Les jeunes et l’avenir : quelles représentations ?
Les portraits d’une jeunesse repliée sur elle-même et sur ses écrans ne sont pas flatteurs. Ils laissent présager un avenir difficile. Le tableau est en réalité plus nuancé. La sphère du travail reste considérée comme un sésame précieux vers l’âge adulte. Concernant l’environnement, les jeunes se montrent plus disposés que leurs aînés à fournir personnellement des efforts pour protéger la planète. Et leur recours massif aux intelligences artificielles traduit moins un désintérêt pour autrui qu’une certaine fragilité psychique à cet âge charnière.
Écoanxiété, quand le réchauffement climatique impacte la santé mentale des jeunes » (France Info), « Emploi : pourquoi de plus en plus de jeunes quittent leur CDI en début de carrière ? » (TF1), « La génération Z redessine les standards au travail » (France 2). Les médias français s’intéressent souvent à la jeunesse, partagés entre inquiétude et perplexité. On le comprend : par nature, les valeurs et les aspirations des jeunes soulèvent des questions notables pour l’avenir, questions qui intéressent les plus âgés en particulier. Chaque nouvelle génération contribue en effet à renouveler les modes de vie et les aspirations des générations précédentes. Les jeunes d’aujourd’hui étant les adultes de demain, il est intéressant d’étudier la manière dont ils voient le monde à venir et ce que sont leurs ambitions dans un univers qu’ils contribueront à transformer eux-mêmes. Nous avons, pour cela, analysé les résultats récents de l’enquête « Conditions de vie et aspirations » du CREDOC, qui permet de comparer les moins de 30 ans à leurs aînés dans une perspective longitudinale 1.
Quelle place pour le travail ?
En premier lieu, nous confirmons plusieurs constats de l’enquête réalisée par Elabe pour le Cercle des économistes en janvier 2026, qui montre que le rapport au travail des jeunes est plus complexe qu’il n’y paraît 2. Par exemple, on n’observe pas ce fameux désinvestissement qui serait propre à la génération Z. En réalité, les jeunes sont surtout confrontés à des difficultés d’insertion professionnelle, un taux de chômage élevé, des contrats plus précaires et des rémunérations relativement faibles qui les mettent sous pression financière. De fait, 61 % des jeunes qui bouclent difficilement leurs fins de mois voient l’entrée sur le marché du travail comme une étape angoissante, tandis que 83 % sont convaincus que le travail est le seul moyen d’acquérir son indépendance. L’enquête du CREDOC confirme et précise ces résultats : les moins de 30 ans considèrent davantage que leurs aînés que le travail est un domaine très important de leur vie (47 % des moins de 30 ans attribuent des notes maximales au travail, contre seulement 34 % des 30 ans et plus) et ils accordent moins d’importance au temps libre et aux moments de détente que ne le font les plus âgés. Obtenir un emploi est, pour eux, un enjeu existentiel : ils savent très bien qu’ils ne pourront véritablement entrer dans la vie adulte que par cette étroite porte d’entrée. Corrélativement, ils sont beaucoup plus inquiets de perdre leur emploi et se préoccupent davantage des évolutions du marché de l’emploi en France. Ils sont également plus attentifs aux conflits sociaux qui émaillent l’actualité et se montrent plus indulgents vis-à-vis des tensions qui peuvent apparaître : 61 % d’entre eux comprennent ainsi que, pour s’opposer à une décision que l’on désapprouve fortement ou faire triompher une cause qui tient à cœur, on puisse en venir à occuper ou bloquer des lieux (des usines, des routes, des places publiques). Ils restent néanmoins minoritaires à cautionner que cela puisse aller jusqu’à la dégradation de biens publics (16 %) ou la violence physique (19 %).
Les jeunes se révèlent par ailleurs plus solidaires que leurs aînés vis-à-vis des publics en difficulté : ils pensent moins souvent que le RSA incite les bénéficiaires à s’en contenter plutôt qu’à chercher du travail (53 %, contre 63 %). Ils estiment plus fréquemment que les personnes en situation de pauvreté n’ont pas eu de chance plutôt qu’elles ne feraient pas assez d’efforts pour s’en sortir (63 %, contre 55 %) et moins fréquemment qu’il serait plus avantageux de bénéficier des minima sociaux que de travailler (64 %, contre 77 %). Une lecture attentive de ces chiffres indique néanmoins que, dans leur majorité, les jeunes partagent des valeurs liées à la responsabilité individuelle : ils n’attendent pas des pouvoirs publics une dispense de travail et ils défendent le principe de protection sociale à condition que chacun fournisse des efforts.
Environnement : prendre les choses en main
Les jeunes prennent l’environnement bien plus au sérieux que leurs aînés. Ils sont davantage préoccupés par la dégradation de notre planète et plus souvent disposés à faire des sacrifices personnels pour améliorer la situation. Par exemple, ils sont bien plus favorables à une fiscalité « verte » qui serait spécifiquement affectée à la lutte contre le changement climatique ou, plus généralement, à des taxes permettant une meilleure protection l’environnement. Ils estiment d’ailleurs que la réduction de l’impact humain sur la planète devrait être une priorité du gouvernement, bien avant d’autres sujets, tels que l’aide aux entreprises, la flexibilité du marché du travail, la nationalisation ou la privatisation des entreprises ou les questions internationales. Un chiffre traduit bien ce sentiment d’urgence : 80 % des jeunes estiment que l’on devrait, pour lutter contre le réchauffement climatique, mobiliser autant de moyens qu’on en a déployés pour lutter contre la pandémie de COVID.
Autre point majeur de différenciation par rapport aux plus âgés : on constate, à partir de 2017 – à peu près au moment où Greta Thunberg a émergé sur la scène politique internationale –, une hausse sensible de l’engagement politique en faveur de l’environnement. Le taux d’adhésion des jeunes à des associations écologiques est ainsi passé de 2 %-3 % au début des années 2010 à 10 %-12 % aujourd’hui. On pourrait considérer que ces chiffres sont faibles, mais on conviendra que la dynamique est significative.
C’est aussi dans le rapport à la société de consommation que les choses pourraient changer à l’avenir : lorsqu’on leur demande quelles seraient les meilleures options pour lutter contre le réchauffement climatique, 42 % des jeunes classent au premier rang la modification de leurs propres comportements en vue d’aller vers une économie plus sobre, cette option n’étant retenue que par 34 % de leurs aînés. Ils évoquent, bien sûr, le recours aux énergies renouvelables, comptent aussi sur le progrès technique, ne rejettent pas le nucléaire. Mais, pour eux, les choses ne changeront vraiment que si chacun, individuellement, consent à limiter sa consommation. D’ailleurs, des changements sont déjà en cours : année après année, les jeunes sont de moins en moins nombreux à s’équiper en automobile, chaque nouvelle génération recourt davantage aux transports en commun, préfère le train à l’avion pour les longues distances et se déplace plus souvent à pied, à vélo ou en covoiturage. Et il ne s’agit pas ici d’un seul effet d’âge. L’effet générationnel est très net, probablement durable.
On parle parfois d’écoanxiété chez les jeunes. C’est sans doute vrai chez certains. Mais on notera avec intérêt que 47 % des jeunes sont plutôt optimistes par rapport à leur avenir personnel face au dérèglement climatique, alors que la proportion n’est que 37 % chez les plus âgés. On peut le comprendre, étant donné qu’ils semblent plus mobilisés pour prendre les choses en main, davantage disposés à opérer des renoncements en matière de niveau de vie et tout simplement parce que cet avenir les concerne davantage.
Quelle sociabilité à l’heure des IA ?
En trois années seulement, les intelligences artificielles ont fait irruption dans nos vies de manière spectaculaire, notamment dans le domaine des relations intimes. Les enquêtes du CREDOC indiquent que, en 2025, 35 % des moins de 30 ans déclaraient entretenir une relation amicale avec une IA, 33 % s’en servaient comme d'un soutien psychologique et 18 % entretenaient même une relation amoureuse. Au total, près d’un jeune sur deux utilisait une IA dans l’une ou l’autre de ces trois dimensions où l’intersubjectivité joue traditionnellement un rôle essentiel. Et environ 40 % d’entre eux déclarent que ces relations comptent vraiment pour eux.
Pour certains professionnels, ces comportements n’ont pas de sens, car l’amitié, l’amour et le soutien psychologique se nourrissent, par nature, des affects psychologiques interpersonnels. Échanger avec une machine soulève de nombreuses questions, surtout lorsque la pratique se développe aussi rapidement et avec une telle ampleur : qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans les relations humaines pour qu’autant de personnes préfèrent investir un lien avec un algorithme dépourvu, par construction, de sentiment ou d’émotion ? Depuis Aristote, tout le monde semblait plutôt partager l’idée que les êtres humains sont des animaux sociaux : est-ce que ce sera toujours le cas avec les prochaines générations ?
Les jeunes qui entretiennent une relation amicale avec une IA indiquent les motivations suivantes : elle est toujours disponible et elle répond rapidement (41 % des suffrages), on peut librement lui parler de sujets sensibles (34 %) et elle ne juge pas ni ne se moque (29 %). D’autres éléments jouent aussi, mais à un moindre degré : 16 % mettent en avant le fait que cette relation ne génère pas de conflits et 13 % disent que l’IA, grâce à de nombreux échanges, finit par très bien nous connaître.
Première surprise : les personnes qui recourent à ces services développent par ailleurs une sociabilité et des pratiques culturelles plus riches qu’en moyenne. Toutes choses égales par ailleurs, elles fréquentent plus souvent des bibliothèques, font plus de sport, vont plus souvent au cinéma, au café, au restaurant, etc. Elles participent plus souvent à des associations (sportives, humanitaires, politiques, de protection de l’environnement, etc.), elles reçoivent plus souvent chez elles des amis ou des relations et voient leur famille tout aussi régulièrement que les jeunes n’utilisant pas les IA. Globalement, ces jeunes se sentent plus souvent libres de mener leur vie comme ils l’entendent et ils ont même plus souvent confiance en autrui. Une spécificité encore : leurs liens semblent un peu plus tournés vers l’extérieur du foyer, et ils accordent proportionnellement plus d’importance à leur environnement professionnel, à la cohésion sociale et à l’engagement politique.
Surtout, et ce résultat mérite une attention particulière, ces jeunes expriment plus souvent un certain mal-être ; ils reconnaissent des difficultés dans leurs rapports aux autres. Les jeunes qui utilisent des IA à des fins « personnelles », par rapport aux autres, disent ainsi 2,5 fois plus souvent souffrir de dépression, ils se plaignent 2 fois plus souvent de mal dormir et admettent 1,8 fois plus souvent être anxieux. Ils reconnaissent plus souvent se sentir seuls (3 fois plus que les autres), s’ennuyer (2,8 fois plus) et signalent 4 fois plus souvent que les relations avec leurs proches sont source de tensions ou de conflits et que leurs discussions s’enveniment vite. On comprend mieux, dès lors, ce qu’ils recherchent dans les IA : la possibilité de parler de sujets sensibles dans un cadre sécurisant, dans lequel ils ne se sentiront pas jugés, car, de fait, les IA sont programmées pour ne jamais dégénérer en dispute ou en conflit ouvert.
Oui mais : les relations saines ne s’accompagnent-elles pas inévitablement – parfois – de tensions et de conflits ? Les Grecs anciens encourageaient la parrêsia, cette capacité à parler de manière franche et courageuse, notamment pour aider ses amis à sortir de l’erreur. Au risque de susciter la colère : Socrate finit par être condamné à mort à force de remettre en cause les certitudes de ses concitoyens. Comme le rappelle Pascal dans ses Pensées : « Dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent parce qu’ils se font haïr. » La parole, en effet, peut blesser dans un cadre qui ne garantit pas la sécurité affective : tout le monde n’est pas en mesure de prendre soin de son interlocuteur ni, réciproquement, de supporter des propos déplacés. Le rapport aux autres s’accompagne nécessairement de frottements, de heurts, de risques de blessures. Tout autant de désagréments que les IA nous épargnent.
Il est intéressant de noter que les jeunes qui recourent aux IA pour des relations amoureuses ou amicales ou pour un soutien psychologique sont également ceux pour qui la cohésion sociale est importante. Ce sont aussi des personnes qui sortent plus et qui se confrontent plus souvent aux autres. Ce faisant, elles s’exposent et s’épuisent peut-être parfois. Seules face à leur écran, elles retrouvent alors un espace sécurisé, au calme, avec le sentiment d’être « entendues », « comprises » et « accompagnées ». Sentiments qui, ici aussi, confinent au paradoxe, car les IA renvoient souvent le reflet de ce qu’on y projette, telle l’eau de la fontaine dans laquelle Narcisse se contemple, épris de sa propre beauté.
Le recours massif aux IA par la jeunesse – mais pas seulement, car ces pratiques se retrouvent en réalité dans de nombreuses tranches d’âge – amène donc à s’interroger en profondeur sur notre rapport à autrui, notre capacité à établir des relations permettant de vivre, de manière plus ou moins harmonieuse, ensemble. Il renvoie aussi aux ambivalences de la nature humaine, caractérisée par cette « insociable sociabilité » kantienne : nous recherchons le lien avec autrui, mais parfois celui-ci nous agace, nous gêne, et nous le fuyons.
Ces analyses soulignent surtout une fragilité psychique des jeunes, qui, à cet instant du cycle de leur vie, se trouvent en équilibre précaire dans plusieurs dimensions : une bascule entre les études et le travail, entre la maison familiale et un logement indépendant, entre le célibat et la mise en couple, au moment de devenir parent. Ces passages dans la vie adulte sont source de stress et de questionnements. Le recours massif aux IA pour des raisons intimes révèle, en creux, un manque de lien, d’écoute, de dialogue et de soutien psychique dans nos sociétés contemporaines. Il n’est pas certain que la meilleure réponse à ces difficultés soit de s’en remettre à des algorithmes.
Signe que rien n’est encore joué et que la situation va encore évoluer, on notera qu’entre janvier 2025 et janvier 2026, le recours aux IA pour ces relations intimes a reculé chez les jeunes : la fréquence est passée d’environ un jeune sur deux à seulement 24 % au début de cette année. Cette désaffection est-elle ponctuelle ou durable ? Reflète-t-elle une prise de conscience des limites des IA dans le domaine affectif ? Les conseils apportés par les IA ont-ils parfois été décevants, voire dommageables ? Les prochaines enquêtes seront, de ce point de vue, très intéressantes à suivre. Il faudra aussi compter sur les évolutions d’algorithmes qui progressent à grande vitesse : ils corrigent très rapidement certaines de leurs lacunes.
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