La reconnaissance sociale par les métiers du bâtiment en milieu populaire rural
Les diplômes et les métiers du secteur tertiaire télétravaillable sont particulièrement valorisés dans les métropoles. Dans le monde rural, les métiers manuels demeurent des voies de réalisation de soi et d’ascension sociale. Le parcours d’un jeune ouvrier devenu entrepreneur à succès rappelle combien les activités et les entreprises du bâtiment marquent les projets professionnels et les réalités économiques dans les territoires ruraux.
Ce dimanche matin de mars, le premier qu’il ne passe pas à la chasse depuis quelques mois, Vincent a pris le temps de publier un long post sur sa page Facebook. Son texte d’une quinzaine de lignes, repris avec l’aide de ChatGPT, est agrémenté d’une dizaine de photos soignées. Le texte débute sur un ton revanchard. L’homme de 35 ans, habitant du même petit village de la Meuse depuis sa naissance, fait d’abord un pied de nez à ceux qui l’ont « critiqué », n’ont pas « cru en lui ». Vincent martèle ensuite que chacun « peut y arriver », qu’il suffit d’« y croire », à condition, bien entendu, de ne pas « être un fainéant ». Viennent ensuite les photos d’une imposante maison neuve de 250 mètres carrés, plantée sur une grande parcelle de terrain engazonné. L’entrée par un portail en fer forgé récupéré dans les environs rappelle les demeures bourgeoises qu’il admire sur les réseaux sociaux ou dans les films. De larges parties de la bâtisse sont dévolues à la réception des amis, à l’intérieur comme à l’extérieur, grâce au billard, à la piscine, au terrain de pétanque, à la cuisine d’été et au Jacuzzi. Les enfants ont leur trampoline, leur tyrolienne, leur balançoire. La pendaison de crémaillère est prévue dans quelques jours et s’annonce mémorable.
En commentaires, un autre gars du coin fait remarquer qu’il peut désormais « payer un coup aux copains qui ont trimé » avec lui sur le chantier, afin qu’il puisse « être au top aujourd’hui ». Grégory l’a « joué un peu perso » dans ce post, ajoute un autre ami. Le fier propriétaire, conscient de son erreur, répond qu’« un service en vaut un autre » et rajoute quelques photos de « la bonne équipe » qui a travaillé avec lui. On y voit ses copains du foot ou de la chasse, qui sont aussi pour certains des collègues de l’entreprise de BTP dans laquelle il est entré en tant qu’apprenti à l’âge de 16 ans. Des engins de « la boîte » ont d’ailleurs été utilisés, avec l’accord du patron, et même sa participation ponctuelle. Et les tarifs des matériaux ont été négociés grâce au même réseau d’amis dans le BTP. Le copain carreleur a fait le carrelage, le plombier, le chauffage, etc. Le résultat final atteste alors d’un savoir-faire et d’une attention au-dessus de la moyenne.
Au bourg, de nombreuses personnes commentent le luxe de cette habitation située à l’écart du centre. En accompagnant Vincent dans ses activités quotidiennes, je peux entendre les compliments qu’il reçoit en arrivant au café du village, à la cabane de chasse ou à la boulangerie : « Là, y a une maison ! », « c’est mon rêve d’avoir ça un jour ». La richesse ostentatoire est régulièrement pointée du doigt dans ce monde populaire et rural, à l’image des résidences secondaires que les propriétaires étrangers n’utilisent que quelques jours à l’année. Mais dans le cas de Vincent, on parle d’un capital bâti à « l’huile de coude », entre argent gagné au travail et temps passé dans l’autoconstruction de son domicile familial.
Vincent m’explique à ce moment avoir conscience de cocher presque toutes les cases de l’homme accompli dans son milieu social. Cet enfant d’ouvriers élevé seul par sa mère a parachevé son ascension sociale quelque temps après, lorsqu’il monte une entreprise de couverture, en association avec un ami de longue date. Il passe « de l’autre côté », dit-il, en devenant son « propre patron », comme il l’affiche désormais sur sa page Facebook. Peu de temps après la création de « sa boîte », l’ancien apprenti, manœuvre et ouvrier qualifié devenu chef d’entreprise, commence à pester contre les prélèvements obligatoires et voit ses posts sur les réseaux sociaux relayés par d’autres entrepreneurs des environs et certains habitants lambda. Localement, Vincent prend encore de l’importance. Il sponsorise le club de foot, intègre le bureau d’une association de chasse assez prestigieuse, passe régulièrement dans le journal départemental, etc. D’autres amis qui souhaitent aussi « se lancer » dans l’entrepreneuriat lui demandent conseil, et il n’y a guère de jour où, parmi les jeunes adultes du coin, je n’entends pas parler de Vincent et de sa success-story.
Une légitimité professionnelle à géographie variable
En France, un tel parcours est inégalement plébiscité en fonction des contextes sociaux et reflète une polarisation croissante de la société, notamment entre les ruralités populaires, marquées par la prédominance du travail manuel, et des métropoles, composées de populations plus diplômées, à distance des métiers qui ne se télétravaillent pas.
Vu de loin, et de surcroît par mépris, il est parfois de bon ton de moquer ces Vincent et autres « gros poissons dans une petite mare ». Objectivement, cet ouvrier du bâtiment devenu entrepreneur dans le même secteur et le même canton ne serait pas autant valorisé et central au sein d’une métropole ou de tout autre espace plus diversifié, marqué par une plus forte présence des populations surdiplômées qui ont d’autres canons de réussite sociale. Cette comparaison vaut aussi au bas de l’échelle, chez les ouvriers du bâtiment ruraux, qui parfois prennent en exemple leurs homologues des grandes villes pour justifier leur préférence pour la campagne. Lorsqu’on me dit « Paris, jamais de la vie », c’est, entre autres choses, pour cet anonymat qui semble prévaloir dans le rapport au travail. On m’évoque une journée typique d’un ouvrier du bâtiment dans la grande capitale, qui prend son RER, travaille au ravalement d’une façade derrière la bâche de son échafaudage, et repart le soir sans que personne se soit soucié de lui. Mais ici, dans un bourg anciennement industriel et loin des grandes villes, au sein d’un bassin d’emploi qui lui-même affiche de très faibles effectifs de la CSP « Cadres et professions intellectuelles supérieures » et une surreprésentation des ouvriers, employés et artisans, la trajectoire de Vincent fait office de modèle d’accomplissement.
D’autres jeunes hommes du coin cherchent à copier ses stratégies d’investissement, par exemple lorsqu’il acquiert un nouveau logement « à retaper » pour le transformer en location de tourisme, ou même à copier son style de vie, le jour où il se fait livrer un nouveau pick-up importé des États-Unis. J’identifie ces trajectoires professionnelles comme des parcours de réussites populaires, au sens où elles continuent d’être valorisées et de créer des aspirations dans les classes populaires dont ils sont originaires. D’autres secteurs du monde du travail pourraient être pris en exemple ponctuel de ce genre de processus. Néanmoins, le bâtiment est perçu et investi comme la meilleure voie de salut pour les ambitieux qui aspirent à « monter » socialement du côté de ce que Pierre Bourdieu appelait le pôle économique de la société. Par opposition au pôle culturel, regroupant des métiers essentiellement non manuels et basés sur la détention de diplômes et la possession d’un capital culturel plus légitime, le pôle économique est un segment très inégalitaire en matière de revenus et de patrimoine, mais assez homogène en matière de valeurs et d’aspirations, qui regroupe des professions plus orientées autour de la production matérielle, du travail manuel, de la possession de patrimoine foncier, de loisirs plus populaires, d’une distance à l’école, etc. C’est sur cette polarisation du monde social que s’installe une proximité entre les différents statuts dans le secteur du bâtiment, de l’ouvrier à l’entrepreneur, du salarié au patron. Le fait que les ouvriers se projettent potentiellement dans le statut d’entrepreneur, mais aussi qu’ils partagent concrètement, dans les petites entreprises, l’espace du chantier avec leur patron, permet une identification commune et une reconnaissance sociale durable dans des espaces ruraux où les uns et les autres sont juges de la valeur des individus.
Un tri symbolique entre les « bosseurs » et « ceux qui ne valent rien »
En entrant « par piston », à 16 ans, en tant qu’apprenti dans une entreprise qui appartenait alors « au copain d’un copain », et dans laquelle sont passés plusieurs de ses proches familiaux ou amicaux, Vincent savait où « il mettait les pieds », comme il le répète dans nos conversations. Le fait qu’on le connaisse « en bien par ici », c’est-à-dire qu’il bénéficie d’une « bonne réputation » dans la vie locale et donc dans cette entreprise, l’aide à obtenir rapidement la confiance de ses collègues et à ne pas rester au simple rôle de manœuvre. C’est ainsi qu’à 18 ans, le permis à peine en poche, Vincent est déjà au volant de l’un des « camions de la boîte » et peut l’utiliser le week-end pour ses sorties. Le camion lui permet aussi de ne plus s’exposer au contrôle social qui pèse davantage sur les jeunes que l’on voit « traîner dans le village ». Dans ces campagnes désindustrialisées du Grand Est où les cafés et commerces de proximité ont déserté des centres-bourgs paupérisés, il est rare de se promener à pied dans le village, plus encore si l’on a un travail. Les interactions sur la route sont en revanche fréquentes. Celui qui possède un véhicule peut non seulement se déplacer de façon autonome, mais aussi être remarqué, salué, reconnu pour l’activité qu’il exerce. Le véhicule lui permet d’être identifié par les gens du coin comme « un bosseur », et c’est d’ailleurs jusqu’à maintenant le principal adjectif qu’on me donne spontanément pour qualifier « le Vincent » et défendre le « mérite » qui est le sien.
Surtout, comme ses homologues dans le secteur, le jeune ouvrier du bâtiment se retrouve régulièrement à travailler sous le regard des passants, en particulier des hommes retraités, mais aussi de la population générale. Cette reconnaissance n’est pas donnée à tous les métiers. Même dans des ruralités où, dit-on, « tout se sait » et « tout le monde se connaît ».
Par contraste, les jeunes femmes de son âge qui travaillent chez les personnes âgées en tant qu’aides à domicile, ou encore au sein d’une usine textile sont invisibles au travail. En étant alternativement positionné sur les travaux de façade et de toiture, il est ce jeune du coin que l’on voit « bosser » et que l’on prend comme exemple pour dénigrer les jeunes sans activité apparente : « ceux qui ne valent rien », m’expliquent à plusieurs reprises des travailleurs du bâtiment pour s’en distinguer. On vise ici les jeunes sans emploi, ou perçus comme tels malgré le fait qu’ils travaillent, et qui généralement n’ont pas bénéficié d’un réseau de proches permettant, disent-ils, de « choper une bonne place » sur le marché du travail. Dans un contexte où le marché de l’emploi est relativement atone depuis le milieu des années 1990 dans ces ruralités postindustrielles, le stigmate du chômage est d’autant plus présent qu’il est devenu relativement fréquent. Loin du stigmate, Vincent est ce « bon gamin », qui « bosse par tous les temps » et qui, cerise sur le gâteau, aurait « de l’or dans les mains ». Avant même de le rencontrer sur le terrain, j’ai entendu parler de Vincent pour sa faculté à terminer rapidement un chantier ou pour certains « dons » du métier qu’on aurait observé chez lui, à la manière des aînés, respectés pour leur capacité à « tout faire à l’œil », « au toucher », sans un outillage sophistiqué.
Une quête d’autonomie de l’ouvrier à l’entrepreneur
L’attrait pour les métiers du bâtiment puis le véritable engouement des jeunes ouvriers, comme Vincent et bien d’autres, que j’ai suivis pendant près de dix ans, sont à comprendre sous deux dimensions. Il y a, d’une part, cette perspective d’ascension, souvent incarnée par des artisans au profil de Vincent, dont on se sent assez proche pour se projeter dans leur sillage. Entre « gens d’ici », on dit simplement que l’on travaille « chez » ou « avec » tel ou tel entrepreneur, tandis que la fonction pre´cise du salarie´ est rarement spe´cifie´e. Il est e´vident qu’il s’agit d’un emploi d’ouvrier ou d’employe´, la petite taille de l’entreprise requiert une grande polyvalence de la part de ceux qui aiment a` rappeler qu’ils « ne comptent pas leurs heures » et seraient « irremplaçables ». Un tel discours valorisant leur importance dans la vie d’une entreprise de la part de travailleurs objectivement subalternes est d’autant plus pre´sent que l’on se rapproche des secteurs ou` la forme entrepreneuriale est marque´e par cet aspect amical et familial, au sein des entreprises du ba^timent, par exemple.
D’autre part, ce rapport au travail s’accompagne d’une quête d’autonomie qui explique le désamour pour certains postes et métiers jugés désormais trop peu reconnus socialement : « Là-dedans, t’es personne », me disaient par exemple un groupe de jeunes à l’encontre d’une grande usine peinant à recruter dans les environs, malgré des salaires supérieurs à ceux du bâtiment.
D’autres fonctions professionnelles pouvaient quant à elles être dénigrées pour l’abondance de normes et de « paperasse », un aspect qui rebute particulièrement les travailleurs qui souhaitent mettre en avant leur liberté au travail et aussi leur distance avec tout ce qui rappelle le monde de l’école. Le secteur du bâtiment colle à cette aspiration par plus d’un trait. Ceux qui ont les plus grandes marges de manœuvre dans leur entreprise en font abondamment état à leurs amis, qu’il s’agisse de dire que l’on « négocie directement avec le client », qu’on « gère le chantier seul » et que l’on n’est « pas inspecté par le patron ». Tout renvoie à l’idée que l’on dispose de compétences supérieures à la normale pour gagner en autonomie par-delà les supposés de l’organigramme de l’entreprise. Romain, un ami de Vincent, également ouvrier du bâtiment, défend ainsi son choix de rester dans son entreprise au regard également de sa petite taille : « T’as pas quatre milliards de chefs au-dessus de toi qui servent à rien et qui veulent te dire quoi faire. » Un autre de ses amis présent lors de la conversation arbitre autrement sa condition salariale au sein de son entreprise qui, elle, compte une cinquantaine de salariés : « Le week-end, moi, c’est la chasse, pas question de bosser. Je lui ai dit au patron. Ah, là-dedans, ils ne te payent pas plus que le SMIC si tu n’ouvres pas ta gueule. Tu en as des vieux, ils n’ont jamais rien demandé, moi, je ne sais pas comment ils font. » Quelques semaines plus tard, ce trentenaire donnera sa démission, pour devenir chef d’entreprise, avec deux salariés permanents et un apprenti. Son entreprise de plomberie est alors conçue à l’image d’autres « petites boîtes » du bâtiment qui représentent les structures les plus valorisées par les salariés, où l’on retrouve le patron et le salarié ensemble sur les chantiers, mais, plus encore, comme membres bien souvent de la même « bande de potes » en dehors du travail, avec aussi des loisirs en commun, tels que le football, ou la chasse pour ce qui est des personnes que j’ai suivies.
Pour conclure, et nuancer la facilité d’une telle proximité amicale entre différents échelons hiérarchiques au travail, il faut néanmoins mentionner les tensions qui existent parfois. C’est tout le propos de cet ouvrier qui remarque avec amertume : « Un jour, t’es les meilleurs potes […], et le lendemain, il va te parler pire qu’a` un chien sur le chantier. » Néanmoins, la remarque de ce salarié ne le conduit pas, comme on pourrait s’y attendre en d’autres contextes, à se politiser contre son supérieur hiérarchique. Il affirme régulièrement qu’« à sa place, il ferait pareil », d’autant plus qu’il aspire lui-même à devenir, comme les personnes précédemment citées, son « propre patron ». Là encore, c’est tout l’enjeu de la reconnaissance sociale par le travail, sous le regard des autres, qui prévaut en milieu populaire rural et s’inculque dès l’enfance.
Ces dernières décennies, ce genre de vision du monde était décrite comme un reliquat du passé appelé à disparaître, dans une société où se généralisait l’accès au diplôme, la mobilité géographique constante au cours de la vie, l’individualisme et l’anonymat. Mais force est de constater que ce bouleversement de la table des valeurs, caractéristique de la tertiarisation de l’économie depuis les années 1960, ne s’est pas imposé partout. Certains contre-modèles semblent même se renforcer, en emportant l’adhésion de nouvelles générations de jeunes en milieu populaire rural.
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