilités, qui a permis aux intercommunalités ou aux régions de devenir chefs de file en la matière, avec une attention aux ruralités, peine-t-elle à s’incarner, faute de financements suffisants et malgré la forte envie de ces territoires ? Pourquoi ces crises agricoles à répétition ? Veut-on une nouvelle crise des Gilets jaunes ?
Certes, la France fait face à un endettement insoutenable, mais un rééquilibrage des territoires et donc des financements n’est-il pas prioritaire, surtout si la renaissance rurale s’accentue ? Bien sûr, l’État a réagi, notamment avec France ruralités et son programme phare, Villages d’avenir, qui vise judicieusement à améliorer la vie quotidienne en milieu rural (santé, mobilité, derniers commerces…). Mais que sont les quelques millions d’euros injectés ici, quand on les compare, par exemple, aux 42 milliards d’euros destinés au Grand Paris Express ou aux 5 milliards d’euros pour Marseille annoncés en 2021 ? Ces territoires ne totalisent pas un tiers de la population française... L’État doit, il nous semble, renouer avec cette mission régalienne de l’aménagement du territoire, qu’il a sacrifiée, depuis la disparition, en 2014, de la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR), sur l’autel d’une métropolisation à marche forcée qui a relayé une décentralisation non aboutie.
Des néoruraux bienvenus !
Qui sont ces nouveaux venus à la campagne ? Selon l’étude POPSU « Exode urbain : un mythe, des réalités » publiée en février 2023, il s’agit aussi bien de préretraités et de retraités, pour qui il peut s’agir d’un retour aux sources ou d’un coup de cœur pour un secteur découvert lors de vacances, que de classes populaires recherchant des loyers plus abordables ou pouvant allonger la distance domicile-travail grâce au télétravail. Sans oublier des cadres alliant télétravail et mobilité, parfois en gardant un lien avec une métropole, ou bien des personnes diplômées reconverties dans des projets alternatifs (artisanat, coaching, maraîchage…), ou encore des ménages en situation de précarité, choisie ou non.
Si l’intégration des néoruraux n’est pas sans poser des problèmes concrets – les odeurs, le chant du coq ou les cloches du village qu’on n’accepte pas, les prix du foncier qui, in fine, augmentent –, la plupart des élus ruraux ont compris que ces arrivées, surtout dans des territoires parfois vieillissants et où le solde naturel est négatif, ont toute leur importance.
Alors que la renaissance rurale a pu être minimisée à l’échelle nationale, ces élus ruraux réalisent que cet afflux de néoruraux, certes non massif, pourrait pourtant contribuer à « sauver » leurs territoires. C’est grâce à ces arrivées qu’ils pourront en effet maintenir plus facilement leurs écoles, les commerces ou les services, et bénéficier d’un renouveau de la vie économique, associative et municipale locale, une partie de ces néoruraux étant réellement actifs dans les villages où ils s’implantent.
- D’après une étude à partir des contrats de réexpédition de La Poste. Voir : https://www.insee.fr/fr/statistiques/6966059.
- « Exode urbain : un mythe, des réalités » (février 2023). https://www.urbanisme-puca.gouv.fr/IMG/pdf/dp_exodeurbain_bd.pdf.
- Frédéric Ville, Exode urbain. On vous a menti ! Salientes Éditions, 2024, pp. 126-127.
- Ibid., pp. 28-30.
- Ibid., pp. 38-43.
- Une aire d’attraction des villes (AAV) est un ensemble de communes, d’un seul tenant et sans enclaves, constitué d’un pôle de population et d’emploi et d’une couronne qui regroupe les communes dont au moins 15 % des actifs travaillent dans le pôle, donc un pourcentage très faible et qui ne prend pas en compte les actifs du pôle qui vont travailler dans la couronne.
- Ici, des carreaux de 1 kilomètre carré à densité supérieure à 300 habitants par kilomètre carré sont considérés comme « denses ». Des mailles denses sont alors construites par agrégation de carreaux contigus du même type (agrégats à population supérieure ou égale à 5 000 habitants). Les carreaux n’appartenant pas aux mailles denses sont considérés comme « peu denses ». Cette définition s’inspire de la méthode d’Eurostat (grille communale de densité) selon laquelle, hors Île-de-France, 40 % des Français habitent dans le monde rural.
- https://www.agefi.fr/news/banque-assurance/la-societe-generale-fait-marche-arriere-sur-le-teletravail?utm_source=chatgpt.com.
- https://www.novethic.fr/economie-et-social/transformation-de-leconomie/free-societe-generale-greve-salaries-opposent-fin-teletravail#:~:text=Au%20travers%20d’une% 20nouvelle,deux%0jours%20cons%C3%A9cutifs%20sera%20interdit.
- https://www.robertwalters.fr/eclairages/news/blog/7-entreprises-sur-10-n-ont-pas-modifie-politique-teletravail.html?utm_source=chatgpt.com. Enquête menée auprès de plus de 300 entreprises en France en octobre 2024.
- Mission 1 : « Investissements immobiliers et modes de vie hors des métropoles : vers une “AirBnBsation” du rural et des petites villes ? » Mission 2 : « Dynamiques démographiques, renouveau économique ? »
- Selon l’enquête IFOP pour l’association Familles rurales (2018 et 2023), 81 % des Français considèrent la vie à la campagne comme un idéal.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-3/exode-urbain-et-renaissance-rurale.html?item_id=7996
© Constructif
Imprimer
Envoyer par mail
Réagir à l'article