Entendre la jeunesse rurale
Représentant le tiers de la jeunesse du pays, les jeunes ruraux, longtemps invisibles, sont sous le feu des projecteurs, sans être encore au cœur des attentions nécessaires. Avec leurs ancrages et leurs inclinations, ils vivent des contraintes, des obstacles et des freins spécifiques. Les distances sociales et kilométriques limitent leurs chances par rapport à leurs homologues urbains. Rétablir une égalité d’opportunité s’impose.
Être rural, serait-ce tendance ? Depuis quelques années, les « territoires » semblent à la mode. Comme si le mouvement des Gilets jaunes et la crise sanitaire avaient, en quelques mois, rebattu les cartes, au point de placer la ruralité au centre des débats – politique, économique, social, écologique, démocratique –, après qu’elle a si longtemps été tenue à la périphérie.
Au cœur des débats ? Théoriquement, du moins. Sans toujours parvenir à dépasser les représentations biaisées, parmi lesquelles prédominent encore la confusion entre territoires et ruralité et, par effet domino, celle entre ruralité et agriculture. À force de raccourcis, les mots finissent par se confondre. La campagne devient un paysage, la ruralité, un décor, les « territoires », une abstraction.
Et les gens ? Car derrière les images simplificatrices demeurent bel et bien les ruraux. Leur vie, leurs contraintes, leurs trajectoires se trouvent encore bien souvent dissoutes dans des récits qui parlent davantage de ce que l’on projette, depuis les grandes métropoles, sur la ruralité, plutôt que de ce qui s’y joue réellement. Pour les ruraux. Et notamment pour leurs enfants.
Longtemps, en effet, les jeunes des territoires ruraux sont demeurés invisibles. Jusqu’à il y a six ou sept ans, ces jeunes demeuraient un impensé, dans l’angle mort des pouvoirs publics, des dispositifs d’égalité des chances, des médias, des acteurs de l’économie sociale et solidaire. Réduits, dans l’imaginaire collectif, à une poignée de filles et de fils d’agriculteurs, aux prises avec l’enjeu de reprendre ou non la ferme familiale – quand les agriculteurs ne représentent, selon l’INSEE, que 6 % de la population active rurale.
Encore aujourd’hui, ces jeunes restent largement associés à des images d’Épinal, ou à de prétendues « valeurs rurales » – l’authenticité, le pragmatisme, le bon sens paysan. Ces associations d’idées oblitèrent la complexité du quotidien, des défis et des trajectoires des jeunes ruraux. Ceux qui partent, ceux qui restent, ceux qui reviennent… Comme si leur avenir relevait essentiellement d’inclinations personnelles plutôt que d’un faisceau de contraintes sociales et territoriales.
Les défis que ces quelque 5 millions de jeunes ont à relever sont pourtant immenses. Les obstacles qu’ils rencontrent demeurent innombrables et imbriqués. Tout aussi à la mode que semble être la ruralité, l’égalité des opportunités entre les jeunes des campagnes et ceux des grandes métropoles est encore très loin d’être advenue en France.
La jeunesse rurale n’existe pas
Ou, si elle existe, ce n’est pas comme un bloc homogène, immédiatement saisissable. Sans doute d’ailleurs est-ce une des raisons qui a longtemps retardé le traitement des inégalités systémiques auxquelles sont confrontés les 30 % de jeunes Français vivant à la campagne. Ces derniers sont difficiles à appréhender comme un tout cohérent.
Car les territoires de ces jeunes ne représentent pas un décor unique. On n’évolue pas exactement de la même manière dans un hameau des Vosges, un centre-bourg au bord de la mer en Bretagne, une zone touristique saisonnière de la Côte Vermeille ou une zone industrielle à la périphérie d’une commune du Nord. L’histoire du territoire comme ses traditions ne sont pas les mêmes. Les bassins d’emploi diffèrent. La proximité d’une grande métropole peut tout changer, autant que celle d’un pays frontalier.
En outre, l’âge des jeunes ruraux joue un rôle clef dans leur quotidien et soulève des problématiques évolutives. Enfant de 8 ans qui se rend à pied à l’école du village ; collégien dépendant du ramassage scolaire ; lycéen contraint à l’internat ou à de longues heures de transport chaque jour ; étudiant obligé de quitter son territoire faute d’une offre locale ; jeune actif resté sur place, par choix ou par défaut… Pour certains de ces jeunes, la ruralité demeure un ancrage, un refuge. Pour d’autres, une attente qui n’en finit pas. Pour d’autres encore, une assignation.
Mais une communauté de destin unit les jeunes ruraux
Difficulté d’accès à l’information, éloignement des opportunités académiques, professionnelles, culturelles et citoyennes, autocensure sur le thème « telle filière ou telle profession n’est pas faite pour moi parce que je viens de la campagne », assignation à résidence, fragilités économiques des foyers dans lesquels ces jeunes grandissent, fracture digitale, absence de dispositifs d’égalité des chances publics comme privés… Si grandir dans un territoire peu dense, voire très peu dense, présente des atouts indéniables pour un enfant, le territoire a aussi des conséquences sur le quotidien des jeunes – et sur leur avenir.
Ainsi les jeunes ruraux sont-ils unis par le poids des kilomètres. Ces jeunes expérimentent les conséquences de l’éloignement, kilométrique et symbolique, des opportunités. Quand tout est loin, quand les transports sont plus difficiles d’accès, quand chaque déplacement prend du temps, quand la voiture est un impératif, votre existence est nécessairement différente de celle d’un urbain. Cette donne fait de vous un jeune rural, qu’importe si vous grandissez dans une petite commune isolée ou en pleine campagne, dans l’Ain ou dans le Calvados.
Le territoire conditionne en effet le temps dont ces jeunes disposent pour eux-mêmes, avec une moyenne de 2 h 37 par jour passées dans les transports par les jeunes des territoires très peu denses, soit 42 minutes de route en plus, chaque jour, que les jeunes urbains 1. La fatigue ressentie par suite de journées rallongées par les transports a longtemps été passée sous silence.
Si ces jeunes sont contraints par la distance pour se rendre en cours, puis au travail, ils le sont aussi pour l’accès aux soins, à l’administration, à la justice, aux fruits de la redistribution. L’accès à la culture, aussi, avec un jeune rural sur deux qui estime avoir déjà renoncé à la pratique d’activités culturelles en raison de contraintes de déplacement.
Parce que leur territoire est rural, ces jeunes grandissent en ayant en tête les moments charnières qui font que leur vie changera. Ainsi le territoire façonne-t-il le champ des possibles.
À 15 ans, d’abord, à la fin du collège, quand l’orientation vers la seconde générale et technologique répond à un facteur de proximité.
Puis, à 18 ans, de nouveau, à la fin du lycée, parce que 70 % des études supérieures se situent dans les grandes métropoles.
À 23 ans, diplôme en poche, peut-être ces jeunes auront-ils envie de rentrer chez eux, de retrouver le village auquel ils sont attachés, pour y vivre, avant de se rendre à l’évidence : dans leur village et ses alentours, il n’existe pas d’emploi adapté à leur niveau de diplôme. Cette fois encore, ces jeunes seront contraints de se poser des questions inconnues des urbains, qui, eux, peuvent rester vivre près de leurs parents ou s’en éloigner, librement, au gré de leurs projets de vie… D’ailleurs, on le voit quand on interroge les jeunes sur là où ils voudraient vivre plus tard : 63 % des jeunes ruraux affirment vouloir vivre à la campagne, versus des réponses beaucoup plus variées et libres pour les jeunes urbains. Ces derniers sont ainsi 29 % à envisager de vivre dans une ville moyenne, 22 % dans une grande ville, 18 % à la campagne, 17 % dans une petite ville et 14 % à l’étranger 2. Un terrain d’expérimentation et de projection beaucoup plus vaste que celui des jeunes ruraux.
Si les jeunes ruraux sortent peu à peu de l’angle mort, les réponses concrètes manquent
Les défis rencontrés par les jeunes ruraux supposent la mise en place de dispositifs susceptibles de créer un écosystème de réussite autour d’eux. Seule cette approche collective peut permettre de lever tous les freins qui limitent la réalisation du potentiel de ces jeunes.
C’est la raison d’être de Rura, qui agit depuis 2017 pour permettre aux jeunes des zones rurales et des petites villes d’avoir les mêmes chances de réaliser leur potentiel que les jeunes des grandes métropoles. Au sein de leur territoire, ou ailleurs. Pour suivre une formation courte ou faire des études supérieures. L’obsession de l’association : permettre à ces millions de jeunes de construire un parcours académique, professionnel et citoyen qui leur ressemble.
Cette expérience de bientôt neuf années conforte plusieurs convictions qui sous-tendent les actions de Rura. D’abord, le fait que ces jeunes ont énormément de potentiel et que leur territoire doit représenter une force pour eux, non une faiblesse. Ensuite, le fait que la jeunesse rurale reste à ce jour encore trop peu regardée, trop peu étudiée, trop peu considérée. Résultat ? C’est comme si cette jeunesse n’existait pas, y compris à ses propres yeux. Les jeunes ruraux ne se sentent pas appartenir à la jeunesse rurale. Comment ne pas les comprendre ? Pas de récit commun auquel s’identifier. Pas de termes précis pour les qualifier. Encore peu de travaux de recherche pour dessiner les contours de leur quotidien et mettre en lumière leurs défis. Aucun rôle-modèle se réclamant d’un territoire comme le leur. Peu de contenus culturels qui parlent de ce qu’ils vivent. Pas de message politique ambitieux qui leur serait adressé et dessinerait, pour eux, des perspectives.
Dès lors, l’action de Rura repose sur deux leviers indissociables. Une action de terrain, avec 15 000 jeunes ruraux accompagnés individuellement dans la construction de leurs parcours académique, professionnel et citoyen. Et une action systémique, pour transformer durablement l’environnement inégalitaire dans lequel ces parcours s’inscrivent : production de connaissances, création de contenus culturels, plaidoyer, coopération avec les institutions.
Depuis neuf ans, les victoires sont réelles. On peut notamment citer le rapport de la mission « Orientation et égalité des chances dans la France des zones rurales et des petites villes » remis par l’association à Jean-Michel Blanquer en 2020, marquant ainsi une reconnaissance institutionnelle cruciale et permettant surtout le déploiement concret de plusieurs de ses recommandations. Depuis, les Territoires éducatifs ruraux (TER) sont devenus une politique publique nationale. Ce dispositif vise à créer des territoires à haut potentiel éducatif dans la ruralité, pour faire travailler de concert toutes les parties prenantes publiques et privées au service des jeunes.
Pour autant, ces avancées ne produiront d’effets durables que si elles s’inscrivent dans un changement bien plus large. Faire entendre les jeunes ruraux suppose de leur permettre de s’exprimer, de raconter leur réalité, de sortir des abstractions. Aucune politique publique ne peut en effet transformer ce qu’elle ne parvient pas d’abord à nommer et à comprendre. C’est tout le sens des actions de plaidoyer de Rura, qui se concrétisent à travers des objets comme la série documentaire parue sur France Culture en octobre dernier : Entendre la France rurale. Un podcast de quatre heures qui donne la parole à vingt-cinq ruraux et croise leurs visions du monde, au plus proche du réel.
Ce que vivent (vraiment) les femmes rurales
Parler des jeunes ruraux sans interroger la condition féminine rurale serait un non-sens, pour au moins deux raisons. D’abord parce que les inégalités vécues par les femmes dans les territoires peu denses et très peu denses ne surgissent pas à l’âge adulte. Pour ces 11 millions de femmes, soit un tiers des Françaises, elles s’enracinent dès l’enfance et l’adolescence. Ensuite, parce que comprendre les trajectoires des jeunes impose en filigrane de mieux comprendre celles de leurs parents – et notamment celles de leurs mères.
L’étude Ce que vivent (vraiment) les femmes rurales, réalisée en décembre 2025 par Rura et l’Institut Terram, met ainsi en lumière une ruralité qui ne crée pas les inégalités de genre, mais qui les amplifie. Ce phénomène dessine ce que l’on peut appeler un « malus rural du genre » qui, sans surprise, fait écho aux problématiques des jeunes ruraux.
Loin de l’image monolithique de la femme rurale imprégnée de souvenirs littéraires et cinématographiques datés, l’étude révèle une réalité composite, avec 32 % des femmes rurales qui appartiennent aux CSP inférieures, 23 % aux CSP supérieures et 45 % qui sont inactives, non par choix mais bien souvent sous l’effet d’une carrière discontinue, de temps partiels subis, d’un marché du travail moins diversifié.
Les mécanismes de domination sont renforcés hors des grandes métropoles. Les femmes rurales cumulent en effet des contraintes spécifiques, là encore structurées par l’éloignement. En ruralité, chaque démarche requiert du temps, du carburant et de l’organisation. Or, la rareté des modes de garde, l’éloignement des services publics et privés et la dépendance à la voiture pèsent plus lourdement sur les femmes que sur les hommes. Ce sont elles qui ajustent leurs horaires, renoncent à une formation ou limitent leurs ambitions professionnelles pour maintenir l’équilibre familial.
Les femmes rurales, comme les urbaines, assument la majeure partie des tâches domestiques. Mais à la campagne, ce travail s’adosse à des distances plus longues et à moins de possibilités. C’est ainsi que 87 % des femmes rurales gèrent les démarches administratives du foyer, 70 % les trajets scolaires et 74 % les activités extrascolaires 3. L’une des conséquences de cette configuration est le peu de temps libre des femmes rurales. Lorsque l’on interroge femmes et hommes sur le temps réellement disponible pour eux-mêmes, sans obligations familiales ni professionnelles, près d’une femme rurale sur deux estime disposer de moins de cinq heures par semaine pour elle, contre un quart des hommes ruraux. C’est plus du double de l’écart observé chez les urbains 4.
Ces trajectoires féminines rurales façonnées par l’espace sont aussi perceptibles à travers les choix professionnels, avec 38 % des femmes rurales estimant que les responsabilités familiales limitent leurs possibilités professionnelles, contre seulement 17 % des hommes de leur territoire. Ces contraintes ont des conséquences en chaîne : 40 % des femmes rurales disent épargner, versus 55 % des hommes ruraux ; et plus d’une femme rurale sur deux déclare ne pas se sentir en sécurité économique, versus 38 % des hommes ruraux.
À travers les cas des jeunes ruraux, de leurs mères ou de leurs sœurs, on perçoit l’impératif de poursuivre le changement de regard entrepris à l’égard de la ruralité et de ses défis – sans misérabilisme ni complaisance. Un pays ne peut prétendre avancer vers l’égalité des chances ou évoluer en faveur de l’égalité femmes-hommes tout en laissant de côté un tiers de sa population. Les campagnes françaises sont un des espaces où se jouent avec la plus grande intensité ces inégalités. Leur traitement suppose de dépasser l’idée d’inégalités qui seraient « des histoires de village », pour trouver des solutions locales et nationales à des défis qui ont des conséquences économiques, sociales et politiques pour l’ensemble du pays.
- Institut Terram et Rura, Félix Assouly, Salomé Berlioux, Victor Delage, Jeunesse et mobilité : la fracture rurale, 2024.
- Idem.
- Émilie Agnoux et Émilie Nicot, Accéder aux services publics en milieu rural : les femmes en première ligne ? Fondation Jean-Jaurès, 2023.
- Félix Assouly, Salomé Berlioux, Ce que vivent (vraiment) les femmes rurales, Institut Terram et Rura, 2025.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-3/entendre-la-jeunesse-rurale.html?item_id=7995
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