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L’histoire rurale française

L’examen des structures sociales, économiques et culturelles des communautés rurales françaises, à différentes époques éloignées, met en lumière les diversités régionales et les évolutions au fil du temps. Marc Bloch publie Les caractères originaux de l’histoire rurale française en 1931. Au-delà de remarques disciplinaires sur son métier d’historien, qu’il incarne au plus haut rang, l’auteur contribue magistralement à la compréhension de la vie rurale à partir d’observations et d’analyses sur les grandes étapes de l’occupation des sols, sur les traits de la vie agraire, sur les mutations juridiques de la propriété, sur la révolution agricole. Ces extraits, auxquels ont été ajoutés des intertitres, rendent compte de la démarche adoptée et de ses conclusions.

Histoire rurale française » : ces mots paraissent tout simples. À y regarder de près, cependant, ils soulèvent bien des difficultés. Par leur structure agraire profonde, les diverses régions dont la France d’aujourd’hui est faite s’opposent et surtout s’opposaient entre elles beaucoup plus fortement que chacune, prise à part, à d’autres contrées, au-delà des frontières politiques. Peu à peu, il est vrai, par-dessus ces différences fondamentales, ce qu’on peut appeler une société rurale française s’est constituée, mais lentement, et moyennant l’absorption de plusieurs sociétés ou fragments de sociétés qui, primitivement, appartenaient à des mondes étrangers.

Traiter de « françaises » des données relatives, par exemple, au IXe siècle, voire, si elles sont provençales, au XIIIe, serait une pure absurdité s’il ne devait être entendu à l’avance que cette façon de parler revient à dire, tout simplement, que la connaissance de ces phénomènes anciens, empruntés à des milieux disparates, s’avère indispensable à l’intelligence de la France moderne et contemporaine, issue, génération par génération, des diversités primitives.

Un grand pays complexe

La France rurale est un grand pays complexe, qui réunit dans ses frontières et sous une même tonalité sociale les tenaces vestiges de civilisations agraires opposées. Longs champs sans clôtures autour des gros villages lorrains, enclos et hameaux bretons, villages provençaux, pareils à des acropoles antiques, parcelles irrégulières du Languedoc et du Berry, ces images si différentes, que chacun de nous, en fermant les yeux, peut voir se former devant le regard de la pensée, ne font qu’exprimer des contrastes humains très profonds.

Je me suis efforcé de rendre justice à ces dissemblances, et à beaucoup d’autres. Cependant, les nécessités d’un récit forcément assez bref, le désir aussi de mettre l’accent, avant tout, sur quelques grands phénomènes communs, trop souvent laissés dans l’ombre, m’ont à plusieurs reprises contraint d’insister moins sur le particulier que sur le général. Le principal inconvénient de ce parti pris est d’avoir, dans une certaine mesure, masqué l’importance des facteurs géographiques : car les conditions imposées à l’activité humaine par la nature physique, si elles ne paraissent guère capables d’expliquer les traits fondamentaux de notre histoire rurale, reprennent tous leurs droits lorsqu’il s’agit de rendre compte des différences entre les régions.

L’histoire est, avant tout, la science d’un changement. Dans l’examen des divers problèmes, j’ai fait de mon mieux pour ne jamais perdre de vue cette vérité. Cependant il m’est arrivé, notamment à propos des régimes d’exploitation, de devoir éclairer un passé très lointain à la lueur de temps beaucoup plus proches de nous. « Pour connaître le présent », disait naguère Durkheim, en tête d’un cours sur la famille, « il faut d’abord s’en détourner ». D’accord. Mais il est des cas aussi où, pour interpréter le passé, c’est vers le présent, ou, du moins, vers un passé tout voisin du présent qu’il sied, d’abord, de regarder. Telle est, en particulier, pour des raisons qu’on va voir, la méthode que l’état de la documentation impose aux études agraires.

Un sujet d’histoire relativement récent

La vie agraire de la France apparaît, à partir du XVIIIe siècle, au plein jour de l’histoire. Pas avant. Jusque-là, les écrivains, sauf quelques spécialistes préoccupés uniquement de donner des recettes pratiques, ne s’en étaient guère souciés ; les administrateurs, pas davantage. À peine si quelques ouvrages juridiques ou quelques coutumes rédigées renseignent sur les principales règles d’exploitation, comme la vaine pâture. Sans doute, il n’est point impossible d’extraire des documents anciens beaucoup d’indications précieuses. Mais à condition de savoir les y découvrir. Or, pour cela, une première vue d’ensemble, seule capable de suggérer les lignes générales de la recherche, est indispensable. Antérieurement au XVIIIe siècle, impossible de se donner ce spectacle. C’est que les hommes sont ainsi faits qu’ils ne perçoivent guère que ce qui change. Pendant de longs siècles, les usages agraires avaient semblé presque immuables, parce qu’en fait ils se modifiaient peu et que, lorsqu’ils évoluaient, c’était à l’ordinaire sans à-coups. Au XVIIIe siècle, techniques et règles d’exploitation entrèrent dans un cycle de transformation beaucoup plus rapide. Bien plus : on voulut les transformer. Les agronomes décrivirent les vieilles routines, pour les combattre. Les administrateurs, afin de mesurer l’étendue des réformes possibles, s’informèrent de l’état du pays. Les trois grandes enquêtes, suscitées de 1766 à 1787 par le problème de la vaine pâture et des clôtures, tracent un vaste tableau, dont rien, jusque-là, ne saurait donner l’équivalent. Elles ne sont que le premier anneau d’une longue chaîne, qui se poursuivra au siècle suivant.

À côté des écrits et presque aussi nécessaires que ceux-ci, se placent les cartes, qui mettent sous nos yeux l’anatomie des terroirs. Les plus anciennes remontent un peu plus haut, jusqu’au règne de Louis XIV. Mais ces beaux plans, d’origine seigneuriale pour la plupart, ne se multiplient guère qu’au XVIIIe siècle. Encore présentent-ils alors bien des lacunes, locales, régionales, même. Pour connaître, dans toute son ampleur, le dessin des champs français, c’est jusqu’au cadastre du Premier Empire et de la monarchie censitaire, exécuté en pleine révolution agricole, mais avant l’achèvement de celle-ci, qu’il faut descendre.

Dans ces documents, d’époque relativement basse, l’histoire agraire – j’entends par là l’étude à la fois de la technique et des coutumes rurales qui, plus ou moins étroitement, réglaient l’activité des exploitants – trouve son point de départ obligatoire. Un exemple fera saisir, mieux que de longues considérations, la nécessité d’une pareille démarche.

Vers 1885, un des savants auxquels l’histoire rurale anglaise doit le plus, Frederic Seebohm, préoccupé par l’étude du régime que nous retrouverons plus loin sous le nom de champs ouverts et allongés, écrivit à Fustel de Coulanges, dont le rapprochaient beaucoup de conceptions communes sur l’origine des civilisations européennes, pour lui demander si ce type agraire, clairement attesté en Grande-Bretagne, l’était à quelque degré dans notre pays. Fustel répondit qu’il n’en avait point reconnu de traces. Ce n’est point manquer à sa grande mémoire que de rappeler qu’il n’était pas de ceux pour qui le monde extérieur existe intensément. Il n’avait sans doute jamais porté des regards bien attentifs sur les labours, au dessin si singulier, qui, dans tout le Nord et l’Est de la France, évoquent impérieusement le souvenir de l’open field anglais. Sans goût particulier pour l’agronomie, les discussions sur la vaine pâture qui, au moment même où il recevait la lettre de Seebohm, se poursuivaient devant les Chambres, l’avaient laissé indifférent. Pour renseigner son correspondant, il n’avait consulté que des textes, et très anciens. Mais il les connaissait admirablement. Comment se fait-il qu’ils ne lui aient rien révélé sur des phénomènes dont pourtant ils peuvent fournir quelques témoignages assez nets ?

Fustel n’avait considéré que les documents en eux-mêmes, sans les éclairer par l’étude d’un passé plus proche. Passionné, comme alors tant de hauts esprits, par les questions d’origines, il resta toujours fidèle à un système étroitement chronologique. […] L’historien est toujours l’esclave de ses documents ; plus que tout autre, ceux qui se vouent aux études agraires ; sous peine de ne pouvoir épeler le grimoire du passé, il leur faut, le plus souvent, lire l’histoire à rebours.

Une histoire exigeante et difficile

Les documents récents éveillent les curiosités. Les textes anciens sont loin de laisser celles-ci toujours insatisfaites. Convenablement interrogés, ils fournissent beaucoup plus qu’au premier abord on n’eût osé en attendre : notamment ces témoignages de la pratique juridique, ces arrêts, ces actes de procès dont, malheureusement, le dépouillement, dans l’état actuel de notre équipement scientifique, est si mal préparé. Tout de même, ils sont loin de répondre à toutes les questions. D’où la tentation de tirer des propos de ces témoins récalcitrants des conclusions beaucoup plus précises qu’en droit il ne serait légitime : écarts d’interprétation dont on donnerait aisément un amusant spicilège.

Mais il y a pis. En 1856, Wilhelm Maurer écrivait : « Le coup d’œil le plus rapide sur les comtés de l’Angleterre actuelle montre que l’exploitation par fermes isolées est de beaucoup la plus répandue… Cet état de choses, constaté de nos jours, permet de conclure sûrement pour l’époque ancienne » – il s’agissait de la période anglo-saxonne – « à un peuplement par habitations isolées ». Il n’oubliait rien de moins que la révolution des « enclosures », brèche profonde creusée entre le passé rural de l’Angleterre et son présent. Les « fermes isolées » étaient nées, pour la plupart, de réunions de parcelles et d’évictions.

[…]

Marc Bloch (1886-1944)

Panthéonisé en 2026, Marc Bloch appartient à la famille des grands intellectuels français. Médiéviste passé par l’École normale supérieure, devenu professeur à la Sorbonne, civique et patriote, il combat pendant les deux guerres mondiales. Résistant, il est exécuté par la Gestapo. Célèbre pour son ouvrage L’Étrange Défaite, témoignage et réflexion sur les failles des élites de 1940, son œuvre est celle d’un entrepreneur universitaire cherchant à asseoir l’histoire dans l’interdisciplinarité.

À vrai dire, protégées par les difficultés matérielles qui s’opposaient à leur bouleversement, par l’état d’une économie aux réactions plus lentes, par le traditionalisme ambiant, les règles d’exploitation se transformaient autrefois plus rarement qu’aujourd’hui. En outre, les documents qui nous renseignent sur leurs modifications anciennes sont généralement très pauvres et très peu explicites. Elles étaient pourtant bien loin de pouvoir prétendre à je ne sais quelle illusoire pérennité. Tantôt une rupture brusque dans l’existence du village – dévastation, repeuplement après une guerre – forçait à retracer les sillons sur un nouveau plan ; tantôt, comme en Provence, aux temps modernes, la communauté décidait de changer, d’un coup, la coutume ancestrale ; plus souvent encore, on s’écartait presque insensiblement, et peut-être sans le vouloir, de l’ordre primitif.

Certes, elle ne ment point, la belle phrase romantique où Meitzen a exprimé un sentiment presque poignant, familier à tous les chercheurs qui ont consacré aux antiquités agraires une part de leur vie : « Dans chaque village, nous promenons nos pas parmi les ruines de la préhistoire, plus vieilles que les romanesques débris des bourgs ou les remparts croulants des villes. » Sur plus d’un terroir, en effet, le dessin des champs dépasse, et de beaucoup, en ancienneté les plus vénérables pierres. Mais ces vestiges, précisément, n’ont jamais été, à proprement parler, des « ruines » ; ils ressemblent bien plutôt à ces édifices composites, de structure archaïque, que, sans jamais cesser d’y faire leur nid, les siècles, tour à tour, ont remaniés. C’est pourquoi ils ne sont presque jamais arrivés à nous à l’état pur. Le vêtement du village est très vieux, mais il a été bien souvent rapiécé.

[…]

Autour de la Révolution

L’histoire rurale de la Révolution française ne peut être décrite dans ses nuances qu’en étroite liaison avec l’étude du phénomène politique et de ses diverses phases. Malgré quelques excellentes monographies régionales, l’évolution agraire du XIXe siècle et des débuts du XXe est encore trop mal connue pour souffrir d’être résumée sans déformations. Pour l’essentiel, notre exposé doit s’arrêter à 1789. Mais il importe de marquer, en terminant, les retentissements, sur un passé plus proche et sur le présent même, du développement qui vient d’être esquissé.

Les Assemblées de la Révolution, abordant la politique agraire, ne se trouvaient pas devant une table rase. La monarchie avait posé les problèmes et tenté de les résoudre. Le régime nouveau prit sa suite, dans un esprit à beaucoup d’égards analogue. Il ne se borna point cependant à une imitation servile. Des échecs passés, il tira d’utiles leçons ; il obéissait à une préoccupation de classe sensiblement différente ; enfin il travaillait sur un terrain déblayé de beaucoup d’obstacles.

Nul doute que le peuple des campagnes, dans sa majorité, s’il avait été libre d’agir, ne fût revenu tout simplement aux vieux usages communautaires. C’est ce que prophétisait, en 1789, un observateur étranger, l’agronome anglais Arthur Young. Dans diverses régions, touchées par les édits des clos ou, comme la Provence, par des transformations plus anciennes encore, les paysans, au cours des troubles agraires du début de la Révolution, tentèrent de remettre en vigueur, souvent par la force, les servitudes collectives. Beaucoup d’assemblées de paroisse, dans leurs cahiers, plus tard des municipalités rurales, des sociétés populaires de villages réclamaient ce retour. « Cette loi », écrivaient, à propos du droit de clore, les sans-culottes de Parly, dans l’Yonne, « ne peut avoir été faite que par des riches et pour des riches, en un temps où la liberté n’était encore qu’un mot et l’égalité qu’une chimère. » D’autres cahiers, d’autres clubs dénoncent, comme la Société populaire d’Autun, « la ligue parricide » des « agriculteurs égoïstes », « des propriétaires avares » et « des fermiers avides » qui, convertissant en prairies artificielles la majorité de leurs terres, privent, par là, le peuple de pain.

Mais les Assemblées n’étaient point composées de manœuvres ou de petits laboureurs et ne représentaient point leur opinion. Peuplées de bourgeois instruits et aisés, elles croyaient au caractère sacré de la propriété individuelle ; un Constituant, Heurtault-Lamerville, n’avait-il pas proposé de faire de « l’indépendance du sol » un article constitutionnel ? Les plus hardis parmi les Conventionnels de la grande époque pouvaient bien faire plier ces principes devant les nécessités de la guerre contre l’étranger et les ennemis de la Révolution ; ils ne leur en restaient pas moins, pour la plupart, au fond de leurs cœurs, loyalement fidèles.

Par ailleurs, ces hommes, pénétrés par la philosophie ambiante, ne concevaient le progrès économique, auquel ils croyaient de toute leur âme, que sous le signe de la production, et le progrès agricole que sous les auspices des fourrages. « Sans engrais, point de récoltes ; sans bestiaux, point d’engrais » : la Commission d’agriculture de la Convention ne répondait que par cette maxime à la Société populaire de Nogent-le-Républicain, qui avait réclamé une loi obligeant les cultivateurs à la jachère. Volontiers ils tenaient les anciennes routines pour un legs fâcheux de la barbarie « féodale ». « Les jachères », disaient en l’an II les administrateurs du département d’Eure-et-Loir, « sont à l’agriculture ce que les tyrans sont à la liberté ».

Bien des gênes qui avaient entravé la politique agraire de la monarchie n’existaient plus. Les parlements, qui, tant de fois, avaient porté obstacle aux mesures qui atteignaient les intérêts seigneuriaux ou simplement troublaient l’ordre établi, avaient disparu ; de même les états provinciaux. Les intérêts des privilégiés eux-mêmes avaient cessé d’être respectables : plus de troupeau à part, d’herbe morte ou de triage. Plus de motifs non plus d’incliner les réformes dans un sens favorable surtout aux très grands propriétaires. La Révolution ne se préoccupa guère des manœuvriers ; mais elle s’efforça, en somme, de donner satisfaction aux vœux des plus avertis parmi les moyens laboureurs. Enfin, dans la nation devenue une et indivisible, la législation n’avait garde d’être, comme jadis, provinciale.

La prudence, cependant, était encore de règle. L’assolement forcé, à vrai dire, était trop contraire à la nouvelle notion, toute individualiste, de la liberté pour qu’on pût songer, une minute, à le maintenir. En proclamant le droit des propriétaires à « varier, à leur gré, la culture et l’exploitation de leurs terres », la Constituante le frappa d’illégalité. Quant à la vaine pâture obligatoire, on alla parfois jusqu’à former, de même, le projet de l’abolir totalement. Mais ces propositions ne furent jamais prises bien au sérieux. La Constituante se contenta de poursuivre la politique des édits des clos, en l’étendant : elle proclama, dans toute la France, la faculté absolue de clore. Elle ajouta toutefois à cette disposition deux prescriptions nouvelles, qui supprimaient les plus graves inconvénients dont, au regard des paysans, avaient souffert les anciennes ordonnances. Désormais, les droits des propriétaires à la vaine pâture furent restreints ou abolis, en proportion des terrains qu’ils auraient fermés. Par ailleurs – conformément à des projets plusieurs fois agités à la fin de l’Ancien Régime et qui, si celui-ci avait duré et perdu la timidité par où se caractérisent ses derniers actes, auraient peut-être fini par aboutir –, les prairies artificielles, dorénavant, furent, en tout temps, interdites au pacage. C’était ouvrir à la masse des exploitants l’accès du progrès agricole. En même temps, la disparition des redevances seigneuriales les délivrait de l’angoisse, en augmentant leurs productions, de ne travailler, comme ils disaient naguère, que « pour le dîmeur et le terrageur ».

Restait la question des prairies naturelles, ou, mieux, des regains. Là encore une loi générale, interdisant toute vaine pâture avant la deuxième herbe levée, eût pu sembler possible. La commission chargée par la Constituante d’élaborer le Code rural en eut un moment l’idée. Il n’y fut pas donné suite. Devant la complexité des intérêts en jeu, on s’en tint, pendant longtemps, à la politique tâtonnante de l’Ancien Régime : règlements locaux pris par les municipalités, les districts, les départements, voire même par les représentants en mission aux armées ; affectation de la récolte tantôt par partage entre les propriétaires et les communautés, tantôt à ces dernières seulement. Il est possible même qu’en quelques endroits elle ait été tout entière remise aux propriétaires ; mais la Convention jacobine, respectueuse des vœux des petits paysans, qui n’avaient point de prés, tenait visiblement ces décisions pour contraires à l’équité.

Les Thermidoriens pensèrent autrement. Prescrivant, en 1795, par une mesure d’une étendue exceptionnelle, la mise en défense des regains sur tout le territoire, le Comité de salut public renouvelé les donna aux maîtres des herbages. Dès l’année suivante, on en revint aux arrêtés locaux, dont l’habitude s’est prolongée jusqu’à nos jours. Mais dorénavant, seule l’attribution au propriétaire, à l’exclusion de toutes autres prétentions, fut en principe, et sous réserve peut-être de certains usages locaux, considérée comme légale.

Nul épisode, mieux que celui-là, ne met en relief à la fois la continuité du développement et les variations de la courbe. Dans la police des prés, nos préfets ont succédé aux intendants. La Révolution a brisé les cadres, supprimé les résistances les plus puissantes, rendu possibles des solutions générales ; elle n’a point créé de toutes pièces une politique nouvelle.

Les grandes évolutions

Ainsi se dessine, à travers ces vicissitudes, la ligne maîtresse de l’évolution agraire française : passage lent, souvent douloureux, de l’exploitation collective à l’exploitation individuelle ; triomphe progressif de la propriété close, de l’initiative personnelle, de la culture intensive ; recul des usages communautaires, non point tant sous l’effet d’un décret que par la pression continue des intérêts économiques et des idées dominantes.

Ces transformations, amorcées bien avant 1789, accélérées par la Révolution, se sont poursuivies tout au long du XIXe siècle. Elles expliquent pour une large part l’aspect actuel de nos campagnes, leurs richesses comme leurs faiblesses. Elles ont accru la production ; elles ont aussi contribué à l’isolement des exploitations, à l’émiettement du sol, à certaines formes d’individualisme paysan dont nous subissons encore les conséquences.

L’histoire rurale n’est pas seulement une science du passé. Elle éclaire le présent ; elle aide à comprendre les problèmes d’aujourd’hui. Les débats contemporains sur l’organisation de l’agriculture, sur l’usage du sol, sur la solidarité entre les hommes de la terre, ne peuvent être abordés utilement que si l’on sait d’où l’on vient. En ce sens, l’étude des caractères originaux de l’histoire rurale française n’est point un exercice d’érudition vaine ; elle demeure, pour notre temps même, riche d’enseignements.

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