Le malaise juvénile contemporain : une crise du sens
Pourquoi les jeunes vont-ils si mal ? Au-delà des écrans et de la pandémie de COVID, le véritable mal de la génération Z procède d’une crise du sens. Individualisation, érosion des horizons collectifs et triomphe de la « culture thérapeutique » composent les ressorts d’un malaise qui dépasse largement la seule santé mentale. À tout vouloir psychologiser, on risque de manquer l’essentiel.
Il y a bien une crise de la santé mentale des jeunes
Dans la chronologie de la crise de la santé mentale de la jeunesse française et américaine, il y a trois moments : une tendance et deux cassures 1. Premièrement, et ce n’est pas le sociologue et théoricien de « l’anomie » Émile Durkheim qui serait surpris, chaque génération du XXe siècle aux États-Unis, et, dans une moindre mesure, en Europe, a connu une trajectoire dépressive supérieure à la précédente. On peut probablement relier ici les débuts de l’individualisation avec l’effritement du lien social. C’est notamment le constat effectué par le chercheur au CNRS Hugues Lagrange dans Les Maladies du bonheur, d’où nous tirons le graphique en figure 1 2.
Figure 1. Prévalence cumulée (‰) des troubles dépressifs majeurs selon l’âge à la première manifestation et la génération de naissance
Note : ECA signifie « Epidemiologic Catchment Area ».
Cette progression au temps long à partir des années 1900 permet de comprendre que si notre crise avance si vite, c’est qu’elle a pu prendre de l’élan. Toutefois, dans notre histoire plus récente, on note deux cassures considérablement plus brutales, rapides et soudaines. Elles ont eu lieu au début de nos deux dernières décennies (au point qu’un raisonnement superstitieux pourrait nous pousser à craindre le début de la prochaine !).
La première cassure se joue ainsi entre 2010 et 2015 (nous reviendrons ultérieurement sur ce créneau, tant il aura été riche en bouleversements). L’ouvrage Génération anxieuse (2024), du psychologue américain Jonathan Haidt, fournit nombre de graphiques qui démontrent la brisure dans les courbes de la santé mentale autour de cette fourchette de quelques années, qu’il relie aux réseaux sociaux et aux smartphones.
La seconde cassure nette du mal-être s’aperçoit entre 2020 et 2022, en lien avec la période de la COVID. Aux États-Unis, le Youth Risk Behavior Surveillance System, mené par les Centers for Disease Control and Prevention, suit les comportements à risque chez les jeunes. Tous les deux ans, les comportements liés au suicide chez les lycéens américains (de la 3e à la terminale) sont mesurés. Avant le début de la pandémie, en 2019, le pourcentage d’entre eux qui déclaraient ressentir du désespoir ou une tristesse persistante était déjà très élevé (37 %). Il a progressé de cinq points deux ans plus tard (42 %), frôlant le phénomène majoritaire. Malgré une baisse, il n’a pas retrouvé son niveau d’avant la pandémie en 2023 (40 %). En France, par rapport à la période d’avant la COVID, on constatait en 2022 une très forte augmentation des tentatives de suicide chez les Français de moins de 15 ans.
Six causes de la crise
La première des causes, probablement dans tous les sens du terme, nous l’avons évoqué, est l’individualisation culturelle (peu ou prou depuis le XXe siècle). Vient ensuite, deuxième cause, « l’effondrement de l’avenir », soit l’incapacité de se projeter dans le temps et le sentiment de ne pas être maître de son destin (autour des années 1980). Puis, dans la cassure 2010-2015 nous trouvons à la fois la numérisation de la jeunesse (troisième cause), ainsi que la radicalisation idéologique d’une partie d’entre elle (quatrième cause). Enfin arrive la météorite causale que fut la séquence COVID (cinquième cause).
Plutôt que de démontrer ici en détail en quoi chaque cause affecte négativement la santé mentale de la génération Z, il pourrait être intéressant de démontrer en quoi l’individualisation est le seul facteur qui influe sur tous les autres. Il faudrait d’ailleurs rappeler que, globalement, les nations anglo-protestantes, comme les États-Unis, le Canada ou le Royaume-Uni, ont vu débuter leur crise de la santé mentale avant nous, une crise d’ailleurs plus grave encore que la nôtre.
En quoi l’individualisation interagit-elle avec l’effondrement de l’avenir ? En multipliant indéfiniment les possibles, passé un certain stade, on finit par fragmenter l’horizon. Une société qui individualise toujours plus peut émanciper dans un premier temps, mais morcelle les options, ce qui émiette la notion d’avenir au point de la faire disparaître. Le sociologue et philosophe Hartmut Rosa fait remarquer que l’accélération, intrinsèque au projet moderne, d’abord condition de l’autonomisation de l’individu, passé un certain stade, se retourne contre elle. La « dynamisation du monde », enclenchée au nom de la liberté individuelle – les rôles fixes distribués à la naissance sont abolis au profit d’une méritocratie concurrentielle –, finit par la trahir en rendant le monde aliénant du fait de sa trop grande vitesse. La durée de nos pronostics plausibles rétrécissant constamment, le futur devient encore plus illisible que d’ordinaire, et l’incapacité à se projeter dans le temps, la norme. Pour les jeunes, « l’avenir n’apparaît pas comme un espace de possibilités infinies guidé par le progrès, mais principalement comme un horizon incertain […]. Ainsi, 71 % des 18-24 ans expriment leurs difficultés à se projeter dans le futur, et même leur impossibilité à le faire pour 11 % des jeunes interrogés 3 ».
Lorsque l’on prend au sérieux des facteurs culturels, le contre-exemple le plus fréquent réside dans la mise en avant de facteurs technologiques. Soyons clairs : l’arrivée des smartphones et des réseaux sociaux a énormément joué dans la dégradation de la santé mentale des jeunes. Mais, même ici, l’individualisation a exacerbé les effets de cette cause. Les nations les plus historiquement individualistes se sont ruées avec plus d’entrain que les autres dans le tout-numérique. En France, 15 % des enfants de petite section (3-4 ans) possèdent leur propre tablette 4. Ce chiffre peut paraître imposant. Pourtant, il monte à 40 % quand on prend les Américains de… zéro à deux ans 5. Ainsi, même si l’on souhaitait à tout prix réduire la crise à un facteur technologique et défendre la thèse du « Facebook émissaire », il faut bien admettre que toutes les cultures n’entretiennent pas le même rapport à la technologie.
L’atomisation sociale qui résulte de l’individualisation est également l’une des conditions identifiées par les sociologues Jason Manning et Bradley Campbell de l’émergence d’une radicalisation idéologique qu’ils nomment « culture de la victimisation 6 », plus connue en France sous l’appellation d’idéologie woke, et qui émerge aux États-Unis dans la cassure 2010-2015.
De même, les discours « constructivistes » concernant les différences entre les hommes et les femmes (la notion selon laquelle l’intégralité des différences moyennes de comportement s’expliquerait par la culture et qu’aucune ne s’expliquerait par la nature) peuvent être lus comme un résultat de l’individualisation. C’était déjà une des hypothèses de l’historien Christopher Lasch dans son ouvrage La Culture du narcissisme (1979), qui reliait la progression de cette idée à la crainte contemporaine de la dépendance. Quand on proclame l’indifférenciation des sexes, on souhaite affirmer son indépendance totale. Car qui dit, au contraire, « complémentarité sexuelle » admet également « je vais avoir besoin de quelqu’un, et quelqu’un aura besoin de moi ». Or, l’individu qui se conçoit comme autonome peut justement redouter le fait de dépendre d’un autre, volonté qui s’étend désormais à la reproduction.
« Sauvez des vies, restez chez vous » : du jour au lendemain, pour la première fois, le bon citoyen devenait, avec les confinements, celui qui ne côtoyait plus autrui, et la sociabilité en face-à-face s’effondrait, favorisant l’isolement (facteur objectif) et, par ricochet, la solitude (perception subjective et facteur prédictif de troubles). L’État se faisait alors indirectement le relais des injonctions publicitaires en accélérant l’individualisation solitaire. Quand la population se voyait contrainte par la force étatique de vivre la vie du plus asocial des geeks, une part importante d’entre elle a découvert qu’un mode de vie autarcique s’avérait plutôt soutenable, voire plaisant.
Cette séquence fut également celle du tout-numérique, aussi bien pour le travail que pour les loisirs.
Quand l’individualisme thérapeutique se présente comme une solution
Le lecteur attentif aura noté que sur les six causes annoncées, seules cinq ont été révélées jusqu’ici. C’est que la sixième est quelque peu particulière dans la mesure où elle est généralement présentée non pas comme une cause de la crise, mais une solution, et parfois même une solution miraculeuse : la culture thérapeutique.
Figure 2. Les six causes de la crise de la santé mentale
Dans le sillage de Christopher Lasch, je définis ce paradigme « thérapeutique » comme étant une approche psychologique individualiste, qui sacralise le ressenti du patient, réfute la notion de jugement moral, cherche à discréditer la notion d’autorité, déculpabilise et déresponsabilise l’individu, tout en étant elle-même une forme de paternalisme moral qui ne s’assume pas.
Pour commencer, on pourrait déjà noter que l’approche strictement thérapeutique prend rarement au sérieux les cinq causes mentionnées jusqu’ici, se condamnant déjà, ce faisant, partiellement à l’impuissance.
Le paradigme thérapeutique marque son lien avec le fil rouge de l’individualisation en ce qu’il contient un éloge indirect mais appuyé de l’autarcie. À force de répétition, elle menace de transformer la formule « personnes toxiques » en pléonasme. Le risque de se sentir seul pèse moins lourd que celui d’être « sous emprise ». Appuyée par l’imaginaire sanitaire de la pandémie et sous les assauts répétés de l’individualisation et de la culture thérapeutique, l’idée s’installe selon laquelle un lien profond vis-à-vis d’autrui serait pathologique, un état de « dépendance » détestable.
Les mots issus du divan ont inondé notre quotidien : « narcissique », « empathie », « stress », « déni », « libido », « addiction » et, plus récemment, « trigger warning », « trauma », « parano », « burn-out », « phobie », « toxique », « surdoué », « HPI », etc. Les épisodes de la série « HPI » (« haut potentiel intellectuel ») écrasent d’ailleurs des records d’audience, tandis que la série « En thérapie », sur Arte, est la plus vue de l’histoire de la plateforme. De nombreux champions de la Coupe du monde de football de 2018 ont été mobilisés pour s’épancher sur leurs difficultés psychologiques dans le documentaire « Têtes plongeantes : faire équipe pour la santé mentale », émission qui fut multidiffusée le mardi 2 décembre 2025 sur, entre autres, TMC, TF1+, L’Équipe, YouTube, ou encore TV5 Monde. La gagnante de Miss France 2026 a utilisé son temps d’antenne pour parler de sa santé mentale. Afin de promouvoir son album en 2022, Stromae profitait d’un entretien au journal télévisé de TF1 pour chanter Santé, les yeux dans la caméra, dont le refrain est un « coming-out » suicidaire.
Jérôme Fourquet note que le nombre de psychologues en France est passé de 27 000 en 2008 à 66 000 en 2018, et que la proportion de Français ayant suivi une psychothérapie est passée de 5 % en 2001 à 28 % en 2013 7. Depuis peu, la Sécurité sociale peut rembourser douze séances chez des psychologues.
Fait notable, l’analyse via le logiciel Ngram de Google de la fréquence d’apparition du terme « santé mentale » dans les ouvrages français montre que son explosion date de la fin des années 1990, soit bien avant la première véritable cassure dans le mal-être des jeunes (2010-2015). Cela tord quelque peu le cou à l’idée qui consiste à faire de notre culture thérapeutique une pure « réponse » mécanique à la crise (dans la mesure où elle l’anticipe assez nettement).
Figure 3. Occurrences de l’expression « santé mentale » par rapport à la totalité des mots publiés dans des ouvrages en français
Cette progression de la culture thérapeutique en France est néanmoins faible et tardive par rapport à ce que connaissent nos voisins américains. Déjà, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, les adhésions à l’American Psychological Association quadruplait de 1946 à 1960, puis quadruplait encore de 1970 à 1995, et de 1986 à aujourd’hui. Chaque décennie a vu une multiplication par deux des dépenses liées à la santé mentale. Conséquence prévisible, les troubles liés à la santé mentale font désormais partie intégrante de l’identité de l’écrasante majorité des jeunes Américains, particulièrement chez les femmes.
D’abord une crise du sens
De fait, cette culture thérapeutique échoue à résoudre notre problème, voire l’aggrave, car il est d’une tout autre nature. La génération Z traverse une crise du sens. Une enquête américaine menée depuis plusieurs décennies auprès des lycéens, Monitoring the Future, montre, entre 2010 et 2015 – on y revient toujours – une rupture nette. En effet, l’affirmation selon laquelle « ma vie semble parfois dénuée de sens » augmente alors fortement et dépasse les 20 % chez les jeunes interrogés 8. Nous médicalisons donc une crise existentielle.
Toutefois, au moment où nous écrivons ces dernières lignes, on constate un frémissement outre-Atlantique, où de nombreux journaux particulièrement prescripteurs publient des articles qui s’inquiètent des effets de la culture thérapeutique 9.
Une véritable volonté d’éviter la réduction abusive du civique au chimique semble renaître, et avec elle la possibilité de regarder cette crise du sens en face. L’espoir est permis : l’erreur semble en passe d’être collectivement perçue.
- Le lecteur avide de nuances et de détails pourra se reporter à notre ouvrage Malaise dans la génération Z, Gallimard, 2026.
- Hugues Lagrange, Les Maladies du bonheur, Paris, PUF, 2020
- Mutualité française, Institut Montaigne, Institut Terram, Santé mentale des jeunes de l’Hexagone aux Outre-mer. Cartographie des inégalités, septembre 2025.
- Meriam Barhoumi, « Usage des écrans par les enfants de 3 à 4 ans : pratiques et liens avec les apprentissages », Note d’information no 25-37, Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Éducation nationale, 2025.
- Niccolo Conte, « Charted : Cellphone and Tablet Ownership Among U.S. Kids », Visual Capitalist, 26 septembre 2025, accessible en ligne.
- The Rise of Victimhood Culture : Microaggressions, Safe Spaces, and the New Culture Wars, Palgrave Macmillan, 2018.
- Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux. Économie, paysages, nouveaux modes de vie, Paris, Seuil, 2021.
- Voir Jonathan Haidt, Génération anxieuse. Comment les réseaux sociaux menacent la santé mentale des jeunes, traduit de l’anglais par Jenny Bussek, Paris, Les Arènes, 2025.
- Outre les contributions du Financial Times citées plus haut, relevons les articles de Clay Routledge, « Stop pathologizing ordinary life », The New York Times, 26 juillet 2026, et d’Elizabeth Bernstein, « Are Therapists to Blame for the Rise of Adults Cutting Off Their Parents ? », The Wall Street Journal, 21 juillet 2026.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-10/le-malaise-juvenile-contemporain-une-crise-du-sens.html?item_id=8027
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