Chasses paysannes contre chasses marchandes : au coeur du sauvage avec Charles Stépanoff et Bertrand Hell
La chasse ouvre systématiquement sur un débat binaire : pour ou contre. Activité millénaire aux multiples formes, la chasse est d’abord paysanne. Alimentaires et non d’agrément, centrées sur le petit gibier, territorialisées, incarnées, ritualisées, les chasses paysannes se trouvent en bonne place dans les réalités concrètes comme dans les mythes. Elles s’effacent pourtant au profit d’une marchandisation accentuée.
Bien des concepts sonnent plus juste au pluriel qu’au singulier. Ainsi en va-t-il de la chasse : celle-ci n’existe guère, et il est insensé de se prononcer « pour » ou « contre » dans l’abstrait, sans plus de détails. Il y a bien, en revanche, des chasses, irréductibles les unes aux autres. À quelques kilomètres de Paris, chasses paysannes et chasses marchandes tentent de coexister, quand bien même les secondes remplacent peu à peu les premières. C’est tout le mérite de l’anthropologue Charles Stépanoff, lui-même nourri de l’ethnologue Bertrand Hell, que de nous le faire sentir 1.
Que sont les chasses paysannes ?
Nous sommes souvent tentés de voir dans la chasse un exemple type des rapports de domination et d’exploitation de la nature, si caractéristiques de la modernité. Rien n’est plus faux dans le cas des chasses paysannes. Celles-ci sont plutôt la survivance d’une pratique prémoderne millénaire, dont les formes sont très diverses : battue, affût, billebaude, gluau, déterrage, vénerie, fauconnerie, etc. Quelles en sont les caractéristiques ?
Premièrement, les chasses paysannes sont vivrières. Le rapport à la mort n’est pas gratuit ; il ne s’agit pas avant tout de viser une cible, comme dans un jeu, ou comme dans certaines chasses commerciales. La chasse paysanne fournit un supplément d’alimentation carnée. « Le fait de manger ce qu’on tue a une conséquence importante : l’autolimitation des prises », note Stépanoff 2. Les témoignages qu’il recueille dans le Perche soulignent le contraste entre un « sens traditionnel de l’autolimitation » et « la démesure des chasses sportives bourgeoises où l’on tire pour tirer 3 ».
Deuxièmement, les chasses paysannes sont tournées principalement vers le petit gibier : lapins, lièvres, perdrix et faisans. Ces animaux sont ceux qui peuplaient traditionnellement le monde paysan, ses haies et ses champs, ses taillis et l’abord de ses granges. Le cerf restait souvent lointain, maître des forêts profondes, chasse gardée des seigneurs et des nobles. Le paysan, lui, pratiquait la chasse des animaux qui lui étaient familiers : ceux qu’il reconnaît au moindre battement d’aile, dont il identifie le frémissement dans un fossé. Cette intimité du chasseur paysan avec l’animal a magnifiquement été peinte par Marcel Mauss : « L’individu ne va pas “à la chasse”, il va à la chasse au lièvre ; et non pas à la chasse au lièvre, mais à la chasse de tel lièvre, qu’il connaît bien 4. »
Quand bien même les pratiques ont beaucoup changé, Stépanoff montre que, pour certains chasseurs des milieux populaires, le grand gibier reste un interdit tacite : « Les biches, les cerfs, on n’y touche pas, c’est pas pour nous. On chasse les petits animaux 5. »
Troisièmement, les chasses paysannes sont territorialisées. Leur lieu premier est celui de la ferme, de ses terres et de ses bordures. Là prend place une interaction avec le sauvage, toujours présent au sein d’une exploitation ou à ses marges. C’est l’exact inverse du safari ou des chasses commerciales hors-sol : le vrai chasseur est celui qui a arpenté sa terre jour et nuit, par tous les temps, pour en connaître le moindre recoin, le moindre habitat. Cette chasse naît d’un rapport de coexistence quotidien entre l’homme et des espèces sauvages avec lesquelles des rapports intimes se nouent : on connaît le terrier, les habitudes, le cycle quotidien de tel renard ou lapin. Ainsi conçue, la chasse est une initiation aux mystères du sol et du territoire : « Cette proximité avec la nature affirmée par les chasseurs tient à un rapport à l’espace communal différent de celui des autres habitants. Les comptages et les billebaudes les amènent à quitter les routes et les chemins pour s’enfoncer dans les parcelles, traverser les haies et les bosquets et découvrir l’envers du paysage. C’est une tout autre perception de l’espace qui se développe ainsi, puisque les repères habituels des fermes et des arbres apparaissent sous des angles inconnus par les routes. L’accès aux secrets sauvages de la commune couronné par la consommation du gibier offre ainsi un lien plus intime et consubstantiel avec la terre, qui présente un aspect initiatique. Ce rapport à la part sauvage des lieux n’est pas celui du promeneur solitaire, il est profondément communautaire et participe à la construction d’un sentiment d’autochtonie rurale 6. »
Une telle perspective permet de mieux comprendre l’opposition de nombreux paysans au remembrement des terres après la Seconde Guerre mondiale, et à l’érosion des droits d’usage communautaires sur la forêt, qui se sont effacés au profit de l’exploitation commerciale ou de l’engrillagement.
Enfin, les chasses paysannes sont ritualisées. Comme dans de nombreuses sociétés humaines, dans l’Europe traditionnelle ou hors d’Europe, donner la mort n’est jamais gratuit. La violence imposée aux animaux n’est pas celle, froide et anonyme, des abattoirs modernes. Au contraire, les chasses vivrières « socialisent » la violence, lui donnant un ancrage communautaire et rituel. Les hommes perçoivent directement, charnellement, la dureté et le tragique de la mort animale – ce qui en limite l’extension. Vécue personnellement, la mort d’une bête est un acte ambigu, qui provoque un certain remords et que l’on entoure de rituels pour l’exorciser 7. Partout sur la planète, y compris dans la France paysanne d’il y a quelques décennies, les chasses vivrières s’accompagnent d’un imaginaire symbolique abondant qui contribue au respect de l’animal, lequel se trouve tantôt humanisé, tantôt mythifié ou divinisé. Quantité de termes, d’expressions que les chasseurs utilisent lors d’une battue en témoignent : l’animal est intelligent, rusé, doué de sensibilité – ce qui contient la violence qu’on peut déployer contre lui. Par ces mythologies populaires, nous sommes bien loin de la mécanique implacable d’un abattoir.
La part du sauvage
Bien entendu, de telles chasses paysannes sont indissociables d’un monde d’où la part dévolue au sauvage n’a pas encore disparu ; où elle fait partie non seulement de la vie quotidienne, mais plus encore des représentations, d’une cosmogonie commune. Ce monde plein de vie a existé jusqu’à récemment, mais son effondrement depuis quelques décennies laisse planer de gros doutes sur son avenir. Vivre à la campagne, il y a peu, c’était participer à un monde où les haies et les mares étaient bien plus nombreuses, où grouillaient des espèces qui se sont raréfiées (lapins et lièvres), voire qui n’existent plus que parce qu’elles sont élevées et relâchées (perdrix et faisans). C’était être immergé dans un univers sensoriel saturé de sons et de visions qui ont virtuellement disparu : l’envol d’une alouette, le chant d’une rainette, un lapin qui détale.
Dans les représentations, chacune de ses espèces, y compris les plus communes, firent l’objet de mythes et de légendes, que les folkloristes ont tenté de recueillir à partir du XIXe siècle. Songeons par exemple à la richissime mythologie de l’hirondelle dans les campagnes françaises et européennes. Avant que ses populations ne chutent dramatiquement, c’était un animal avec lequel on cohabitait : son nid trouvait sa place dans une grange, à l’abri d’une poutre et de quelques tuiles. Ceux qui l’ont connu regrettent aujourd’hui son absence – et son silence. Dans beaucoup de régions, la présence de l’hirondelle était perçue comme porte-bonheur. Souvent, les cultivateurs se reconnaissaient une dette envers elle, et lui abandonnaient une part de ce qu’ils récoltaient. Dans toute l’Europe, on ne s’en prenait aux hirondelles qu’au risque de périls immenses. En Franche-Comté, le proverbe dit : « Qui tue une hirondelle tue sa mère ». À Paris, vers 1860, on obtient la bénédiction du ciel en achetant une hirondelle chez un marchand d’oiseaux et en lui rendant sa liberté. Charles Stépanoff conclut : « Ces récits mythologiques affirment une dépendance de l’humain et de sa civilisation par rapport à des êtres non domestiqués 8. »
Ce rapport mythologique au sauvage incorpore tous les aspects du territoire. On connaît l’importance des arbres sacrés sur l’ensemble du territoire européen, depuis l’arbre cosmique chez les Slaves ou en Scandinavie (Yggdrasil) jusqu’aux chênes consacrés à la Vierge, en passant par les bois sacrés où la Saint-Jean est célébrée au solstice. Ce que l’on ignore davantage est l’importance symbolique des haies, c’est-à-dire de l’habitat traditionnel du petit gibier. Étymologiquement, le mot est apparenté à d’autres qui désignent les fées et les sorcières (hag). La haie héberge les oiseaux sacrés des cosmologies paysannes, dont le roitelet, le chardonneret ou le rouge-gorge. « La haie est une immense lisière écologique et cosmologique entre les mondes 9 », conclut Stépanoff, qui montre que leur destruction pour des motifs économiques (le remembrement) a été vécue comme une dépossession par les populations paysannes.
Traditionnellement, la chasse ouvre encore à une autre lisière, celle du « sang noir », qui parcourt l’imaginaire européen dans de nombreux mythes. Le sang noir, c’est le sang de la bête sauvage – cerf en rut ou vieux sanglier. Mais c’est aussi une menace qui plane sur le chasseur lui-même : si le sang noir coule dans ses veines, la forêt le happe, le désocialise, l’enrage, le fait peu à peu braconnier, voire « homme des bois 10 ». Le loup-garou n’est pas loin, de même que l’ensauvagement et la rage extrême. Quantité de mythes, savamment recueillis par Bertrand Hell, décrivent cette zone sombre où l’homme se confronte au sauvage. Que nous disent-ils ? Que la confrontation avec le sauvage n’est jamais gratuite, qu’elle n’est pas un loisir sans danger et qu’il ne faut s’y adonner qu’avec rites et prudences. Là encore, la confrontation avec la nature n’a rien d’un rapport unilatéral d’exploitation.
Le déclin du petit gibier
Que reste-t-il aujourd’hui de ces chasses paysannes ? Bien trop peu. L’exode rural, le remembrement des parcelles, la multiplication des intrants chimiques n’y sont pas étrangers. Les populations de petit gibier ont connu un effondrement catastrophique, frôlant parfois la disparition. Même en pleine campagne, quand avons-nous vu un lièvre sauvage pour la dernière fois ?
À titre d’exemple, dans le seul département d’Eure-et-Loir, le prélèvement de perdrix était de 191 000 en 1983, quand il est aujourd’hui de 400, dont 80 % issus de lâchers. En quarante ans, une espèce extrêmement commune a donc presque disparu. En 2018, une étude du CNRS considérait cet animal comme presque éteint sur une plaine de 450 kilomètres carrés où il était autrefois abondant. Si la perdrix reste chassée, c’est à la suite de ce que Stépanoff nomme une « conversion cosmologique 11 » : autrefois insérée dans un système mythologique où on lui attribuait, par exemple, des sentiments filiaux, elle est devenu l’objet d’un élevage intensif – puis on la relâche quelques jours avant les chasses. « La domestication de la perdrix a eu pour méthode la désarticulation des divers liens écologiques, affectifs et symboliques qui l’unissaient au bocage, à sa compagnie, mais aussi à ses faisandiers et à ses braconniers 12. » L’élevage a même eu pour conséquence d’altérer le patrimoine génétique des oiseaux, rendant nombre d’entre eux définitivement inaptes à la vie sauvage. Ce qui peuple les élevages sont des cibles vivantes, non des animaux (dotés d’une anima, d’un « souffle vital », comme l’indique l’étymologie).
L’un des grands mérites de Stépanoff est de constamment lier les pratiques de chasse et les représentations qui les sous-tendent. Ce qui apparaît clairement, sous sa plume, est le lien intime qui unit ces deux drames qui ont mis fin aux chasses paysannes : le silence des bêtes et le silence des mythes. L’un et l’autre sont indissociables. Les représentations paysannes ont été ridiculisées comme superstitions avant que les animaux eux-mêmes disparaissent du paysage.
La marchandisation de la chasse
La chasse actuelle est devenue davantage commerciale – même si, là encore, il faudrait distinguer plus finement selon les régions et les pratiquants. Depuis longtemps déjà, les chasses paysannes se heurtent à une mentalité gestionnaire, qui entend maximiser le rendement des terres en les délimitant strictement, et en faisant du gibier une ressource monnayable. Pour vendre le droit de chasser à des tireurs venus d’ailleurs, il faut la quasi-certitude de tuer le jour de la chasse – ce qui implique une profonde reconfiguration de l’univers campagnard et forestier.
L’emblème de cette chasse nouvelle relativement hors-sol, réduite à un loisir désintéressé (c’est-à-dire sans visée alimentaire), est le sanglier. Traditionnellement, celui-ci était peu chassé par les paysans. Ses populations ont explosé en même temps que le petit gibier déclinait, profitant du recul des haies et de l’augmentation du couvert forestier. En cinquante ans, le nombre de sangliers tués annuellement a été multiplié par 22 (de 35 000 à 800 000), alors même que le nombre de chasseurs a chuté. Cette chasse est souvent devenue commerciale. Celui qui paie pour une journée de chasse veut de grosses cibles immédiates, dont des sangliers, des cerfs et des chevreuils, pas du petit gibier – trop incertain à chasser et qui requiert une présence quotidienne sur un territoire.
Stépanoff montre intelligemment la tension entre deux types de chasses et les résistances populaires qui ont pu exister face à la financiarisation de la chasse : « Les nostalgiques du petit gibier […] considèrent la conversion au sanglier comme une trahison des valeurs de la chasse paysanne, le triomphe de la bureaucratisation et de l’argent. […] Le conflit est aigu entre les tenants d’une chasse familiale sur les terres de l’exploitation agricole et ceux qui sont passés à une chasse de loisir hors-sol et financière, dont le sanglier est l’emblème 13. »
En refermant L’animal et la Mort, on mesure la perte immense qui a affecté le monde rural avec le déclin des cosmologies paysannes, l’effondrement du petit gibier, le déclin des chasses vivrières et la montée d’une chasse qui s’apparente parfois à des safaris. Tout cela à quelques dizaines de kilomètres de Paris.
- Nous nous appuyons ici presque exclusivement sur Charles Stépanoff, L’Animal et la Mort. Chasses, modernité et crise du sauvage, Paris, La Découverte, 2024 [2021] et Bertrand Hell, Le Sang noir. Chasse et mythe du Sauvage en Europe, Paris, Flammarion, 1994.
- Stépanoff, op. cit., p. 114.
- Ibid.
- Marcel Mauss, Manuel d’ethnographie, Paris, Payot, 1947 [1926], chap. IV, « La chasse ».
- Stépanoff, op. cit., p. 101.
- Ibid., p. 120-121.
- Voir notamment Hell, chap. 1, sur le rituel de la « brisée ».
- Stépanoff, op. cit., p. 77.
- Ibid., p. 89.
- Hell, p. 85.
- Stépanoff, op. cit., p. 62.
- Ibid.
- Ibid., pp. 106-107.
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