Mais qu’est-ce que la jeunesse ?
La jeunesse ne peut être définie par le seul usage des catégories statistiques habituelles. Si l’on ne suit pas Pierre Bourdieu, selon qui « la jeunesse n’est qu’un mot », une définition plus substantielle consiste à considérer cette phase de la vie comme une transition définie par des seuils de passage, scolaires, professionnels et familiaux. Cette approche permet d'observer la déconnexion des principales étapes qui la caractérisent.
Toute catégorie sociale demande à être définie. Concernant la jeunesse, on s’est pendant longtemps contenté de suivre la nomenclature par âges de l’INSEE, et de considérer donc que la jeunesse était la classe d’âge comprise entre 15 et 24 ans. En réalité, rien ne justifie réellement, sur le plan sociologique, de décréter que la jeunesse commence à 15 ans et s’interrompt à 24 ans. Il s’agit simplement d’une commodité statistique.
La jeunesse n’est pas que statistique…
Comment, alors, produire une définition plus solide ? En France, après la guerre, le débat sur la jeunesse a été initié par Edgar Morin. Il a été le premier sociologue, au début des années 1960, à pressentir qu’un nouveau phénomène générationnel était en cours de formation, en mettant en évidence l’importance grandissante du fait juvénile et de la culture qui y était associée. Morin 1 avançait l’idée que la culture juvénile peut orienter la culture de masse et, surtout, l’infiltrer en « juvénilisant » les modèles dominants : « Ainsi la culture de masse désagrège les valeurs gérontocratiques, elle accentue la dévaluation de la vieillesse, elle donne forme à la promotion des valeurs juvéniles, elle assimile une partie des expériences adolescentes. » La promotion de la culture juvénile correspond aussi à la réorientation du système de valeurs vers les thèmes du changement culturel et de la modernité. Morin conçoit donc la jeunesse essentiellement comme un phénomène culturel et il ne s’intéresse pas véritablement à la question de sa définition démographique et sociologique. Néanmoins, son approche revient à considérer que la jeunesse présente des traits spécifiques qui la différencient assez radicalement des autres classes d’âge et lui confèrent une certaine homogénéité.
Cette idée sera contestée par d’autres sociologues proches de Pierre Bourdieu et par Bourdieu lui-même. Jean-Claude Chamboredon, par exemple, dénonce les deux illusions qui, selon lui, entourent la question juvénile et contribuent à alimenter « les spéculations sur la montée des jeunes », « l’illusion de la nouveauté », qui veut faire croire à l’avènement d’une nouvelle génération et de nouveaux comportements, et « l’illusion culturaliste », qui veut faire croire au caractère extensif et homogène de la culture juvénile. Chamboredon 2 développe une hypothèse « diffusionniste », dont l’école et la montée des classes moyennes seraient le moteur : la culture juvénile ne serait rien d’autre que l’adoption du modèle étudiant, redéfini et altéré, « réinterprété selon la logique du chahut », par les jeunes des classes moyennes, que la prolongation scolaire catégorise comme une nouvelle classe d’âge.
On voit la différence avec la thèse culturaliste. Pour Chamboredon, la culture adolescente n’est qu’un conformisme adopté pour vivre une indétermination statutaire ; pour les culturalistes, elle serait l’expression symbolique originale d’un système de valeurs et d’une échelle de prestige en rupture avec les normes et les rôles adultes.
La jeunesse n’est-elle qu’un mot ?
La réponse de Pierre Bourdieu sera plus lapidaire encore : pour lui, « la jeunesse n’est qu’un mot 3 ».
Bourdieu ne dénie pas par là toute validité à une analyse sociologique des questions d’âge, mais limite celle-ci à une étude des luttes de classement ; « la jeunesse n’est qu’un mot » doit se comprendre dans le sens que l’âge est d’abord une forme de marquage social que s’appliquent des groupes concurrents – en gros les « jeunes » et les « vieux » – pour marquer symboliquement leur prééminence actuelle ou à venir.
Mais cette perspective a semblé à certains chercheurs trop limitative. Elle revenait à enfermer la question sociologique de la jeunesse dans une sorte de nominalisme sociohistorique et à lui ôter toute autre consistance.
Une clé sociologique : l’entrée dans la vie adulte
L’âge a une dimension biologique qui ne ressortit pas au domaine sociologique mais on a trop souvent pris argument de cette dimension pour invalider définitivement toute perspective sociologique. La dimension biologique de l’âge, qui n’est qu’une dimension parmi d’autres, ne rend pas caduque a priori l’analyse sociologique.
Un autre argument, souvent avancé à l’encontre d’une définition substantielle de la jeunesse, a été celui selon lequel on commettrait un coup de force et un abus de langage en regroupant sous un même vocable – « les jeunes » – des catégories qui n’ont rien de commun, en particulier du point de vue de l’origine sociale et de l’ethos de classe. Deux sortes de réponses ont été apportées à cet argument. Tout d’abord, avant d’affirmer que l’âge n’a aucune influence sur les représentations et les comportements sociaux qui soit peu ou prou externe à l’influence de classe et qui corresponde donc à une forme au moins partielle d’unité de la classe d’âge, il faut en entreprendre la vérification et se donner les concepts utiles à celle-ci. En second lieu, la diversité sociale, évidente, de la catégorie des jeunes n’invalide pas en elle-même le concept ; toute catégorie opératoire recouvre des réalités socialement diversifiées. Vouloir faire une sociologie de la jeunesse n’implique pas que l’on suppose une homogénéité complète du groupe social considéré. Au contraire, il apparaîtra rapidement que l’intérêt sociologique de la démarche sera de faire une sociologie comparative des jeunesses.
L’ensemble de ces réflexions critiques – rejet d’une démarche strictement nominaliste, d’un naturalisme à consonance bio-psychologique, ou d’un culturalisme postulant l’homogénéité de la classe d’âge – a conduit les sociologues à retenir le concept d’« entrée dans la vie adulte ». L’idée est d’étudier d’abord les conditions sociales, professionnelles, matrimoniales et résidentielles du passage à l’âge adulte. L’« entrée dans la vie adulte » est définie à partir de critères significatifs qui correspondent à des changements fondamentaux de statut – la fin de la scolarité initiale, le début de la vie professionnelle, le départ de la famille d’origine, la mise en couple et la naissance du premier enfant. L’intérêt d’une approche « biographique » intégrant ces différents aspects est de permettre une lecture du passage à l’âge adulte en fonction des interactions pouvant exister entre ces différents calendriers rarement homothétiques. Et c’est précisément dans les décalages entre ces âges « combinés » de manière spécifique par chaque classe sociale que devraient surgir des différences socialement significatives 4.
Cette définition de la jeunesse par le franchissement de seuils de passage liés à la fin des études, au début de la vie professionnelle et à la fondation d’une famille revient à considérer que la jeunesse est la phase préparatoire à l’exercice des rôles adultes. Selon cette conception, les âges de la vie correspondent à des statuts et à des rôles sociaux spécifiques. Le statut adulte est défini par des statuts et des rôles professionnels et familiaux, et la jeunesse est l’âge au cours duquel se forme l’apprentissage (la socialisation) à ces rôles sociaux, qui permettront d’occuper les statuts correspondants.
La jeunesse se différencie néanmoins de l’enfance par le fait que les jeunes disposent d’une certaine autonomie dans leurs goûts et leurs orientations culturelles. Cette conception classique est néanmoins critiquée et partiellement remise en cause par certains sociologues au nom de deux types d’arguments.
Encore des débats sur l’identité et le statut
Certains pensent que le concept d’identité serait aujourd’hui préférable à ceux de statut et de rôle pour comprendre sociologiquement la jeunesse, thèse développée par exemple dans les travaux de François de Singly ou de Cécile Van de Velde 5. L’idée est que l’identité adulte se détacherait des attributs statutaires qui la fondaient jusqu’à présent. Cela peut être le cas d’étudiants qui, tout en restant dépendants de leurs parents, ont le sentiment d’accéder à une forme d’identité adulte. Il n’en reste pas moins que cette phase, qu’on peut définir comme une forme de postadolescence, doit bien s’achever pour accéder aux statuts adultes.
L’autre argument porte sur la définition statutaire de l’âge adulte lui-même. Les incertitudes entourant cette définition tiendraient pour une part à des aspects objectifs (la précarisation qui, se généralisant progressivement, ôterait son fondement principal – l’emploi stable – au statut adulte) et à des aspects subjectifs (l’autonomisation identitaire serait un processus perpétuellement inachevé).
Cependant, plusieurs résultats permettent de douter de la solidité de ces arguments. D’une part, dans les sociétés européennes, la flexibilité s’est plutôt concentrée sur les entrants et les sortants du marché du marché du travail, les adultes dans la force de l’âge restant souvent remarquablement épargnés 6. Par ailleurs, de nombreuses enquêtes d’opinion montrent que les éléments les plus classiques du statut adulte – lié notamment au travail et à la famille – demeurent de solides références dans les représentations qu’ont les jeunes de leur avenir.
Par ailleurs, des travaux ont montré que l’autoperception de l’identité adulte (le fait de se définir comme adulte) est liée aux transitions familiales effectivement vécues par les individus, bien plus qu’à des critères de type individuel. Les marqueurs de la transition familiale restent bien associés à la définition subjective de l’âge adulte et en constituent le principal déterminant.
Au total, jusqu’à présent, la définition classique de la jeunesse comme phase préparatoire aux rôles adultes semble toujours opératoire.
Prolongation de la jeunesse et déconnexion des seuils de passage
Si l’on retient ces critères, il est indéniable que la jeunesse s’est prolongée. Un des facteurs principaux de cette prolongation est évidemment le report de l’âge de la fin des études, qui a été lié tout d’abord à la généralisation de l’accès aux études secondaires, puis à l’accès d’une grande partie des jeunes aux études supérieures. D’après les données du ministère de l’Éducation nationale, on a atteint aujourd’hui le taux de 80 % de bacheliers dans une génération, et une grande partie de ces jeunes poursuivent des études supérieures après l’obtention de leur diplôme de fin d’études secondaires. De facto, ce report de l’âge de fin des études contribue au report des autres seuils d’entrée dans la vie adulte.
Non seulement la jeunesse s’est prolongée, mais les seuils qui la définissent se sont également en partie déconnectés. Au début des années 1950, prévalait chez la plupart des jeunes un modèle de la synchronie : finir ses études, quitter ses parents, prendre un travail (après le service militaire pour les garçons) et fonder une famille étaient des événements assez rapprochés. Progressivement, ces différents événements se sont dissociés. Un des facteurs importants qui y a contribué est le fait que les étudiants ont eu de plus en plus souvent la possibilité d’occuper durant leurs études un logement différent de celui de leurs parents (en partie grâce aux aides au logement qui, en France, ne sont pas conditionnées au niveau de revenu des parents). Départ définitif de chez les parents et accès complet à un logement indépendant (même s’il est souvent payé par les parents) ne coïncident plus aussi souvent.
D’un autre côté, les jeunes ont retardé le moment d’entrer dans les rôles familiaux : vie en couple dans le même logement et naissance d’un enfant. Selon l’INSEE, l’âge moyen des mères à la naissance du premier enfant est aujourd’hui de 29 ans, alors qu’il était de 24 ans au milieu des années 1970. Une nouvelle phase de la vie s’est intercalée entre la jeunesse proprement dite (qu’on l’appelle adolescence ou postadolescence) et l’âge adulte : des jeunes qui ont accédé aux statuts professionnels tout en repoussant le moment d’accéder aux statuts et rôles familiaux. On peut définir cette phase comme celle de « jeunes adultes ».
Ces jeunes adultes, lorsqu’ils en ont les moyens économiques, profitent des plaisirs de la jeunesse – une certaine liberté, les sorties entre amis – sans être immédiatement entravés par les contraintes de la vie familiale.
Un autre élément, concernant des jeunes de milieux moins favorisés, contribue à la dissociation des seuils : la précarité d’emploi que connaissent les jeunes qui finissent leurs études sans qualification ou avec une faible qualification. Bien qu’ils aient fini leurs études, ces jeunes sont souvent contraints, du fait de leurs faibles ressources, de prolonger la vie commune avec leurs parents.
Au total, la jeunesse peut être aujourd’hui distinguée en trois phases. L’adolescence est la période de la vie durant laquelle l’individu reste sous la complète dépendance de ses parents tout en acquérant une certaine autonomie dans ses goûts et ses orientations personnelles (ce qui distingue cette phase de l’enfance) ; la postadolescence est la phase qui combine des éléments de dépendance et d’indépendance à l’égard des parents : le cas typique est celui des étudiants qui vivent dans leur propre logement tout en étant au moins en partie dépendants économiquement de leurs parents ; le dernier stade est celui des jeunes adultes qui ont accédé aux statuts professionnels définissant l’âge adulte tout en repoussant le moment d’accéder aux mêmes types de statuts sur le plan familial.
Pierre Bourdieu « La jeunesse n’est qu’un mot »
Bourdieu remet en cause l’idée d’une « jeunesse » comme catégorie sociale homogène. Pour lui, « la jeunesse n’est qu’un mot » : c’est un abus de langage que de regrouper sous un même terme des réalités sociales très différentes. La jeunesse (comme la vieillesse) n’est pas une donnée naturelle, mais une construction sociale, le produit de luttes symboliques et de rapports de domination entre groupes d’âges et entre classes sociales.
C’est l’hétérogénéité des jeunesses qui rend caduque l’idée d’une classe d’âge homogène pourvue de caractéristiques communes. Bourdieu distingue notamment une jeunesse étudiante (héritiers, souvent issus de milieux favorisés) d’une jeunesse au travail (jeunes ouvriers ou employés, souvent issus de milieux populaires). Ces groupes n’ont ni les mêmes conditions de vie, ni les mêmes enjeux, ni les mêmes rapports au pouvoir.
La frontière entre jeunesse et vieillesse est un enjeu de lutte : les détenteurs du pouvoir (les « vieux ») définissent souvent ce qu’est la jeunesse pour maintenir leur domination. La jeunesse est donc un outil de légitimation des inégalités sociales.
Aussi, pour Bourdieu, parler des « jeunes » comme d’un groupe uni par des intérêts communs (liés à l’âge biologique) est une manipulation. Cela masquerait les divisions réelles (de classe, de genre, de capital culturel, etc.) et servirait souvent les intérêts des dominants. Bourdieu se réfère à la Florence du XVIe siècle ou au Moyen Âge, quand les « vieux » imposaient aux jeunes une idéologie (virilité, violence) pour mieux conserver le pouvoir (sagesse, patrimoine).
En conclusion, il invite à analyser les différences entre les jeunesses plutôt qu’à essentialiser la catégorie.
- Edgar Morin, L’Esprit du temps. Essai sur la culture de masse, Paris, Grasset, 1962.
- Jean-Claude Chamboredon, « La société française et sa jeunesse », in Darras (dir.), Le Partage des bénéfices. Expansion et inégalités en France, Paris, Les Éditions de Minuit, 1966.
- Pierre Bourdieu, « La jeunesse n’est qu’un mot », in Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1980, pp. 143-154.
- Olivier Galland, « Précarité et entrées dans la vie », Revue française de sociologie, vol. 25, no 1, 1984, pp. 49-66.
- Voir François de Singly, Libres ensemble. L’individualisme dans la vie commune, Paris, Nathan, 2000, et Cécile Van de Velde, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, Paris, PUF, coll. « Le lien social », 2008.
- Voir Luc Behaghel, « Insécurité de l’emploi : le rôle protecteur de l’ancienneté a-t-il baissé en France ? », Économie et statistique, no 366, 2003, pp. 3-29.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-10/mais-qu-est-ce-que-la-jeunesse.html?item_id=8025
© Constructif
Imprimer
Envoyer par mail
Réagir à l'article