L’autonomie des jeunes : une Europe à quatre vitesses
Dans l’Europe contemporaine, la jeunesse apparaît comme un nouvel âge de la vulnérabilité sociale. Mais les difficultés rencontrées par les jeunes et les réponses qui leur sont apportées diffèrent d’un pays à l’autre. Entre soutien prolongé de la famille et accès direct aux prestations, entre priorité donnée à la formation et politiques favorisant une insertion rapide dans l’emploi, les États sociaux nationaux façonnent des trajectoires très contrastées vers l’âge adulte.
Alors qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale les populations les plus âgées souffraient particulièrement de la pauvreté, ce sont aujourd’hui, en Europe, les jeunes qui concentrent désormais les difficultés socioéconomiques, avec, par exemple, selon les données européennes, un taux de 26 % de pauvreté monétaire chez les 15-29 ans en 2025, contre 21 % en population générale, et seulement 16 % pour les 60 ans et plus.
Pourtant, de fortes disparités demeurent entre les pays. Alors que le taux de chômage des 15-29 ans est de 20 % en France en 2025, il monte à 25 % en Espagne, mais plafonne à 7 % en Allemagne. Si la jeunesse est bien un « nouveau risque social 1 », c’est-à-dire une nouvelle période de la vie qui cumule les difficultés économiques et sociales, ce risque se présente sous des formes variées en Europe. Comment les politiques publiques prennent-elles en compte ce nouveau risque social ? Comment structurent-elles de façon différenciée l’entrée dans l’âge adulte ?
Le problème de la jeunesse pour l’État social
La jeunesse est généralement définie comme une période de transition entre l’enfance et l’âge adulte. L’allongement et la déconnexion de ces transitions ont contribué à faire émerger un « nouvel âge de la vie 2 ». Et les modalités de transition à l’âge adulte sont très différentes d’un pays à l’autre, comme l’a montré Cécile Van de Velde 3.
L’État social joue un rôle essentiel dans la structuration du cycle de vie, traditionnellement organisé autour de trois âges : enfance, âge adulte et vieillesse. L’enfance correspond à un statut de dépendance, tandis que l’âge adulte est associé à l’indépendance et à l’autonomie. Mais qu’en est-il alors de la jeunesse ?
L’indépendance peut être comprise comme une indépendance économique vis-à-vis de la famille. Mais si les ressources des individus ne proviennent pas de la famille, elles peuvent être obtenues ou bien sur le marché du travail ou bien via l’État – ce qui renvoie à des politiques publiques bien distinctes. Promouvoir l’accès à un revenu par l’emploi correspond à l’enjeu de « citoyenneté économique », tandis que l’accès à un revenu par des aides publiques renvoie davantage à la « citoyenneté sociale ».
En ce qui concerne les jeunes, les politiques publiques de citoyenneté économique visent notamment à faciliter l’entrée sur le marché du travail après la formation initiale. Cet objectif peut mobiliser de nombreux instruments de politique publique, comme la politique éducative, la régulation du marché du travail et les politiques de l’emploi. La citoyenneté sociale repose, quant à elle, sur les aides publiques : allocations familiales, aides fiscales aux familles, couverture chômage, aides au logement, bourses et prêts étudiants. Et c’est à la fois l’agencement et le contenu de ces politiques qui varient fortement d’un pays à l’autre.
Les régimes d’autonomie des jeunes en Europe
On repère deux modèles de citoyenneté économique : la stratégie inclusive et la stratégie sélective. La stratégie inclusive vise à distribuer des compétences à tous les jeunes afin de faciliter leur accès à l’emploi. Elle privilégie la formation et agit principalement sur l’offre de travail (les jeunes demandeurs d’emploi) en soutenant le capital humain. La formation professionnelle est particulièrement utilisée pour permettre aux jeunes les moins qualifiés de monter en compétence afin d’accéder à des emplois de qualité.
La stratégie sélective réserve davantage les compétences à une partie de la jeunesse, notamment en raison d’un élitisme dans le système éducatif qui exacerbe les inégalités de compétence, en produisant notamment davantage de décrochage scolaire. Pour les jeunes peu qualifiés en difficulté, la priorité est l’accès rapide à l’emploi plutôt que le développement de la formation. L’État agit alors surtout sur la demande de travail, par exemple en réduisant le coût du travail des jeunes, en exonérant les entreprises de certaines contributions sociales, ou en créant des emplois aidés dans le secteur public. Il ne s’agit pas de permettre aux jeunes d’accéder à des emplois de qualité, mais de créer artificiellement des emplois atypiques pour leur permettre d’accéder malgré tout à l’emploi.
Deux modèles s’opposent également en matière de citoyenneté sociale. Celle-ci peut être « familialisée », lorsque les jeunes sont institutionnellement considérés comme des enfants, et leurs parents censés continuer à les prendre en charge. Les prestations sont alors souvent versées aux parents plutôt qu’aux jeunes. Les limites d’âge pour ces versements sont relativement tardives (autour de 25 ans) et les étudiants sont principalement aidés par la politique familiale ou par des bourses dépendant du revenu parental.
À l’inverse, la citoyenneté sociale peut être « individualisée » lorsque les jeunes sont considérés comme des adultes dès la fin de la scolarité obligatoire ou à leur majorité civile. Les limites d’âge sont plus précoces et les aides aux étudiants sont plus indépendantes du revenu des parents, notamment sous la forme de bourses et de prêts, ce qui permet à la quasi-totalité des étudiants de percevoir une aide. Le croisement de ces deux dimensions permet d’identifier quatre régimes de promotion de l’autonomie des jeunes. Nous présentons brièvement un exemple de pays illustrant chacun de ces régimes dans la partie suivante.
Les régimes d’autonomie des jeunes en Europe
Source : Tom Chevalier, La Jeunesse dans tous ses États, Paris, PUF, 2018..
France : une autonomie refusée
Sur le plan social, le droit français prévoit une obligation alimentaire des parents envers leur enfant majeur tant que celui-ci n’est pas économiquement indépendant. Cette obligation est particulièrement forte lorsque le jeune poursuit des études. Les limites d’âge des prestations sont relativement tardives, comme avec la limite de 25 ans pour accéder au RSA. Et de nombreuses aides sont familialisées, comme les aides fiscales aux parents en fonction du nombre d’enfants.
Les aides aux étudiants restent, elles aussi, fortement familialisées. Les parents bénéficient de dispositifs fiscaux lorsqu’un enfant majeur poursuit des études, tandis que les bourses étudiantes dépendent du revenu parental. Les allocations logement, accessibles dès 18 ans, constituent toutefois une exception importante à cette logique.
La citoyenneté économique est, quant à elle, sélective. L’élitisme du système éducatif français produit des inégalités de compétence importantes et un décrochage scolaire conséquent. Et ce sont ces jeunes peu qualifiés qui se retrouvent ensuite davantage en difficulté sur le marché du travail. L’intervention publique s’est donc largement orientée vers des dispositifs d’insertion centrés sur la demande de travail : exonérations de cotisations sociales, emplois aidés et créations d’emplois dans les secteurs marchand et non marchand. La formation professionnelle existe également, notamment via l’apprentissage, mais elle bénéficie davantage aux jeunes diplômés qu’aux jeunes peu qualifiés en difficulté. La France correspond ainsi largement à un régime d’« autonomie refusée ».
Allemagne : une autonomie encadrée
Comme pour la France, on trouve en Allemagne une citoyenneté sociale familialisée. Les parents doivent subvenir aux besoins de leur enfant majeur encore dépendant économiquement, et cette obligation est prioritaire sur l’assistance sociale.
Les allocations familiales sont versées jusqu’à 18 ans, 21 ans en cas de chômage et 25 ans en cas de poursuite d’études. Une aide fiscale existe dans des conditions similaires. L’assistance sociale est théoriquement accessible dès 15 ans, mais les moins de 25 ans restent fortement rattachés à la situation de leurs parents : s’ils vivent avec leurs parents, les ressources de ceux-ci sont prises en compte pour délivrer la prestation (Bürgergeld de 2023 à 2026). En revanche, ils doivent justifier de raisons sérieuses pour quitter le domicile parental et constituer un ménage autonome, et ainsi bénéficier de la prestation en leur nom propre. Les aides étudiantes, notamment le BAföG, dépendent également en partie du revenu des parents.
La différence majeure avec la France concerne la citoyenneté économique. L’entrée des jeunes sur le marché du travail est facilitée par l’importance de la formation professionnelle et du système dual d’apprentissage. Malgré une sélection scolaire précoce, le système vise à fournir à l’ensemble des jeunes des compétences liées à un métier, facilitant leur insertion professionnelle.
Pour les jeunes qui n’acquièrent pas ces compétences, les politiques publiques privilégient également la formation : développement des places d’apprentissage et mise en place d’un « système de transition » destiné notamment à préparer les jeunes peu qualifiés à reprendre une formation professionnelle. L’Allemagne associe donc familialisation de la protection sociale et stratégie économique inclusive : elle relève d’une « autonomie encadrée ».
Suède : une autonomie habilitante
La Suède associe, à l’inverse, une citoyenneté sociale individualisée et une stratégie économique inclusive.
Son système éducatif est vaste et plutôt égalitariste : il limite le décrochage scolaire et favorise l’acquisition de compétences générales, notamment dans l’enseignement supérieur. La formation professionnelle est également largement développée dans le cadre des politiques actives du marché du travail. Les jeunes, notamment les moins qualifiés, constituent un public privilégié de ces politiques. Les « garanties jeunesse » conditionnent notamment l’accès à certaines formes d’assistance à la participation à une formation, un stage ou une reprise d’emploi.
La protection sociale n’est pas fondée sur une prise en charge prolongée par les parents, et les jeunes sont considérés comme des adultes assez tôt. Les obligations alimentaires cessent entre 18 ans et 21 ans. La politique familiale joue donc un rôle limité pour les jeunes majeurs. Les aides aux étudiants sont individualisées : bourses et prêts ne dépendent pas du revenu des parents, ce qui favorise un accès large à ces dispositifs, autour de 70 % en 2025 pour les étudiants cumulant bourses et prêts.
La Suède combine ainsi individualisation de la citoyenneté sociale et investissement dans les compétences : elle correspond à une « autonomie habilitante ».
Royaume-Uni : une autonomie de seconde classe
Le Royaume-Uni présente, comme la Suède, une citoyenneté sociale individualisée, mais adopte une stratégie économique plus sélective.
Les obligations alimentaires prennent fin à 16 ans, ou 19 ans si le jeune poursuit le second cycle du secondaire. La politique familiale a donc peu de place dans le soutien aux jeunes. Depuis les années 1990, un système de prêts à remboursement contingent aux revenus permet aux étudiants de l’enseignement supérieur d’obtenir une aide pour les frais de scolarité et les dépenses courantes, indépendamment du revenu parental. Si les jeunes ni en emploi ni en formation (les NEET) peuvent accéder aux prestations de revenu minimum dès 18 ans, celles-ci voient leur montant réduit pour les moins de 25 ans, et peuvent parfois être conditionnées à une participation à des programmes de la politique de l’emploi.
Sur le plan de la citoyenneté économique, le Royaume-Uni s’appuie davantage sur une stratégie sélective. Le modèle éducatif est très élitiste, dont le symbole est la prééminence dans l’enseignement supérieur du système Oxbridge (universités d’Oxford et Cambridge), avec de fortes inégalités de compétence et un décrochage scolaire important. Pour lutter contre le chômage des jeunes peu qualifiés, les politiques publiques se focalisent moins sur le développement des deuxièmes chances de formation, et privilégient la demande de travail, notamment par la dérégulation du marché du travail et la réduction du coût du travail des jeunes. Le Royaume-Uni relève ainsi d’une « autonomie de seconde classe ».
Conclusion
Pour comprendre les modalités d’entrée dans l’âge adulte, il faut bien prendre en compte les politiques publiques en direction des jeunes. Celles-ci varient selon deux dimensions. La première dimension distingue une citoyenneté sociale familialisée, dans laquelle la famille conserve un rôle central dans la prise en charge des jeunes, et une citoyenneté individualisée, dans laquelle les jeunes bénéficient directement des prestations publiques. La seconde oppose une stratégie économique inclusive, qui cherche à développer les compétences de tous les jeunes par la formation, à une stratégie sélective, qui ne permet qu’à une partie des jeunes d’accéder à la formation, tandis que, pour l’autre partie, les politiques publiques cherchent à développer des emplois de plus faible qualité.
Ces dimensions débouchent sur quatre configurations typiques que nous avons présentées ici. Mais il ne faut pas sous-estimer les hybridations à l’œuvre dans chaque pays au gré des réformes mises en place. En France, la mise en place de la Garantie jeunes, remplacée par le Contrat d’engagement jeune, par exemple, dénote une volonté d’importation de politiques de jeunesse provenant des pays nordiques, articulant promotion de la formation et allocation reçue par les jeunes directement, mais qui prend place en parallèle des logiques familialistes et sélectives, toujours à l’œuvre par ailleurs.
- Voir Giuliano Bonoli, « The politics of the new social policies : providing coverage against new social risks in mature welfare states », Policy & politics, 2005, vol. 33, no 3, pp. 431-449.
- Olivier Galland, « Un nouvel âge de la vie », Revue française de sociologie, vol. 31, no 4, 1990, pp. 529-551.
- Voir son livre Devenir Adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, Paris, PUF, 2008.
http://www.constructif.fr/bibliotheque/2026-10/l-autonomie-des-jeunes-une-europe-a-quatre-vitesses.html?item_id=8028
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