François PURSEIGLE

Professeur des universités, directeur d’AgroToulouse, membre de l’Académie d’agriculture de France

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Agriculture française : par-delà les problèmes, une somme de solutions

Au sein du monde rural, agriculture et agriculteurs se transforment. Vieillissement des effectifs, nouvelles aspirations des jeunes, réduction du nombre d’exploitations, évolutions agroalimentaires, pressions environnementales, internationalisation des marchés : tout conduit à la recomposition des formes et des statuts. Souvent conçus comme un ensemble de difficultés, ces métiers et ces activités doivent figurer au cœur des stratégies en faveur de la ruralité et de la souveraineté.

L’agriculture française traverse une période de mutations sans précédent. Celle-ci est marquée par un déclin démographique, une transformation radicale des structures d’exploitation, une polarisation des revenus et une remise en question de son modèle productif. Ces évolutions, qui s’inscrivent dans un contexte de mondialisation, de changement climatique et de pressions sociales croissantes, redessinent en profondeur le visage de la « ferme France ».

Aujourd’hui, le secteur agricole se trouve à un tournant : entre la disparition progressive du modèle conjugal traditionnel et l’émergence de nouvelles formes d›organisation du travail et de la production, c’est toute une profession qui se recompose entre crises, colères et opportunités. Les défis qu’elle doit relever et parvenir à conjuguer sont de trois ordres : sociaux, entrepreneuriaux et territoriaux.

Les défis du renouvellement des actifs et de la reconnaissance sociale

L’évolution de la démographie agricole constitue l’un des indicateurs les plus spectaculaires des transformations sociales en cours au sein de l’agriculture française 1. En 2023, la population des actifs non salariés agricoles (chefs et coexploitants) ne dépassait pas 366 800 personnes, et le nombre d’exploitations agricoles n’était plus que de 349 600 2. Les agriculteurs exploitants ne représentent plus que 1,5 % de l’emploi total, contre plus de 7 % quarante ans plus tôt. Ce déclin est d’autant plus marquant qu’il s’accompagne d’un vieillissement : un quart des chefs d’exploitation ont aujourd’hui plus de 60 ans, et près de la moitié d’entre eux atteindront l’âge de la retraite à court terme, sans repreneur identifié dans la majorité des cas. Le déséquilibre durable entre départs et installations annonce la poursuite d’une contraction rapide du nombre de chefs d’exploitation.

Cet effacement démographique ne signifie pas pour autant un retrait du travail agricole. Il s’accompagne au contraire d’une profonde recomposition de la force de travail dans ce secteur d’activité. Le salariat agricole progresse sous des formes multiples : salariés permanents, saisonniers, intérimaires, salariés d’entreprises de travaux agricoles ou de groupements d’employeurs. Une part croissante du travail est désormais externalisée, fragmentée, parfois précarisée mais souvent synonyme d’une grande technicité. Longtemps cantonnée à certaines filières, cette évolution touche aujourd’hui l’ensemble des productions, y compris l’élevage, historiquement structuré autour du travail familial. Elle marque la fin progressive du modèle de l’agriculture familiale, fondée sur l’imbrication étroite entre unité domestique et unité productive. Si l’agriculture demeure majoritairement familiale dans sa structure capitalistique, elle ne l’est plus nécessairement dans ses pratiques de travail. En témoigne le fait que 80 % des conjoints de chef d’exploitation n’ont plus d’activité sur la ferme, marquant la fin de l’agriculture conjugale et, plus largement, d’un mode d’organisation où vie professionnelle et vie familiale étaient intimement liées. L’agriculture reste certes familiale dans sa majorité, mais cette qualification ne tient souvent plus qu’à un fil : celui d’un chef d’exploitation travaillant seul ou avec des salariés et associés non familiaux.

Au-delà de ces recompositions démographiques et comme en attestent les récentes manifestations agricoles, ce secteur souffre également d’un déficit multiforme de reconnaissance sociale. D’un côté, les agriculteurs et agricultrices sont confrontés à un discours public oscillant entre idéalisation (le paysan gardien de la ruralité) et diabolisation (l’agriculteur pollueur ou profiteur de subventions). De l’autre, leur contribution à l’intérêt général (sécurité alimentaire, gestion des paysages, stockage de carbone) reste sous-évaluée, voire instrumentalisée. Si un même faisceau de colères les anime (ras-le-bol des normes et d’un cadre administratif dont ils ne perçoivent pas le sens, dénonciation de ce qui s’apparente pour eux à un « abandon » ou encore revendication d’une juste rémunération au regard du travail réalisé), les agriculteurs français ne s’accordent pas pour autant sur une solution commune et partagée 3.

Les enquêtes récentes, tout comme les résultats des dernières élections aux chambres d’agriculture, révèlent une fragmentation des attentes : une part revendique une légitimité économique et stratégique, certains une identité professionnelle menacée ou d’autres encore un soutien pour leur contribution socio-environnementale à la transformation des systèmes agroalimentaires. Ces clivages reflètent des rapports différenciés à l’État, au marché et à la société civile, ainsi que des trajectoires professionnelles mais aussi idéologiques divergentes.

Pourtant, ces acteurs sont bien des entrepreneurs, au sens où ils combinent prise de risque, adaptation permanente et contribution à des biens communs. Leur quête de reconnaissance ne peut se limiter à des mesures symboliques ; elle exige une refonte des politiques publiques, capable de concilier soutien à l’innovation et protection contre les aléas. Cela passe par une requalification des métiers agricoles (y compris salariés) et une valorisation des parcours, qu’ils relèvent de l’installation, de la transmission ou de la reconversion.

Les défis de la résilience et de la reconfiguration entrepreneuriale

L’amenuisement de la population agricole va de pair avec une transformation profonde des structures d’exploitation. Leur nombre a été divisé par quatre en cinquante ans, tandis que leur taille moyenne augmente continuellement. La superficie moyenne des fermes a augmenté de 50 hectares depuis 1970, pour atteindre 93 hectares en 2023. Cette moyenne masque toutefois une polarisation croissante. Toutes les catégories d’exploitations sont en recul, à l’exception des grandes exploitations, dont le nombre progresse et qui concentrent une part croissante de la surface agricole, de l’emploi et de la production. Certaines prennent la forme de véritables entreprises agricoles, parfois organisées en holdings, dissociant capital, travail et direction productive.

À l’autre extrémité, les microexploitations et les petites exploitations déclinent rapidement, tandis que les exploitations de taille moyenne, longtemps considérées comme le socle du modèle agricole français, connaissent une érosion particulièrement nette. Cette disparition progressive d’une « agriculture du milieu » contribue à l’éclatement des mondes agricoles en configurations productives de plus en plus dissemblables. Trois grandes stratégies organisationnelles se dégagent : l’association entre exploitations sans liens familiaux, l’intégration capitalistique et hiérarchique au sein de structures juridiques complexes, et l’externalisation massive des travaux agricoles. Ces stratégies traduisent une banalisation de l’agriculture, de plus en plus proche, dans ses formes d’organisation, des secteurs industriels et commerciaux.

Cette hétérogénéité structurelle se reflète directement dans la distribution des revenus. Si le revenu moyen agricole peut apparaître comparable à celui d’autres indépendants, il masque une dispersion extrême. Un quart des exploitations dégagent des revenus très faibles, parfois négatifs, tandis qu’une minorité concentre des revenus élevés, qu’on retrouve notamment dans les grandes cultures, la viticulture ou les productions porcines. Ces écarts tiennent aux orientations productives, au niveau d’investissement, à l’endettement et à la dépendance aux aides publiques. Une part significative des exploitations ne serait pas économiquement viable sans les soutiens de la politique agricole commune. L’agriculture se distingue également par un niveau d’endettement élevé, conséquence d’une dynamique d’investissement soutenue et de la hausse continue du prix du foncier. Ce processus de capitalisation explique le paradoxe souvent relevé d’un métier où l’on peut « vivre pauvre pour mourir riche ». Néanmoins, les agriculteurs figurent parmi les indépendants disposant du patrimoine le plus élevé, ce qui constitue un obstacle majeur au renouvellement générationnel et à l’installation de nouveaux entrants.

Les défis auxquels cette diversité d’entreprises agricoles doit faire face sont également indissociables de la gestion croissante des incertitudes. Les aléas climatiques, les tensions géopolitiques (guerre en Ukraine, dépendance aux intrants) et les attentes sociétales (réduction des phytosanitaires, bien-être animal) transforment les systèmes de production en laboratoires de résilience. La diversification des activités (dont la production d’énergies renouvelables) apparaît comme une réponse, mais elle complexifie les modèles économiques et organisationnels. Ces dynamiques révèlent une tension entre deux logiques : d’un côté, la persistance précaire d’un modèle familial fragilisé ; de l’autre, l’émergence d’entreprises agricoles aux allures de PME, où le salariat et la spécialisation deviennent des leviers de performance 4.

Les défis de la sécurisation des filières : de la reterritorialisation et de la coexistence

Les filières agricoles françaises, soucieuses de sécuriser leurs approvisionnements et de répondre aux exigences de durabilité, se heurtent aujourd’hui à une concurrence internationale agressive et à des ressources (eau, foncier, biomasse) de plus en plus disputées à l’échelle des territoires.

Si la France conserve sa position de première puissance agricole de l’Union européenne et de sixième exportateur mondial, elle a cependant perdu des parts de marché au sein de l’UE au profit des Pays-Bas, de l’Allemagne ou de la Pologne, tout en développant ses exportations vers les pays tiers. Cette performance masque cependant des faiblesses structurelles, comme une dépendance accrue aux importations de certaines productions agricoles, comme les fruits et légumes, ou une vulnérabilité aux conjonctures géopolitiques et climatiques. Les filières agricoles françaises sont aujourd’hui confrontées à un triple défi : contribuer à la sécurité alimentaire nationale et européenne, s’engager dans la transition écologique et prendre en compte la diversité croissante des formes de production. Ces enjeux appellent des politiques publiques ambitieuses, capables d’accompagner une profession éclatée entre des intérêts parfois divergents et des modèles productifs variés.

La question centrale est désormais de savoir comment concilier ces impératifs apparemment contradictoires : produire plus pour répondre au développement de la bioéconomie, tout en produisant mieux pour répondre aux attentes sociales en matière d’environnement et de bien-être animal. Les agriculteurs, pris entre ces injonctions et les réalités économiques, attendent des réponses claires et des outils adaptés. La transition vers une agriculture plus durable ne pourra se faire sans un accompagnement fort de l’État et de l’Union européenne, mais aussi sans une reconnaissance accrue de la diversité des mondes agricoles. Il s’agit de repenser le secteur non plus comme un bloc uniforme, mais comme un ensemble de modèles productifs aux logiques spécifiques, nécessitant des solutions différenciées. L’avenir de l’agriculture française dépendra de sa capacité à innover, à transmettre les exploitations et à conjuguer performance économique et durabilité environnementale ; un équilibre délicat, mais indispensable pour assurer sa pérennité dans un contexte mondialisé et incertain.

Toutefois, la reterritorialisation des systèmes alimentaires, souvent présentée comme une solution, bute sur des réalités conflictuelles : des conflits d’usage (entre production alimentaire et bioénergies, entre agriculture et urbanisation, ou encore entre préservation de la biodiversité et maintien de la productivité), des inégalités spatiales (certaines régions concentrent les enjeux de compétitivité, tandis que d’autres, marginalisées, voient leurs exploitations disparaître) ou encore des controverses environnementales.

Dans ce contexte, la coexistence des modèles agricoles et la reconnaissance des spécificités de certains espaces productifs (zones intermédiaires ou méditerranéennes) deviennent un enjeu politique. Les territoires ruraux ne sont plus seulement des espaces de production, mais des arènes où se négocient des compromis entre performance économique, justice sociale et transition écologique. La question n’est plus seulement : « Comment produire ? », mais : « Pour qui, et selon quelles règles du jeu ? »

Longtemps perçue à travers le prisme des crises environnementales, sanitaires ou économiques, l’agriculture est trop souvent réduite à un « problème » à résoudre, plutôt qu’à un secteur stratégique, porteur de solutions pour les territoires. Ce changement de regard est d’autant plus urgent que les enjeux climatiques, géopolitiques et sociaux imposent une reconfiguration profonde des modèles de production, des rapports de pouvoir et des imaginaires collectifs. Il s’agit moins de nier les tensions que de les appréhender comme le symptôme d’une transition nécessaire, où l’agriculture doit être reconnue non seulement pour sa fonction productive, mais aussi pour son rôle central dans la souveraineté nationale, la cohésion territoriale et l’innovation sociale.

Reconnaître le caractère stratégique de l’agriculture, c’est accepter de la penser comme un secteur clé de la souveraineté française (au même titre que la défense ou l’énergie) et de la cohésion nationale. Cela implique un changement de narratif qui rompt avec l’opposition stérile entre « productivisme » et « écologie » pour promouvoir une vision systémique, où la résilience passe par : des innovations sociales et organisationnelles ; des politiques publiques ambitieuses permettant d’aligner les outils de gestion des risques (assurances, fonds de solidarité) sur les réalités des exploitations ; une meilleure articulation entre des politiques industrielles locales et des politiques agricoles afin d’organiser les voies de valorisation, alimentaires et non alimentaires, mais également un dialogue renouvelé et la reconnaissance du rôle de l’agriculture dans la gestion des communs (eau, sols, biodiversité).

  1. François Purseigle et Bertrand Hervieu, Une agriculture sans agriculteurs, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2022.
  2. Ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, Enquête sur la structure des exploitations agricoles en 2023. Principaux résultats. France métropolitaine, Agreste, Chiffres et données no 11, juin 2025.
  3. Pierre-Henri Bono et François Purseigle, « Colères agricoles », Esprit, novembre 2024.
  4. François Purseigle, Geneviève Nguyen, Pierre Blanc, Le Nouveau Capitalisme agricole. De la ferme à la firme, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2017.
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