Benoît COMMANDANT HABERBUSCH

Docteur en histoire, chef du département Stratégie et recherche et cotitulaire de la chaire Histoire, gendarmerie, sécurité et territoire(s) du Centre de recherche de la Gendarmerie nationale

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Gendarmerie et ruralités - Un legs historique stratégique pour le XXIe siècle ?

Figure familière de la ruralité, enracinée localement, parfois mythifiée, la Gendarmerie incarne historiquement la présence de l’État. Présents sur 95 % du territoire, auprès de la moitié de la population, les gendarmes et leurs brigades agissent en particulier dans les campagnes, les zones de vacances et les espaces périurbains. De force perçue comme intrusive, l’arme est devenue un partenaire attendu, pour l’amélioration de la vie quotidienne comme pour le maintien de l’ordre rural.

La gendarmerie est particulièrement destinée à la sûreté des campagnes et des grandes routes. » Cette proclamation de la loi du 28 Germinal an VI semble conforter l›idée du caractère immémorial du lien de la gendarmerie avec la ruralité. Les médias eux-mêmes se plaisent à opposer le gendarme « campagnard » au policier citadin, selon un récit historique biaisé. Mais, comme le remarque l’historien Arnaud-Dominique Houte, une autre lecture de la loi de 1798 est possible, pour constater que cette mission dans l’espace rural est tout sauf évidente pour le gendarme de l’époque 1.

Comment la présence de ce soldat de la loi s’est-elle progressivement imposée au fil du temps, au point d’en faire un acteur incontournable de l’État pour garantir la sécurité des Français au cœur des territoires ? Comment les hommes et les femmes de « cette organisation à part, mi-militaire, mi-policière », selon la fameuse formule de Napoléon, se positionnent-ils aujourd›hui face aux policiers municipaux et aux acteurs privés de la sécurité ? Quelles offres la gendarmerie peut-elle proposer pour répondre aux défis à venir en milieu rural ?

L’émergence d’une force publique nationale au cœur des campagnes (1720-1850)

Avec la maréchaussée, créée au XIVe siècle, le pouvoir royal dispose d’une force militaire, policière et de justice précieuse pour s’imposer dans un royaume en construction. Contrairement à une idée reçue, les premières brigades naissent en ville, celles-ci pouvant être modestes, à partir de 2 000 habitants. La célébration des brigades tricentenaires, en 2020, a rappelé l’ancienneté de ce maillage, qui fait de la maréchaussée la première institution policière d’envergure nationale. Il s’agit alors de contrôler, depuis ces cités, les grandes routes et les chemins par le biais de chevauchées, puis de tournées plus régulières. Ce mode d’action n’empêche pas des zones entières d’échapper encore à la vigilance de ces cavaliers de la maréchaussée, dont les effectifs ne dépassent pas 4 200 hommes en 1789. Les Cahiers de doléances pointent déjà cette absence de proximité, comme à Rodez ou à Bignac (Charente).

Avec la Gendarmerie nationale, créée en 1791, les autorités privilégient la continuité d’une institution dont elles apprécient la discipline et la disponibilité. De la Révolution française à l’Empire, l’arme devient un rouage essentiel de l’État centralisé, qu’elle doit représenter dans les territoires les plus reculés au sein d’une France qui compte jusqu’à 130 départements en 1811. Dans les campagnes, le gendarme, maîtrisant le français parlé et écrit, est avant tout perçu comme un élément intrusif au « pays », venu imposer des règles peu appréciées émanant, à travers le préfet ou le juge, d’un gouvernement parisien lointain. La conscription (1798), le Code forestier (1827), la loi sur la chasse (1844) ou celle sur la police du roulage (1851), ancêtre du Code de la route, représentent autant de sujets de crispation face à des gendarmes ne dépassant pas le seuil des 16 000 hommes jusqu’en 1850.

Entre 1793 et 1815, les gendarmes, qui sont amenés à rechercher les insoumis, les déserteurs et les « hors-la-loi », allant du véritable brigand à l’opposant politique, perçoivent la campagne comme un ensemble de lieux propices aux embuscades et autres insurrections, aussi bien dans l’Hexagone (Ouest et Sud) que dans les nouveaux départements belges, allemands, italiens et, bien sûr, espagnols.

Dans La France rébellionnaire, un autre historien, Aurélien Lignereux, montre comment les tensions avec les gendarmes en milieu rural, vives au début du XIXe siècle, s’amenuisent à la fin des années 1850 2. Les griefs à l’encontre de ces militaires, encore clairsemés dans le pays, notamment dans le Sud-Ouest et le littoral de la Manche, ont des fondements politiques, économiques et même saisonniers. En 1830, sur 70 affaires rapportées au ministre de la Justice, on compte 10 émeutes forestières, 23 frumentaires et 37 antifiscales. Dans une France rurale à 75 %, où le maire reste le garant local de l’ordre, le gendarme parvient à s’imposer comme un partenaire indispensable par rapport à la Garde nationale, difficile à manier, ou aux gardes ruraux et, surtout, aux gardes champêtres, dont l’échec de l›embrigadement nuit à leur essor. Dans Les Paysans (1844), Balzac en brosse d’ailleurs un portrait sévère 3.

Faire corps avec la campagne ? Le « moment républicain » des gendarmes (1850-1960)

Du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe siècle, la perception du gendarme par les habitants des campagnes évolue au point d’en faire une figure familière, aux côtés du maire, du curé et de l’instituteur. Ce « moment républicain », formulé par Arnaud-Dominique Houte, est initié sous la IIe République mais s›exprime pleinement de la IIIe République au début de la Ve République.

La loi du 29 juillet 1850, favorisant l’installation d’une brigade par canton, contribue à mieux faire connaître le gendarme aux administrés. Les photographies de l’époque qui nous le montrent avec son épouse en tenue régionale traditionnelle, comme celle du Finistère sur un cliché conservé à Melun au musée de la Gendarmerie nationale, sont révélatrices de cet enracinement local. Avec l’essor de la propriété, la présence du soldat de la loi est davantage appréciée de la population, qui souhaite se prémunir des maraudeurs et autres « errants ».

Scène d’arrestation par deux gendarmes départementaux, huile sur toile d’Edmond Gaudin, années 1870

Crédit : musée de la Gendarmerie nationale.

Ainsi se noue une première tension structurante : l’uniforme garantit la légitimité de l’intervention, tandis que la présence quotidienne produit une familiarité indispensable au renseignement et à la prévention. Bien entendu, cette normalisation des relations avec la population locale n’empêche pas les flambées de crises, comme lors du coup d’État de 1851, à Clamecy et à Bédarieux, ou au moment de la Querelle des inventaires (1906), de la révolte des vignerons (1907) ou de la grève de Draveil (1908). De même, le traitement de certaines affaires judiciaires retentissantes, comme celles du tueur en série Joseph Vacher (1894-1897) ou des « bandits d’Hazebrouck » (1909), nuisent à l’image des gendarmes. Le Livre d’or de la gendarmerie, adopté à la Belle Époque, témoigne à son niveau de la persistance des risques du métier face à certaines pratiques illégales (braconnage) ou dans certaines régions (Corse). En revanche, les autorités locales apprécient l’implication des brigades dans certaines crises (inondations) et pour le recensement des nomades à partir de 1895, suivi de leur contrôle avec le carnet anthropométrique institué en 1912.

Même si le recensement des Français de 1936 acte déjà la bascule vers une majorité de citadins, une grande partie de la population vit à l’heure des clochers de villages. Certains films, tels que Jour de fête (1949) ou Le Beau Serge (1958), restituent ce mode d’existence rurale. Pour la gendarmerie, le célèbre film Le Gendarme de Saint-Tropez (1964) illustre parfaitement les conditions de vie de ces militaires à la campagne, notamment à travers une mémorable séquence en noir et blanc sur la tactique du maréchal des logis-chef Cruchot contre le braconnage.

Moins anodine qu’il n’y paraît, cette référence cinématographique témoigne d’un point de bascule. De la Belle Époque jusqu’aux années 1930, rien ne distingue fondamentalement la vie de brigade rythmée par les tournées (à cheval jusqu’en 1937), les règlements à connaître et les inspections de la hiérarchie. Le téléphone et la motorisation ne s’imposent que laborieusement dans les unités jusqu’en 1945, ce qui représente tout de même un progrès considérable en matière de réactivité.

Contrôle d’un couple de rémouleurs, début des années 1960

Crédit : musée de la Gendarmerie nationale.

S’adapter ou partir ? Les métamorphoses de la ruralité (1960-2020)

« Certains prétendent que la brigade de canton a vécu, écrit en 1964 le lieutenant Prenveille, qu’il faut suivre la population là où elle a tendance à se regrouper 4. » Du Désert français (1947), de Jean-François Gravier, à La France du vide (1981), de Roger Béteille, l’exode rural semble effectivement condamner la campagne à un déclin inexorable. Mais la réalité est plus complexe pour les gendarmes.

Alors que la révolution agricole redessine les paysages, avec sa motorisation et ses remembrements, la société des loisirs héritée des Trente Glorieuses ainsi que les recompositions périurbaines contribuent à modifier les densités et les flux de population. La gendarmerie doit adapter son action à cette évolution sociétale en se donnant les moyens de surveiller et de canaliser les flots de vacanciers s’élançant sur un réseau routier inadapté et traversant des villages vite encombrés. En 1970, la France ne compte que 1 600 kilomètres d›autoroutes. De même, les hélicoptères de l’arme et certaines unités spécialisées, comme les pelotons de gendarmerie de haute montagne et les brigades nautiques, permettent d’intervenir sur les nouveaux espaces investis par les vacanciers. Quant à la brigade locale, soumise à un afflux de touristes pouvant décupler la population locale, elle peut compter sur des renforts saisonniers prélevés notamment dans la gendarmerie mobile.

Suivant leur implantation, les brigades rurales vivent différemment ces changements. En zone périurbaine, elles sont confrontées à la délinquance spécifique liée aux cités-dortoirs. Dans les zones plus reculées, elles voient s’établir des communautés inspirées du mouvement hippie, sensibles à la contestation écologiste ou à l›usage de stupéfiants. Ces décennies sont également marquées par un maintien de l’ordre rural parfois violent : grèves de 1947-1948 dans le Nord, révoltes antimilitaristes au Larzac (1971-1981) ou antinucléaires comme à Creys-Malville (1977) et à Plogoff (1979), manifestations agricoles en 1960 ou lors de la réforme de la PAC en 1986.

Dans ce monde rural en mutation, la gendarmerie se transforme elle-même avec l’arrivée des gendarmes auxiliaires (1972) et des femmes (1983), ainsi qu’avec l’apport de la télématique (réseaux Saphir, puis Rubis). Le maire de Ploudalmézeau, Alphonse Arzel, a salué le rôle des gendarmes lors du naufrage de l’Amoco Cadiz, en mars 1978 : « J’ai été impressionné par l’équipement radio des gendarmes, équipement que moi, maire, je n›avais pas et qui nous a permis d’être rapidement au courant de tout ce qui se passait 5. »

Mieux équipé pour se déplacer et communiquer, le gendarme aspire à une vie plus proche de ses concitoyens, mais avec moins d’astreintes. Or, en favorisant les quartiers libres à la suite de la grogne de 1989, les Centres opérationnels de la gendarmerie (COG), mis en place en 1990, renvoient une image paradoxale de perte de proximité auprès de l’usager, qui trouve porte close dans les brigades après une certaine heure, malgré la possibilité d’accéder au COG depuis une borne téléphonique. Soucieuse de valoriser son ancrage local, la gendarmerie mise alors sur la mobilité, avec ses postes mobiles avancés (PMA) en 1993, puis sur l’intelligence territoriale, comme avec le plan Champagne (2012), pour optimiser ses relations avec ses partenaires privés et publics.

Face aux ruralités d’aujourd’hui, comment répondre aux injonctions contradictoires de la proximité et de la rentabilité ?

Comme le souligne le rapport Gorce en 2020, la notion de ruralité est devenue « floue et multiple », qu’il s’agisse des ruralités périphériques des métropoles et des grandes agglomérations, de celles rattachées aux petites et moyennes villes avec leur bassin de vie ou de celles relevant de l’« hyper-ruralité », à l›écart des axes et des services 6. À l’instar des quartiers urbains, ces espaces connaissent une succession de plans, tel le plan France ruralités, censé les revitaliser grâce aux investissements publics.

Érigées en remparts pour lutter contre le sentiment d›abandon de l’État, les brigades reçoivent d›innombrables sollicitations, parfois contradictoires, requérant un niveau d’expertise toujours plus élevé, se traduisant par une inflation des référents, à partir d’un effectif contraint et d’un budget serré. Il faut également tenir compte d’un parc immobilier vieillissant, à l’image de celui des communes de Targon, Langoiran, Latresne et Créon (Gironde), pointé par la députée Mathilde Feld.

Au niveau du groupement (échelon départemental), le commandement veille à répartir au mieux les forces. « Les chiffres nous permettent d’avoir des cartes de chaleur et de réfléchir nos territoires, en bonne intelligence avec l’ensemble de nos interlocuteurs », précise, en 2021, devant le Sénat, le colonel Michaël Fumery, chargé de la Seine-et-Marne.

L’annonce, en 2023, par Emmanuel Macron, de 238 nouvelles brigades, dont 98 fixes et 156 mobiles, traduit l’ambition de renforcer la présence des gendarmes dans les zones rurales et périurbaines.

Information sur la prise de plainte en milieu rural avec la brigade de contact mobile du groupement départemental de la Sarthe

Crédit : ministère de l’Intérieur, José Rocha.

Les élus locaux semblent plutôt satisfaits de « l’offre de sécurité » ainsi offerte pour surmonter certaines crises : les Gilets jaunes (2018), la Covid-19 (2020-2021) 7 ou encore la tempête Alex (2020). Ils apprécient la capacité de subsidiarité de l’arme, qui permet, en cas de besoin, d’apporter aux brigades des renforts ou des experts issus du niveau départemental ou national.

Néanmoins, les exigences pesant sur les gendarmes ne cessent de s’accentuer, dans un contexte plus « concurrentiel » en termes de police municipale, de sécurité privée et de vidéosurveillance. L’emballement médiatique autour de la cellule de renseignement Déméter, créée en 2019 pour sécuriser les exploitations agricoles, témoigne également de la difficulté de mettre en place certaines actions d’ordre public. En revanche, la demande des agriculteurs face à la délinquance itinérante apparaît plus consensuelle. En octobre 2025, la section de recherches de Reims n’hésite pas à rendre compte sur Linkedin d’une enquête ayant mené à l’arrestation de deux Moldaves coupables d’avoir volé des GPS agricoles dans la Marne, la Haute-Garonne et le Tarn-et-Garonne.

Dans des campagnes en perte de sociabilité traditionnelle, le sentiment d’insécurité a tendance à progresser. Le drame de Crépol (Drôme) en 2023 est révélateur à ce sujet. Les agressions d’élus, les dépôts sauvages, les rave-parties (comme dans les Corbières ou à Cazedarnes), l’immigration clandestine ou même le narcotrafic constituent autant d’inquiétudes pesant sur la ruralité. De même, l’activisme zadiste, comme à Notre-Dame-des-Landes, sur l’A69 ou à Sainte-Soline, oblige à engager des moyens considérables en maintien de l’ordre rural. Quant aux menaces cyber, elles visent à la fois les particuliers, le service public et le tissu économique. Là encore, la gendarmerie dispose d’une chaîne métier allant du référent local à l’enquêteur en technologies numériques (N’Tech) chevronné.

Au fil de trois siècles d’ajustements structurels, humains et technologiques, la gendarmerie est parvenue à s’imposer comme un acteur central de la présence de l’État dans les campagnes. De force perçue comme intrusive, elle est devenue un partenaire attendu, malgré les tensions liées aux mutations rurales et aux attentes croissantes en matière de sécurité. Force pérenne implantée sur 95 % du territoire auprès de 50 % de la population, elle est désormais confrontée à la concurrence d›autres acteurs et à la complexification des menaces. Il lui faut réinventer sa proximité tout en préservant son maillage historique et la confiance de la population, conditions essentielles de sa légitimité. Le général de corps d’armée Olivier Kim a su résumer cet enjeu : « Dans les territoires ruraux, il y a des attentes très fortes et qui seront de plus en plus fortes. »

Activité de la brigade de proximité de Catenoy (60). Patrouille VTT

Crédit : gendarmerie, SIRPA, Fabrice Balsamo.

  1. Arnaud-Dominique Houte, « Gendarmerie et ruralité : deux siècles d’histoire », Colloque « Sécurité et ruralités », Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur (IHEMI), Sénat, 4 octobre 2021.
  2. Aurélien Lignereux, La France rébellionnaire. Les résistances à la gendarmerie (1800-1859), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008. En lien avec la chaire HiGeSeT (Histoire, gendarmerie, sécurité et territoire[s]), le professeur Lignereux prépare un colloque programmé à Grenoble les 11 et 12 décembre 2026, sur le thème « Sécurité(s) rurale(s). Préfets, gendarmes et autres acteurs de la sécurité publique face aux crises (XIXe-XXIe siècles) ».
  3. Fabien Gaveau, « De la sûreté des campagnes. Police rurale et demandes d’ordre en France dans la première moitié du XIXe siècle », Crime, histoire & sociétés, vol. 4, no 2, 2000.
  4. Lieutenant Prenveille., « L’évolution démographique et la brigade », Revue d’études et d’informations, 4e trimestre 1964, pp. 12-14.
  5. Alphonse Arzel, « La place de la brigade dans la vie d’une commune », Revue de la gendarmerie, 1999, pp. 192-193.
  6. Gaëtan Gorce, Sécurité et ruralités, INHESJ, 2020, https://www.ihemi.fr/sites/default/files/articles/files/2022-12/rapport_securite_ruralites.pdf.
  7. Patrice Dubois, « Chapitre 17. La gendarmerie nationale et les territoires ruraux », Les Territoires ruraux en France. Fracture territoriale ou nouvelles dynamiques ? Association Population & Avenir, 2023, pp. 241-244.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-3/gendarmerie-et-ruralites-un-legs-historique-strategique-pour-le-xxie-siecle.html?item_id=8003
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