Angèle MALÂTRE-LANSAC

Déléguée générale de l’Alliance pour la santé mentale

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Alerte sur la santé mentale des jeunes

Devenue une priorité publique affichée, la question de la santé mentale des jeunes reste prisonnière d’idées reçues et de diagnostics simplistes. Si de nombreux indicateurs témoignent d’une dégradation préoccupante, celle-ci s’explique par des facteurs multiples, anciens comme récents. Entre écrans, réseaux sociaux, addictions et difficultés d’accès aux soins, l’urgence est moins de céder au catastrophisme que de bâtir une stratégie efficace de prévention, de repérage précoce et d’accompagnement.

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

Paul Nizan (Aden Arabie, 1931).

La jeunesse française va mal, et ce n’est pas nouveau. Le changement récent tient sans doute davantage au fait que le sujet de la détresse des jeunes a quitté son statut de thème intime et honteux pour devenir un enjeu public, médiatique et désormais politique depuis que la santé mentale a été érigée en Grande Cause nationale deux années consécutives (2025 et 2026). Si l’on élargit le regard pour observer le reste des pays de l’OCDE, le phénomène de la dégradation de la santé mentale des jeunes constitue une préoccupation majeure dans l’ensemble des pays développés. Face à ce défi d’ampleur, la prise de conscience en France accuse un retard assez net. Alors que les pays anglo-saxons ont mis en avant ce sujet et en ont fait une priorité dès le début des années 2010, il a fallu attendre la crise sanitaire pour dessiller les yeux des Français.

Santé mentale : la grande confusion

On parle de plus en plus de santé mentale, des personnalités dévoilent leurs troubles psychiques (on pense notamment au journaliste Nicolas Demorand, qui a récemment révélé souffrir de troubles bipolaires, comme environ 2 % de la population), les articles de presse se multiplient, les campagnes de sensibilisation également. Les jeunes sont, de leur côté, largement plus à l’aise avec ce sujet, dont ils débattent massivement sur les réseaux sociaux.

Malgré cela, la santé mentale, longtemps stigmatisée, continue de faire l’objet de nombreuses confusions : si, pour certains, elle est synonyme de bien-être, voire de développement personnel, pour d’autres, elle se résume au contraire aux troubles psychiatriques. L’Organisation mondiale de la santé nous fournit un cadre d’analyse intéressant en rappelant que la santé mentale fait pleinement partie de la santé et pose la définition suivante : la santé mentale est « l’état de bien-être qui permet à chacun de réaliser son potentiel, de faire face aux difficultés normales de la vie, de travailler avec succès et de manière productive, et d’être en mesure d’apporter une contribution à la communauté ».

Nous avons une santé mentale qui varie tout au long de notre vie. Être en mauvaise santé mentale ne signifie pas forcément présenter un trouble psychiatrique (et vice versa, puisqu’une personne souffrant d’un trouble psychique stabilisé peut être en bonne santé mentale).

Et côté chiffres, de quoi parle-t-on ? Les chiffres alarmants égrenés à la une des magazines relèvent parfois davantage d’une logique sensationnaliste que de la réalité épidémiologique. Loin de nier la signification préoccupante de certains indicateurs et la dégradation de la santé mentale d’une partie de la jeunesse, il paraît important de ne pas verser dans un catastrophisme qui pourrait, à terme, empêcher toute velléité d’action, alors même que ce sujet requiert de la volonté politique et un engagement de tous.

Il est couramment admis qu’une personne sur cinq souffre chaque année d’un trouble psychique, soit 13 millions de Français, chaque année. Les troubles les plus courants sont la dépression et les troubles anxieux. Soixante-quinze pour cent des maladies psychiques débutent avant l’âge de 25 ans. Agir tôt pour prévenir les troubles psychiques et faire de la santé mentale des jeunes une priorité politique constitue ainsi un impératif pour permettre à ces jeunes de réaliser leur plein potentiel à un moment de leur vie où se construisent les choix éducatifs, professionnels ou encore familiaux (voir notamment le récent rapport « 10 mesures d’urgence pour le repérage et l’intervention précoce en santé mentale »). Ainsi, agir pour la santé mentale 1 des jeunes, c’est agir pour l’ensemble de la société actuelle et préparer notre futur commun.

Une dégradation de l’état de la santé mentale des jeunes

Rappelons avant tout que les jeunes sont, en moyenne, en meilleure santé mentale et physique que le reste de la population : lorsque l’on interroge les collégiens et les lycéens, 82 % des collégiens et 78 % des lycéens se sont déclarés en excellente ou en bonne santé, et les deux tiers d’entre eux déclarent un bon niveau de bien-être mental (enquête EnClass 2024).

Toutefois, de nombreux indicateurs montrent une dégradation récente, qui doit nous préoccuper. Cette situation ne date pas de la crise sanitaire, même si cette dernière a sans aucun doute accentué la péjoration de la santé mentale d’une partie de la jeunesse et, surtout, levé le voile sur une situation jusqu’alors restée taboue.

L’augmentation de la prévalence d’épisodes dépressifs caractérisés chez les 18-24 ans a augmenté de près de 10 points entre 2017 et 2021, pour atteindre 21 % (Santé publique France). Ce sont 20 % des lycéens qui déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des douze derniers mois et 15 % d’entre eux qui déclarent avoir fait une tentative de suicide au cours de leur vie (avec une proportion presque deux fois plus élevée chez les filles). Autre marqueur inquiétant : la solitude grandissante chez les plus jeunes, avec 20 % des lycéens (enquête EnClass) et 40 % des 18-24 ans qui déclarent un sentiment de solitude (Astrée-IFOP, 2025).

Cette dégradation de l’état de la santé mentale des jeunes se lit également dans l’augmentation de la consommation des médicaments psychotropes chez les 12-17 ans depuis 2010, et notamment les hypnotiques (pour lutter contre les troubles du sommeil : + 137 %), les antidépresseurs (+ 88 %), ou encore les psychostimulants (+ 40 %) 2. Lecture complémentaire possible : cette augmentation peut également se comprendre comme la résultante de la déstigmatisation des troubles et d’un meilleur accès aux soins et aux traitements.

La jeunesse ne constitue pas un groupe homogène, et, à ce titre, il est important d’avoir en tête qu’à tout âge les femmes sont davantage touchées par le mal-être – les troubles anxieux comme les troubles dépressifs – que les hommes, que ce soit pendant l’enfance, l’adolescence ou à l’âge adulte. L’un des révélateurs les plus préoccupants de cette dégradation de la santé mentale des jeunes filles est sans aucun doute l’augmentation massive des hospitalisations en lien avec une tentative de suicide : + 118 % pour les jeunes filles âgées de 10 à 14 ans en cinq ans, + 76 % pour celles âgées de 20 à 24 ans, selon les derniers chiffres de la Fédération hospitalière de France (FHF, 2026). Globalement, les filles ont une moins bonne santé mentale que les garçons.

Face à ce défi, l’accès aux soins n’est pas au rendez-vous : 79 % des 18-24 ans confrontés à des problèmes de santé mentale ont rencontré au moins une difficulté d’accès aux soins (délais d’attente, coûts excessifs, absence de professionnels de santé, etc.), contre 62 % en moyenne sur l’ensemble de la population, toujours selon l’enquête de la FHF. Or, on sait que, comme pour tout problème de santé, plus on agit vite et tôt, plus les chances de guérison et de rétablissement seront élevées. Trop souvent, c’est l’arrivée aux urgences qui, de façon traumatisante, permet la prise de conscience.

C’était mieux avant ?

Comment expliquer ces chiffres et, au fond, quels sont les déterminants d’une bonne ou d’une mauvaise santé mentale ? Notre époque est-elle la grande fautive ?

L’état de santé mentale, plurifactoriel, résulte d’un ensemble de caractéristiques et de ressources à la fois individuelles, environnementales et sociales. Ainsi, les violences vécues dans l’enfance ou encore la précarité, loin d’être des faits nouveaux, constituent des déterminants majeurs d’une mauvaise santé mentale.

D’autres phénomènes plus récents impactent fortement notre santé mentale : information en continu sur les crises environnementales, politiques et géopolitiques, nouvelles formes d’addiction, surconsommation des écrans, arrivée de l’intelligence artificielle, accessibilité des drogues de synthèse, etc.

Parmi tous ces phénomènes, c’est sans aucun doute l’arrivée massive et brutale des écrans dans nos vies qui frappe le plus les esprits et constitue sans aucun doute un facteur important dans la montée de la dégradation de la santé mentale des jeunes. En moyenne, en 2022, un foyer français disposait de 10 appareils avec écran (Baromètre du numérique) et 87 % des plus de 12 ans avaient un smartphone. Le temps passé sur écran, source d’inquiétude sans fin des parents, ne cesse d’augmenter, avec plus de 5 heures par jour pour les 16-19 ans contre 18 minutes consacrées à la lecture, selon le Centre national du livre (2026).

Et maintenant, que fait-on ?

Après le constat vient le temps de l’action. Face à une souffrance psychique qui touche une part croissante des jeunes, il ne s’agit pas de tout médicaliser ni d’attendre que les difficultés s’installent. L’enjeu est de basculer du curatif au préventif et d’agir à chaque étape, en construisant une stratégie graduée : mettre en place les conditions d’une bonne santé mentale, prévenir avant que les troubles n’apparaissent, repérer rapidement les premiers signes de fragilité, puis orienter sans délai vers les bonnes ressources. Cette approche suppose de mobiliser l’ensemble de la société – familles, écoles, professionnels de santé, monde du travail, associations, collectivités et pouvoirs publics.

La priorité est de créer un environnement plus favorable à la santé mentale des jeunes. Cela passe d’abord par une meilleure information sur le sujet et une lutte résolue contre les idées reçues, afin que les troubles psychiques puissent être évoqués aussi naturellement que tout autre problème de santé. Si les jeunes en parlent plus facilement, ce n’est pas toujours le cas des adultes qui les entourent et vers qui les jeunes devraient pouvoir se tourner pour chercher de l’aide ou être orientés. Le travail de déstigmatisation, amorcé depuis quelques années, doit être amplifié.

Prévenir, c’est aussi développer ce qu’on appelle les « compétences psychosociales » (ou CPS), ces compétences cognitives, sociales et émotionnelles dont le nom encore abscons ne doit pas en faire oublier l’importance, dès l’enfance. Il s’agit là de former les enfants, les adolescents, les jeunes adultes mais aussi tous ceux qui les entourent à résoudre les conflits, à réguler leurs émotions et leur stress, à demander de l’aide, à résister à la pression des pairs, à développer un esprit critique ou encore à faire preuve d’empathie –, un domaine dans lequel la France accuse encore un retard par rapport à de nombreux pays qui ont démontré l’intérêt de ces CPS dans l’amélioration de la santé physique et mentale de leur population.

Cette prévention doit également agir sur les déterminants d’une bonne santé mentale et physique : lutter contre les violences faites aux enfants, promouvoir l’activité physique, mieux protéger le sommeil en adaptant les rythmes scolaires, et encadrer davantage les usages numériques, qu’il s’agisse de limiter l’exposition des plus jeunes aux écrans, d’améliorer l’information des familles ou d’instaurer de véritables temps de déconnexion.

Prévenir ne suffit toutefois pas : encore faut-il repérer et soigner les jeunes qui vont mal. L’école est un lieu clé pour y parvenir. Former les enseignants, les personnels éducatifs et les étudiants eux-mêmes à détecter les signaux faibles, renforcer la présence de psychologues, déployer des outils de repérage systématiques à des moments clés de la scolarité et développer les dispositifs d’écoute, y compris à distance, permettraient d’identifier plus précocement les situations de détresse.

Enfin, le parcours de soins et d’accompagnement doit devenir beaucoup plus accessible et simple. Aujourd’hui, le système de soins est à bout de souffle, avec moins de 600 pédopsychiatres en activité, dont la moyenne d’âge flirte avec les 62 ans : autant dire que nous sommes devant la falaise. D’autres professionnels peuvent agir : médecins généralistes, psychologues, infirmiers en pratique avancée, pair-aidants, etc. Mais encore faut-il savoir où aller et vers qui se tourner. Les dispositifs sont souvent mal connus, dispersés et difficiles à comprendre, pour les jeunes comme pour leurs familles. Maisons des adolescents, Points d’accueil écoute jeunes, services de santé étudiante, Bureaux d’aide psychologique universitaires, lignes d’écoute, centres médico-psychologiques (CMPP, CMP-IJ, CMPEA), etc. : l’enjeu n’est pas seulement de renforcer ces structures, mais surtout de les rendre lisibles, coordonnées et facilement accessibles. Car lorsqu’un jeune décide enfin de demander de l’aide, la pire réponse est de lui opposer un labyrinthe administratif. En matière de santé mentale, chaque porte doit pouvoir être la bonne 3.

Doomscrolling et #SkinnyTok : que se passe-t-il sur les réseaux ?

En avril 2024, une commission d’experts présidée par le docteur Servane Mouton et le professeur Amine Benyamina remettait au président de la République un rapport sur le sujet des enfants et des écrans, poétiquement intitulé « À la recherche du temps perdu », dans lequel on pouvait lire : « Il se dégage un consensus très net sur les effets négatifs, directs et indirects, des écrans sur le sommeil, sur la sédentarité, le manque d’activité physique et les risques de surpoids, voire d’obésité (avec, en cascade, les pathologies qui en découlent) ainsi que sur la vue. »

Manque de sommeil, sédentarité, baisse de l’activité physique : autant de facteurs qui impactent négativement la santé mentale. La question des réseaux sociaux, bien plus que tout autre usage des écrans, est centrale. Leur impact sur la santé mentale des jeunes continue toutefois à faire débat dans la communauté scientifique. Leurs effets dépendraient d’un ensemble de facteurs à la fois individuels et environnementaux : vulnérabilités personnelles, contexte socio-économique, contenus consultés, etc.

Amnesty International, dans un rapport de 2023, pointait les mécanismes de conception des plateformes, qui cherchent à retenir l’attention des utilisateurs le plus longtemps possible et à personnaliser les recommandations, enfermant certains adolescents dans des contenus répétitifs et de plus en plus angoissants. C’est la pratique du doomscrolling, qui consiste à scroller sans fin en cherchant des informations négatives (catastrophes naturelles, actes de violence, crises, etc.) pouvant pousser certains jeunes à l’automutilation et aux idées suicidaires. D’autres phénomènes émergent, comme le « SkinnyTok », tendance virale consistant à valoriser la maigreur extrême et les comportements alimentaires restrictifs auprès des jeunes sur les réseaux, participant à une dévalorisation de l’image de soi et à l’amplification des troubles du comportement alimentaire, notamment chez les jeunes filles.

Face à ces phénomènes particulièrement préoccupants, les décideurs tentent d’agir, et la volonté française d’interdire l’usage des réseaux sociaux aux moins de 15 ans constitue à ce titre une initiative importante, dans la droite ligne de l’interdiction australienne (qui a porté l’âge limite à 16 ans). Reste à voir si cette interdiction portera ses effets. La littérature tend à montrer que ce sont les actions de prévention, d’apprentissage à l’esprit critique face aux écrans et à leur utilisation raisonnée qui sont les plus efficaces.

Quand une addiction chasse l’autre

La plupart des addictions débutent à l’adolescence, un âge de fortes vulnérabilités et de développement cérébral intense. Toutefois, les données françaises relatives à l’utilisation des drogues « classiques » par les adolescents sont encourageantes. L’enquête de référence ESPAD (European School Survey Project on Alcohol and other Drugs) menée dans 37 pays tous les quatre ans auprès de plus de 100 000 élèves de 16 ans place désormais la France largement au-dessous de la moyenne européenne pour la consommation de tabac (nous sommes ainsi passés d’un tiers de jeunes consommateurs quotidiens en 1999 à 3 % en 2024), l’expérimentation de l’alcool (de 85 % en 1999 à 70 % en 2024) ou encore la consommation de cannabis, qui atteint des niveaux particulièrement bas chez les jeunes de 16 ans (35 % en 1999 contre 8 % en 2024).

Alors, cocorico ? On peut se réjouir de ces chiffres encourageants, qui sont le résultat conjugué de politiques de prévention plurielles, mais aussi de changements culturels et sociaux, ainsi que de la baisse massive des sorties et des contextes festifs pour les jeunes (ici, les réseaux sociaux, qui entraînent d’autres types d’addictions, jouent un rôle plutôt favorable dans le fait que les jeunes sortent et consomment moins).

Toutefois, les drogues évoluent en permanence, se diversifient et sont de plus en plus abordables financièrement, avec une hausse massive de la consommation de cocaïne, l’arrivée de produits de synthèse et du chemsex (prise de substances psychoactives en contexte sexuel), ou encore la hausse de la consommation du protoxyde d’azote – ou gaz hilarant – chez les jeunes, avec une multiplication par 3 des signalements d’intoxication entre 2022 et 2023. Les addictions comportementales (jeux vidéo, paris en ligne ou réseaux sociaux, notamment) ne sont pas en reste.

  1. Rapport élaboré par la docteure Rachel Bocher, la professeure Marie-Odile Krebs et Angèle Malâtre-Lansac, remis en février 2026 à la ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/2026-02-25-rapport-mission-intervention-precoce.pdf.
  2. Voir le rapport « Quand les enfants vont mal : comment les aider ? », Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge, 2023, https://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/enfants-mal-aider.
  3. Pour aller plus loin sur le thème de l’article, voir notamment les sites Internet du Psycom, de Santé psy jeunes, de la Nightline ainsi que la ligne de prévention du suicide 3114.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-10/alerte-sur-la-sante-mentale-des-jeunes.html?item_id=8026
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