Rédacteur en chef de Constructif
Les jeunes au miroir de Constructif en 2013
La jeunesse est, en tant que sujet, éternelle. En 2013, sous le titre « Place aux jeunes ! », Constructif y consacrait un premier dossier. Le diagnostic était déjà plutôt sombre : précarité, difficultés d’accès au logement, sentiment de relégation. Mais ce volume ne décrivait pas une génération résignée. Les articles balisaient aussi des voies pour la réussite.
La jeunesse est une catégorie étrange : tout le monde la célèbre, chacun prétend parler en son nom, mais les jeunes eux-mêmes ont souvent le sentiment de compter assez peu. C’est le paradoxe qui traverse le dossier que Constructif leur consacrait en novembre 2013.
Premier enseignement : la jeunesse perpétuelle n’existe pas. Chaque époque fabrique ses jeunes. Être jeune pendant une guerre, pendant les Trente Glorieuses ou au début du XXIe siècle ne signifie évidemment pas la même chose. Et derrière la jeunesse se cachent des situations profondément différentes selon l’origine sociale, le sexe, le diplôme et le soutien familial.
La singularité de la génération observée en 2013 tient à un paradoxe. Les jeunes sont beaucoup plus diplômés que leurs parents. L’allongement des études et la massification de l’enseignement supérieur auraient dû faciliter leur insertion et leur mobilité sociale. Or, l’installation dans la vie adulte est devenue plus tardive et plus incertaine.
L’emploi en constitue la première explication. La montée du chômage de masse a profondément modifié l’entrée sur le marché du travail. Le diplôme protège toujours, mais ne garantit plus un emploi immédiat ni stable. CDD, intérim, stages, périodes de chômage et déclassement jalonnent fréquemment les débuts professionnels.
Deux calendriers s’éloignent ainsi l’un de l’autre. Le calendrier scolaire pousse vers des études toujours plus longues ; le calendrier économique retarde l’autonomie. Premier CDI, départ définitif du domicile parental, installation en couple et premier enfant interviennent plus tard. La jeunesse n’est plus seulement un âge : elle devient une longue période de transition.
Une société qui vieillit
Cette évolution transforme les rapports entre générations. Entre 1973 et 2013, la part des 15-24 ans dans la population française est passée de 16,3 % à 12,1 %, tandis que celle des plus de 60 ans progressait de 18,2 % à 24 %. La France célèbre culturellement la jeunesse tout en devenant démographiquement une société plus âgée.
À cela s’ajoute une inquiétude plus profonde : la conviction que le progrès d’une génération à l’autre n’est plus garanti. Longtemps, une promesse implicite voulait que les enfants vivent mieux que leurs parents. Elle se fissure. En 2013, 63 % des 18-25 ans pensent qu’ils ne vivront pas mieux que leurs parents. Près de six sur dix estiment qu’il existe un conflit entre les générations, et 67 % jugent les jeunes insuffisamment représentés dans la société.
Le sentiment de dépossession est particulièrement marqué en politique. Lors de la présidentielle de 2012, 87 % des 18-30 ans considéraient que les responsables politiques se préoccupaient peu de ce que pensait leur génération. Et 85 % estimaient ne pas disposer personnellement des moyens de « faire bouger les choses dans le pays ».
La couverture du numéro 36 (novembre 2013) de Constructif
La frustration ne concerne donc pas seulement les revenus. Elle touche aussi l’accès aux responsabilités et aux lieux de pouvoir. La question est moins celle d’une guerre ouverte entre jeunes et vieux que d’une guerre des places dans une société où la rotation des positions paraît ralentie.
Toutes ces informations et données, lues en 2026, surprennent peu. Les tendances repérées une petite quinzaine d’années auparavant se sont simplement renforcées.
Des jeunes très inégaux
Ces articles de Constructif soulignaient qu’il serait pourtant trompeur de brosser le portrait d’une génération homogène, hier comme aujourd’hui. Les inégalités au sein de la jeunesse peuvent être plus importantes que celles qui séparent globalement les jeunes de leurs aînés.
Le diplôme demeure une ligne de fracture majeure. Les diplômés des formations les plus recherchées conservent de bonnes perspectives. À l’autre extrême, les jeunes sortis du système scolaire sans qualification cumulent chômage, faibles revenus, difficultés de logement et dépendance familiale.
L’origine sociale reste également déterminante. Les familles compensent les difficultés du marché du travail et du logement, mais elles n’en ont pas toutes les mêmes moyens. Aide financière, hébergement, caution pour louer un appartement, financement des études : l’allongement de la jeunesse renforce paradoxalement l’importance du soutien parental. La condition juvénile associe ainsi une dépendance familiale prolongée à une société qui exalte pourtant l’autonomie individuelle.
Cette fragilité n’empêche pas les jeunes de rester des consommateurs. Mais ils arbitrent. Technologies, communications, vêtements, loisirs et sorties conservent une place importante. Le numérique, surtout, ne constitue déjà plus en 2013 une dépense accessoire : Internet et le smartphone sont devenus des instruments d’intégration sociale, d’information et de recherche d’emploi. Par la suite, l’IA viendra renforcer la dépendance numérique. Mais c’est une autre histoire.
L’engagement change de visage
Autre idée reçue battue en brèche en 2013 : la jeunesse ne serait plus engagée. Sa distance vis-à-vis des institutions ne signifie pas son indifférence à la société.
Un paradoxe caractérise au contraire cette génération : elle conjugue pessimisme collectif et relatif optimisme personnel. Malgré leurs inquiétudes, 67 % des 18-25 ans se déclarent heureux et 66 % pensent qu’il reste possible d’améliorer les choses en France.
C’est surtout le répertoire de l’engagement qui change. Aux grandes idéologies, aux partis et aux appartenances durables succèdent plus volontiers les causes ponctuelles, les réseaux, les engagements associatifs ou locaux et les comportements individuels. Solidarité, respect et qualité de vie sont davantage valorisés que l’ambition ou la prise de risque. Le dossier évoque un « soft engagement » : moins vertical, moins institutionnel et moins porté sur l’affrontement, mais pas nécessairement moins profond.
Au bout du compte, presque tous les fils du dossier ramènent à l’emploi. Celui-ci n’est pas seulement une source de revenus. Dans le modèle social français, il ouvre l’accès à l’indépendance, au logement, à la protection sociale et à la reconnaissance. Retarder l’emploi stable revient donc à différer presque tous les autres attributs de l’âge adulte.
Mais la question dépasse la seule politique de l’emploi. Elle concerne la manière dont la société distribue les positions et les ressources entre les âges. Qui supporte le coût des crises ? Qui détient le patrimoine ? Comment répartir l’effort collectif entre les générations déjà installées et celles qui arrivent ?
À la relecture, ce dossier de Constructif frappe par son actualité. Les mots ont changé : on parle désormais de génération Z, de crise climatique ou de santé mentale. Mais les difficultés d’accès à l’emploi stable et au logement, la dépendance envers les parents, le sentiment d’une faible représentation politique et la crainte de vivre moins bien que ses parents demeurent.
Cette jeunesse de 2013 n’était pourtant ni apathique ni sacrifiée en bloc. Elle était plus diplômée, connectée et mobile que les générations précédentes, mais évoluait dans un environnement économique moins sécurisant. Le problème n’était pas que les jeunes refusent de prendre leur place. C’était qu’il leur fallait davantage de temps et d’efforts pour parvenir à l’occuper.
Dans son éditorial, le président de la FFB appelait au volontarisme : « Mobilisons-nous pour les jeunes », titrait-il. La présentation des actions des fondations du secteur permettait de rappeler sa riche tradition d’intégration réussie. À relire ces textes, on voit la permanence de soucis et d’exigences qui mettent en avant non pas uniquement les difficultés, mais aussi l’intelligence, le courage et la volonté.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-10/les-jeunes-au-miroir-de-constructif-en-2013.html?item_id=8030
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